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Sylvie Fleury, Port Viguerie, 2008
Technique mixte • © Sylvie Fleury / DR, le Printemps de septembre.
C’était une petite cité légèrement assoupie dans un méandre du Lot ; le secret bien gardé des amoureux de vins tanniques et des amateurs de découverte patrimoniale loin des sentiers battus. Rien ne la prédestinait à être soudain sous les projecteurs du monde de l’art. Pourtant, il y a trente ans, Cahors s’imposa sur l’agenda en inventant un festival à nul autre pareil. Le Printemps de la photo, le Printemps de Cahors, le Printemps de septembre, Artist Comes First… Il en a eu, des noms, cet événement… Pendant trente ans, il s’est amusé à changer de saison, de ville, d’horizon, d’esthétique, de périodicité – des métamorphoses qui sont la marque de tout ce qui l’a rendu précieux, et vivant.
Maurizio Nannucci, Going From Nowhere Coming From Nowhere, 2009
Ces quelques mots flottant au-dessus du fleuve, la nuit, font partie des installations pérennes que le festival a légué à la ville.
Installation lumineuse • © Maurizio Nannucci / photo Damien Aspe.
Dès ses premières éditions, le Printemps de la photo était devenu le rendez-vous de la garde rapprochée de ce que l’on appelait alors « la photographie plasticienne ». Une nouvelle tendance, qui ne trouvait sa place ni au Festival international du photojournalisme de Perpignan (Visa pour l’image), ni aux Rencontres d’Arles. C’est à l’intuition de Mathé Perrin que l’on doit ce joli coup. « Tout a commencé un peu par hasard, se souvient la collectionneuse. Avec mon ex-mari [Alain-Dominique Perrin], nous venions souvent dans la région car nous possédions une propriété viticole proche de Cahors. Moi qui adorais la photo depuis pas mal d’années, j’avais envie d’en faire parler, comme de faire parler de cette ville que j’aime. »
Ni une ni deux, Mathé Perrin rencontre le photo-club local et leur propose de dynamiser le petit festival qu’ils organisent. « Tout est parti d’un pari un peu dingue », se souvient-elle. Entourée de Jean-François Leroy, grand ordonnateur de Visa pour l’image, et de Jean Lelièvre, qui a contribué au tournant audiovisuel des Rencontres d’Arles, elle les convertit aux charmes de cette cité pour partie classée au patrimoine mondial de l’Unesco : ainsi naît la première édition, en 1991. « Contre toute attente, il y a eu un monde fou dès l’inauguration, et beaucoup de presse », raconte Mathé Perrin. Preuve que l’événement avait trouvé un créneau porteur.
Yves Bélorgey, Série Images de l’intérieur, 2021
Cet artiste s’est attaché toute sa vie à dépeindre l’étrange poésie des grands ensembles. Son projet sur la cité du Mirail est celui dans lequel il s’est le plus investi, sur une période de deux ans, à l’invitation de Christian Bernard.
Huile sur toile • 240 × 240 cm • © Yves Bélorgey Courtesy de l’artiste et Galerie Xippas.
Peu à peu, il peaufine son identité. Expert incontesté de la photographie contemporaine, Régis Durand prend les rênes. Il assure la direction artistique six ans durant et installe la réputation de ce projet hors normes, défricheur, échevelé, bon enfant. Depuis, à chaque décennie, malgré ses ratés, ses faiblesses, le Printemps marque les esprits. Par son caractère convivial, d’abord : une qualité plutôt rare dans le milieu de l’art, et tant pis si certains se pincent le nez en l’évoquant. Le Printemps s’est toujours voulu gratuit, ouvert à tous, de nuit comme de jour, et familial sans jamais tomber dans le populisme.
Parées de mille feux, les rues de Cahors passent de folles heures, notamment grâce aux Soirées nomades montées par l’équipe de la fondation Cartier, qui invite DJ et chorégraphes parmi les plus fous troubadours de cette fin de siècle. « On a été vraiment précurseurs en étant les premiers à offrir un festival de grande tenue tout en créant une atmosphère très joyeuse, à une époque où Paris n’avait pas encore sa Nuit blanche », se rengorge Mathé Perrin. Cet esprit festif n’a jamais empêché l’événement d’offrir des moments de saisissement à ses visiteurs, au contraire. À Cahors, on se souviendra longtemps de Cinéma liberté & Bar lounge de Douglas Gordon et Rirkrit Tiravanija, avec ses projections de films interdits ou censurés, en 1997 ; de l’Aérofiat d’Alain Bublex qui déboule comme une voiture d’enfant dans les rues, en 1999 ; ou encore de l’immense ballon jaune de Hans Hemmert qui envahit de son souffle le moulin Saint-James, en 2000.
Gérard Fromanger, De toutes les couleurs, peinture d’Histoire, 1991-1992
Évocation quasiment en direct de la guerre du Golfe, cette vaste toile sera présentée dans le nouvel espace Trentotto. Un clin d’œil au peintre disparu au début de l’été.
Acrylique sur toile • 320 x 920 cm • © Gérard Fromanger / Cnap.
L’équipe a du nez pour dénicher les jeunes talents, tels Boris Achour, Pipilotti Rist ou Dominique Gonzalez-Foerster, mais aussi les commissaires d’exposition prometteurs : Jérôme Sans assure les éditions 1997 et 1998 juste avant de fonder avec Nicolas Bourriaud le Palais de Tokyo à Paris ; Christine Macel orchestre une programmation d’anthologie en 2000, dix-sept ans avant de s’emparer de la biennale de Venise. Mais au bout d’une décennie, les nuages s’accumulent sur Cahors. Le Printemps est contraint de quitter ses causses natals et atterrit à Toulouse.
Le pari est autrement corsé : fini l’ambiance familiale des déambulations cadurciennes. La quatrième ville de France ne se laisse pas apprivoiser comme ça. D’autant que le Printemps, désormais de septembre, se cherche. Faut-il toujours privilégier la photo, sacralisée entre-temps dans tous les musées ? Évoquer la question plus contemporaine de l’image, comme le propose Marta Gili, à la tête des éditions 2002 et 2003 ? Ou faire cap à 100 % vers l’art contemporain, comme le recommande un autre de ses directeurs artistiques, Jean-Marc Bustamante ?
Katinka Bock, Spoon-I, 2001
La sculptrice allemande investit cette année le couvent des Jacobins, pour un dialogue avec Toni Grand, disparu en 2005. Deux générations les séparent, mais leurs affinités électives devraient surprendre.
Cuivre, acier • © Courtesy Katinka Bock et 303 Gallery, New York.
Chaque édition est une valse-hésitation, symptomatique des débats en cours dans le milieu de l’art. Autre problématique : comment dialoguer avec les institutions locales dont certaines, comme le Château d’eau (qui défend la photo depuis les années 1970) ou les Abattoirs (à la fois musée et Frac), n’ont pas forcément besoin de conseils de programmation ? Peu à peu, le festival trouve ses marques. Il a ses alliés fidèles, comme le musée des Augustins ou le couvent des Jacobins, tous ces bijoux patrimoniaux de la Ville rose. Il parvient aussi à dénicher des lieux surprenants comme la Maison éclusière, qui s’abandonne joliment aux caprices des artistes, ou EDF Bazacle, ce drôle de bâtiment posé sur la Garonne et doté d’une passe où remontent les saumons.
Laurent Mareschal, Ici ailleurs, 2018
Cannelle, sumac, paprika, curcuma, ras el hanout, gingembre… Cet hypnotique tapis d’épices au coeur de la chapelle de l’ancien hôpital est l’une des plus belles réussites du dernier Printemps.
Vue de l’installation à la chapelle Saint Jacques de l’Hôtel-Dieu • © Jean-Luc Exposito. © Laurent Mareschal / photo Damien Aspe.
C’est Christian Bernard qui, à nos yeux, permet au Printemps de trouver un véritable équilibre. Aux manettes en 2008 et 2009, puis à nouveau pour une trilogie en 2016, 2018 et 2021, il construit une programmation sans concession, mêlant les ténors auxquels il est fidèle aux jeunes espoirs repérés dans les écoles d’art. Le Printemps s’étend désormais sur la région, de Colomiers à Tarbes. Pas une édition sans le souvenir d’un projet d’exception. On pourrait citer, rien que pour 2008, l’accrochage délirant de John M. Armleder aux Abattoirs, l’envoûtant Motet à quarante voix de Janet Cardiff aux Jacobins ou l’installation de Delphine Reist et celle de Laurent Faulon à l’Hôtel-Dieu. Mais aussi la Nuit des tableaux vivants au musée des Augustins en 2009, les énigmes fleuries d’Edith Dekyndt en 2011 à l’Institut supérieur des arts et du design, le surgissement de voix fantômes provoqué par Susan Hiller aux Abattoirs en 2014, ou encore les super-huit surréalistes de Marie Losier, en 2018 à BBB. Au total, en trente ans, 1 800 artistes ont été exposés, sur 26 éditions. Presque miraculeusement, le Printemps a su se préserver comme saison de la mue, du surgissement, et peu importe qu’il advienne aujourd’hui un an sur deux, à l’automne : cela laisse le temps du mûrissement.
Le Printemps de septembre
Du 17 septembre 2021 au 17 octobre 2021
À travers la ville • 31 000 Toulouse
Renseignements au 2, quai de la daurade • 05 61 14 23 51
Le Printemps de septembre
Du 17 septembre 2021 au 17 octobre 2021
Toulouse • 4 Rue Merlane • 31000 Toulouse
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