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Le verre dans tous ses éclats

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De Venise à Marseille, de plus en plus d’artistes s’associent à des maîtres verriers pour réaliser des œuvres à la beauté fracassante, sublimant les possibilités de ce matériau né du sable, de la foudre ou du magma. Beaux Arts vous raconte la genèse des dernières créations in vitro.
Guido Mocafico, Leopold & Rudolf Blaschka (Rhizostoma pulmo)
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Guido Mocafico, Leopold & Rudolf Blaschka (Rhizostoma pulmo), 2013

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Les maîtres verriers allemands Blaschka élaborèrent au XIXe siècle des modèles didactiques sidérants de beauté et de virtuosité. Cette méduse, réalisée à partir des planches zoologiques extraordinaires d’Ernst Haeckel et photographiée ici par Guido Mocafico, présente des opalescences et des subtilités de tons qui permettaient aux scientifiques d’étudier le vivant dans toute son éclatante complexité.

C-print • 75 x 52 cm • © Guido Mocafico 2013.

Vouloir faire sensation à la biennale de Venise mais loin des eaux majestueuses du Grand Canal est en soi un projet vaguement dément. C’est pourtant sur l’île de Murano que Loris Gréaud réussit à enchanter l’édition 2017 avec une installation inquiétante et poétique. Sous un plafond de verre extraordinaire, constitué de 1 200 lampes à incandescence, « The Unplayed Notes Factory » immergeait le spectateur au cœur d’une verrerie désaffectée, soudain réactivée, qui tantôt crachait des flammes, tantôt brisait du verre, aussitôt ramassé et fondu dans l’antre brûlant de la bête… Cette expérience inédite s’inscrivait dans le cadre de « Glasstress ». Organisé par la fondation Berengo, cet événement satellite de la biennale prouve depuis dix ans que l’association maîtres verriers/créateurs contemporains peut non seulement produire des chefs-d’œuvre mais aussi renouveler un art verrier transmis sur la lagune de génération en génération, dans le plus grand secret, depuis le XIIIe siècle.

Star des arts décoratifs et de l’architecture dès l’Antiquité, le verre a fait une entrée fracassante sur la scène de l’art moderne avec Marcel Duchamp et son Grand Verre (1915–1923). Depuis, le fragile matériau est devenu un médium courant dans les musées. Mais des productions en verre, issues d’autres disciplines, parviennent encore à créer la surprise. La plus stupéfiante d’entre elles est celle des Blaschka père et fils. Ces artisans verriers allemands, actifs au tournant des XIXe et XXe siècles, sont les auteurs d’une œuvre sérielle littéralement hallucinante, que Guido Mocafico a photographiée et réunie dans un livre à paraître chez Steidl. Joyaux des muséums d’histoire naturelle à travers le monde, ces répliques d’animaux marins invertébrés (méduses, anémones, pieuvres…) ou de fleurs exotiques, réalisées d’après des planches zoologiques et botaniques, restituaient en 3D toute la complexité du vivant à des fins scientifiques. Saisissantes de vérité et d’une finesse d’exécution sans pareille, elles sont aujourd’hui considérées comme des œuvres d’art, des objets de désir des plus précieux.

Loris Gréaud, The Unplayed Notes Factory
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Loris Gréaud, The Unplayed Notes Factory, 2017

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Ranimer une verrerie désaffectée de Murano en faisant scintiller au plafond des milliers de lampes en verre soufflé. Surprendre en laissant les fours
cracher leur feu. Alimenter la bête en brisant du verre, aussitôt fondu dans ses entrailles fumantes. Non, rien n’est trop fou pour Loris Gréaud.
Vue de l’installation au Campiello della Pescheria, île de Murano.

© Loris Gréaud / Greaudstudio / Courtesy Noirmontartproduction.

Ces métamorphoses fascinantes du vivant en artifices à l’illusion parfaite renvoient à la duplicité même du médium.

Ces métamorphoses fascinantes du vivant en artifices à l’illusion parfaite renvoient à la duplicité même du médium. Plus connu sous sa forme synthétique inventée au IIIe millénaire avant notre ère en Mésopotamie, le verre existe aussi à l’état naturel, créé par le refroidissement rapide d’un magma ou l’impact de la foudre sur le sable. Développée par les Assyriens, cette matière mirifique a rayonné ensuite dans tout le Proche-Orient, avant de faire la joie des Romains fortunés. Pline l’Ancien en fait un récit un brin fantaisiste dans son Histoire naturelle : « Il est en Syrie une région nommée Phénicie confinant à la Judée et contenant au pied du mont Carmel un marais appelé Candebia. […] Un navire portant des marchands de nitre [natron ou carbonate de sodium] vint y aborder, et, comme les marchands dispersés sur le rivage préparaient leur repas et ne trouvaient pas de pierres pour rehausser leurs marmites, ils les remplacèrent par des mottes de nitre tirées de leur cargaison. Quand celles-ci furent embrasées, mêlées avec le sable du rivage, des ruisseaux translucides d’un liquide inconnu se mirent à couler et telle fut l’origine du verre. »

Miracle en Phénicie ? S’il est difficile de croire que toutes les conditions nécessaires à sa création furent réunies sous la marmite, une chose est sûre : le verre n’est pas toujours transparent. Le plasticien Evariste Richer s’est emparé de son opacité paradoxale en introduisant un néon irradiant dans une fulgurite – le verre à l’état de fossile tubulaire que l’on trouve dans les déserts frappés par la foudre. Réactivant la fantastique énergie électrique à l’origine de ce sombre fragment vitreux, l’artiste passait avec une aisance sidérale d’une ère géologique à l’autre, traversant le temps et l’espace à la vitesse de la lumière (Fulgurite, 2008).

Jean-Michel Othoniel, Rivière blanche
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Jean-Michel Othoniel, Rivière blanche, 2004

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Renouant avec les origines mésopotamiennes du médium, Othoniel a installé en 2004 un immense collier de verre opaque au milieu du département des Antiquités orientales du Louvre. Les perles, rondes comme des petits seins, rendaient hommage à la déesse Ishtar, dont on peut voir au musée une statuette d’albâtre entre de colossaux taureaux ailés.

Verre opaque, aluminium • 340 × 180 × 90 cm • © Jean-Michel Othoniel.

De James Lee Byars à Sarkis, le Cirva accueille depuis 1986 à Marseille artistes, designers et architectes internationaux pour des résidences de recherche et de création.

Même fascination chez Jean-Michel Othoniel qui, parti en 1989 au large de la Sicile pour étudier le soufre de Stromboli (son premier matériau de prédilection), revint à jamais obsédé par l’obsidienne, cristal noir de l’île voisine de Lipari. C’est en cherchant à reproduire les qualités de cette roche née du feu du volcan, qu’Othoniel, par ricochet, se passionna pour le verre. Deux années d’expériences alchimiques menées avec le Centre international de recherche sur le verre et les arts plastiques (Cirva) suffirent à le convaincre d’abandonner le soufre pour le souffle des artisans verriers, ses fidèles complices à partir de 1993.

De James Lee Byars à Sarkis, le Cirva accueille depuis 1986 à Marseille artistes, designers et architectes internationaux pour des résidences de recherche et de création. Berdaguer & Péjus y ont conçu leur Jardin d’addiction (2011) : une hilarante installation en forme de synapses géantes emmêlées (ou d’alambics défaillants ?), dont chaque extrémité recèle une huile au parfum de whisky, tabac, héroïne, opium, cannabis… à portée de main mais impossible à tester, ni même à sentir. Une sculpture délirante censée représenter l’état de notre cerveau face à la frustration.

Mona Hatoum, quant à elle, a coulé des formes organiques en verre rouge sang dans des cages d’acier à béton, donnant à voir le double sens du mot « cellule » dans un raccourci visuel dont elle seule a le secret. Avec cette inclinaison pathétique rappelant l’Homme qui marche de Giacometti, les huit modules disposés au sol (Cellules, 2012–2013) font écho à une autre pièce maîtresse de l’artiste britannique d’origine palestinienne : une immense carte du monde, constituée de billes de verre, là encore à même le sol (Map (clear), 2014). Mappemonde glissante, aussi fragile que dangereuse, dont les spectateurs modifient imperceptiblement les contours à chaque pas, sans qu’ils en aient toujours conscience.

Shirazeh Houshiary, Commande pour l’église St Martin-in-the-Fields
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Shirazeh Houshiary, Commande pour l’église St Martin-in-the-Fields, 2008

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Pour remplacer une fenêtre d’église soufflée par les bombardements lors de la Seconde Guerre mondiale, l’Iranienne Shirazeh Houshiary, imprégnée de mystique soufie, a conçu un vitrail abstrait hautement figuratif. Entre Bridget Riley et Victor Vasarely, un Christ subliminal absolument divin.

© Photo Jeffrey Blackler / Alamy Stock Photo. Courtesy Galerie Krupic Kersting, Cologne.

Rayonnant en Orient et autour de la Méditerranée, où il reste un objet de luxe jusqu’au Ier siècle, le verre se démocratise avec l’invention de la canne de souffleur. Sans jamais perdre son aura sacrée : il suffit de voir les vitraux de Pierre Soulages ou de Shirazeh Houshiary pour s’en convaincre. Claudio Parmiggiani en a donné une démonstration plus spectaculaire encore en 2009, avec une installation en forme de drame en trois actes au collège des Bernardins, à Paris. D’abord, d’énormes cloches, posées à plat, qui n’ont plus rien à faire entendre, sinon leur silence de bronze. Puis, une bibliothèque spectrale, ou plutôt son empreinte, déposée sur les murs par les cendres de livres partis en fumée, ou la suie d’un autodafé. Enfin, sous les ogives gothiques, un labyrinthe de lames de verre fracassées, dont les bris scintillent au sol comme les larmes immobiles des Vierges espagnoles, ou l’humanité profanée dans la Nuit de cristal.

De la Sainte Ampoule au verre relique

S’il a cette propriété rare d’être isotrope, c’est-à-dire d’apparaître le même sous tous les angles, le verre peut aussi changer radicalement d’aspect selon sa teinte et son polissage. Des minimalistes Larry Bell et Dan Graham aux tenants de l’op art (Yaacov Agam, Carlos Cruz-Diez…), l’abstraction a pris grâce à lui un éclat chatoyant, à travers des jeux habiles de dégradés, de reflets sophistiqués, de superpositions dynamiques. L’Américaine Roni Horn a patiemment apprivoisé toutes ses qualités dans des blocs de mystère givrés : des solides à la surface liquide qui semblent réunir les différents états de l’eau dans un seul monolithe de verre. Rompant avec l’aspect rectiligne et lisse des aînés conceptuels (Donald Judd en tête), ces doux paysages intérieurs, comme prélevés d’une calotte glaciaire, sont ceux de l’Islande, pays pour lequel l’artiste a même conçu une Bibliothèque de l’eau : 24 colonnes de verre transparent, archivant chacune l’eau d’un glacier, avant liquidation totale (Vatnasafn, 2007).

Chiharu Shiota / Kohei Nawa, A Room of Memory / PixCell-Deer#46
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Chiharu Shiota / Kohei Nawa, A Room of Memory / PixCell-Deer#46, 2009 / 2016

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Des centaines de fenêtres mises au rebut de l’histoire forment comme une petite tour, où c’est le verre lui-même qui semble nous observer… à travers les carreaux plus ou moins sales du passé, en l’occurrence celui de Berlin, où l’artiste japonaise vit et travaille depuis 1996.

Le cerf, animal sacré au Japon, paraît ici pris dans des glaces insolites en forme de bulles de savon. Il s’agit en réalité d’innombrables loupes de verre, offrant de près une image déformée et parcellaire du mammifère. À l’instar du réel vu à travers nos écrans de verre digitaux.

Photo Sunhi Mang / © Kohei Nawa / Courtesy Pace Gallery, New York-Londres.

Le verre serait-il un leurre perpétuel, qui nous offre sa transparence pour mieux nous isoler ? Ou bien serait-il cette « étoile scintillante » qui porte en elle la lumière des constellations traversées, comme le suggère Pline l’Ancien ?

Cette fonction reliquaire du verre, qui atteint son acmé en France avec la Sainte Ampoule (contenant l’huile sacrée qui aurait servi pour le baptême de Clovis), prend chez les artistes contemporains un tournant inattendu, puisque c’est le verre lui-même qui devient la relique. Plasticienne japonaise installée en Allemagne, Chiharu Shiota a élevé une étonnante tour à partir de fenêtres récupérées dans des chantiers de démolition de l’ex-Berlin Est. Destinée à la casse, cette myriade d’yeux braqués sur le spectateur, isolé dans la tour, dit la perte, l’absence et l’amnésie. Comme un regard vitreux multiplié à l’infini, auquel seul le verre correcteur de l’art pourrait rendre une acuité visuelle. Sur un monde moins trouble ?

Rien n’est moins sûr, selon son compatriote Kohei Nawa qui aime à coller des milliers de loupes de verre sur des cerfs naturalisés. À voir ce splendide mammifère entièrement recouvert de bulles, on croirait découvrir une espèce disparue, saisie par les glaces du permafrost. Mais le cerf est vu ici à travers un nuage de « PixCells », comme l’indique le titre de la série. Un écran de verre fragmentant le réel à l’infini, à l’image de ceux sur lesquels nous glissons et zoomons à longueur de temps. Alors quoi, le verre serait-il un leurre perpétuel, qui nous offre sa transparence pour mieux nous isoler ? Ou bien serait-il cette « étoile scintillante » qui porte en elle la lumière des constellations traversées, comme le suggère Pline l’Ancien ? Jana Sterbak, née en Bohême en 1955, croit encore à sa magie. Travaillant au Cirva entre 1998 et 2006, elle a donné naissance à des planètes et à des lunes, toute une cosmogonie cristalline, dont les irrégularités de surface évoquent des cratères, des océans ou des mers d’intranquillité… qu’une chaleur excessive suffirait pourtant à réduire à néant. Né du feu du ciel et de la terre, le verre, en ses sublimes illusions, cristalliserait-il finalement toute l’histoire de la vanité humaine ?

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Venice and American Studio Glass

Du 23 mars 2020 au 26 juillet 2020

lestanzedelvetro.org

Retrouvez dans l’Encyclo : Marcel Duchamp Pierre Soulages

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