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Rencontre

Leandro Erlich, poète d’un réel irréel

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Sans magie ni technologie particulière, le plasticien argentin se plaît à bousculer nos perceptions avec des œuvres facétieuses et pourtant très sérieuses ! Un jeu illusionniste qui incite le spectateur à s’interroger sur lui-même. Visite à Tokyo, Paris et Buenos Aires, les trois ports d’attache de cet artiste inclassable.
Leandro Erlich, Port of Reflections
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Leandro Erlich, Port of Reflections, 2014

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Vue de l’exposition « Leandro Erlich : Seeing and Believing » au Mori Art Museum, Tokyo, 2018.

© Photo Hasegawa Kenta / Courtesy Mori Art Museum, Tokyo.

À Tokyo, là où l’on s’amuse à réfléchir

Il faut monter au 53e étage de la tour du Mori Art Museum, à Tokyo, pour accéder au port d’embarquement des mondes improbables de Leandro Erlich. Car l’entrée dans la première rétrospective de l’artiste argentin se fait par un embarcadère qui débouche sur une salle plongée dans l’obscurité, dans laquelle de petits bateaux semblent flotter sur un lac noir. Une atmosphère de douceur pensée pour favoriser la contemplation et qui reste pourtant empreinte d’étrangeté. Car le visiteur se rend compte peu à peu qu’il n’y a pas d’eau, que les bateaux ne flottent pas, qu’ils sont juste posés sur un plot et bougent « naturellement » sous l’effet de la gravité, donnant l’illusion d’un espace maritime totalement fictif.

C’est moins l’illusion que le sens du possible qui est en jeu dans son travail.

Intitulée Port of Reflections, l’œuvre qui ouvre l’exposition incite les visiteurs à la réflexion. Au point que Leandro Erlich a a été qualifié à tort de maître de l’illusion, voire d’artiste de l’entertainment, victime du succès de certaines de ses installations très ludiques telle celle qui avait notamment réjoui les visiteurs de la Nuit Blanche en 2004 : Bâtiment, dispositif dans lequel un miroir disposé au sol sous une façade donne au public l’impression d’être suspendu aux fenêtres et balcons de l’immeuble. Or c’est moins l’illusion que le sens du possible qui est en jeu dans son travail, comme aurait pu le définir Robert Musil dans son roman mythique paru en 1939 L’Homme sans qualité : « […] il serait original d’essayer de se comporter non pas comme un homme défini dans un monde défini où il n’y a plus, pourrait-on dire, qu’un ou deux boutons à déplacer (ce qu’on appelle l’évolution) mais, dès le commencement, comme un homme né pour le changement dans un monde créé pour changer […] ».

Leandro Erlich, Bâtiment
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Leandro Erlich, Bâtiment, 2004

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Vue de l’exposition « Leandro Erlich : Seeing and Believing » au Mori Art Museum, Tokyo, 2018.

Technique mixte • 600 × 900 × 550 cm • Photo Hasegawa Kenta / courtesy Mori Art Museum, Tokyo, et Galleria Continua, San Giminiano, Beijing, Les Moulins, Habana.

Les créations d’Erlich mettent ainsi les visiteurs dans cet état de questionnement. Pour Reiko Tsubaki, commissaire de la rétrospective « Seeing and Believing », ses installations interrogent notre rapport à ce que l’on voit et ce en quoi l’on croit. Erlich met à mal l’expression « Je ne crois que ce que je vois ». De quoi s’agit-il ? Que dois-je faire ? Autant de questions posées face aux installations d’Erlich, lequel ne livre aucune explication. Rarement simple regardeur, le visiteur est incité à devenir acteur de l’œuvre. Ainsi en est-il de l’installation présentée au Mori Art Museum, The Classroom (la salle de classe). On pénètre dans une pièce faiblement éclairée où sont disposés derrière une vitre un tableau noir, un bureau de professeur, des tables et sièges pour écoliers. Puis on découvre une vitre transparente qui sépare cette salle de classe d’une autre identique à l’aspect poussiéreux et fantomatique, comme à l’abandon.

Erlich prend soin de toujours mettre en évidence le « truc » qui permet un réel différent.

À travers ce dispositif, Leandro Erlich centre l’attention sur deux maux du Japon contemporain : la baisse drastique des naissances et l’exode rural, ce qui provoque la fermeture de nombreuses écoles. Sans qu’aucune information ne leur soit donnée, les visiteurs s’assoient naturellement sur les bancs d’école et découvrent, ébahis, que leur image se projette dans l’autre salle, tel un spectre. Un « effet » obtenu grâce à un procédé simple, un réglage de la lumière différent entre les deux pièces. Aucune magie ni technologie sophistiquée ! D’ailleurs, Erlich prend soin de toujours mettre en évidence le « truc » qui permet un réel différent.

Leandro Erlich, The Classroom
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Leandro Erlich, The Classroom, 2017

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Vue de l’exposition « Leandro Erlich : Seeing and Believing » au Mori Art Museum, Tokyo, 2018.

Photo Hasegawa Kenta / courtesy Mori Art Museum, Tokyo.

De la même façon, face aux quatre nuages présentés chacun dans une sorte de cabinet de curiosités, comme s’ils avaient été capturés dans le ciel tels des objets précieux, on est à la fois saisi par leur beauté et totalement abasourdi par la mise en scène. On tourne autour, on cherche, on regarde de côté. Et puis l’on découvre que ces nuages sont constitués de douze plaques de verre intercalées, chacune comprenant une partie du dessin du nuage, le volume étant créé par la lumière. Outre sa beauté, l’œuvre incite à réfléchir sur l’obsession de l’homme à définir tout ce qui est impalpable. Chacun des quatre nuages adopte la forme de la géographie d’un pays : Japon, France, Allemagne et Grande-Bretagne.

Leandro Erlich, Clouds (Germany, UK, Japan, France)
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Leandro Erlich, Clouds (Germany, UK, Japan, France), 2016

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Vue de l’exposition « Leandro Erlich : Seeing and Believing » au Mori Art Museum, Tokyo, 2018.

Impression digitale à l’encre céramique sur verre extra-clair • Dimensions variables • Photo Hasegawa Kenta / courtesy Mori Art Museum, Tokyo.

Cette volonté d’abolir les frontières s’exprime d’ailleurs dans nombre d’œuvres de l’artiste, et particulièrement dans Global Express présentée au Mori Art Museum et réalisée en 2011. Soit un écran à l’apparence d’une fenêtre de métro sur lequel on voit un paysage défiler rapidement et où l’on reconnaît les rues de New York, Tokyo et Paris. Une critique de la globalisation, qui entraîne l’uniformisation, mais aussi une rêverie, comme si un TGV nous permettait d’être à la fois ici et ailleurs. C’est aussi cela, l’art de Leandro Erlich : ouvrir les voies du possible et nous faire prendre conscience que, comme les chamanes, nous avons potentiellement le don d’ubiquité. Et qu’ici peut être aussi ailleurs !

À Buenos Aires, dans l’atelier, à la rencontre de la psychanalyse

Situé dans un quartier devenu branché de la capitale argentine qu’il a investi voilà une dizaine d’années, avant la flambée immobilière, le studio d’Erlich n’a rien à envier à ceux des artistes new-yorkais tant il est vaste. De quoi traduire, dans sa conception, l’obsession de l’artiste pour la pensée et la définition des espaces. On le comprend d’autant mieux que son père, tout comme sa tante et son frère d’ailleurs, sont architectes. Et à 21 ans, sa première proposition artistique, dont le projet est toujours visible dans son atelier, avait d’abord à voir avec l’urbanisme et l’architecture.

Reproduction, dualité, gémellité… autant de sujets qui traversent l’œuvre d’Erlich, passionné comme nombre d’Argentins par la psychanalyse.

L’idée était de créer une reproduction de l’icône de Buenos Aires, l’obélisque de la Plaza de la República, non pas en pierre blanche comme l’original mais en métal rouillé, et de l’installer dans la banlieue la plus défavorisée de la ville. Las ! le projet avait été refusé par la municipalité. En 2015, pour une exposition organisée au musée d’Art latino-américain de Buenos Aires, Leandro Erlich a enfin réussi l’inimaginable : donner l’illusion que le pyramidion de ce même obélisque avait été supprimé ! Il en avait couvert le sommet, percé de quatre fenêtres, d’un matériau le faisant disparaître, puis avait reproduit le pyramidion à l’identique devant le musée. On pouvait y pénétrer et y expérimenter l’impossible à travers les quatre fenêtres (des écrans vidéo en réalité) : la vue depuis le sommet de l’obélisque, alors qu’accéder tout en haut du véritable monument est interdit au public. Reproduction, dualité, gémellité… autant de sujets qui traversent l’œuvre d’Erlich, passionné comme nombre d’Argentins par la psychanalyse. Sachez-le : le pays est celui qui compte le plus grand nombre de psychanalystes par habitant. Et les ouvrages de Freud et de Lacan y sont des best-sellers !

Leandro Erlich, La Democracia del símbolo
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Leandro Erlich, La Democracia del símbolo, 2015

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Obélisque et installation sur l’esplanade du musée d’Art latino-américain de Buenos Aires.

Photo J.A. Rojas / courtesy MALBA. Photo Alejandro Guyot / courtesy MALBA, Buenos Aires.

Pourtant, Leandro Erlich n’a ni l’allure ni le mode de pensée d’un psychanalyste. Il est lumineux, le timbre de voix chantant, surtout lorsqu’il parle en français (parfaitement). Mais derrière cette grande douceur, on perçoit vite sa puissance d’analyse. Son mode de pensée navigue dans les contrées des mathématiques ou de l’esthétique. C’est un homme de l’attention. Attention pour sa famille (son épouse est aussi une artiste et ses deux enfants en montrent déjà toutes les qualités…), ses amis, pour les autres artistes, mais aussi pour les gens en général et pour la vie, notre mode de vie en particulier.

Dans les vastes espaces de son atelier, Leandro Erlich, aidé de quelques collaborateurs, conçoit, expérimente et réalise tous ses dispositifs.
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Dans les vastes espaces de son atelier, Leandro Erlich, aidé de quelques collaborateurs, conçoit, expérimente et réalise tous ses dispositifs.

C’est un philosophearchitecte qui construit son rapport à la vie. Son atelier, où travaille moins d’une dizaine de collaborateurs, est un véritable espace de production où sont fabriquées et expérimentées la plupart de ses œuvres. Dans le calme et la bonne humeur, même quand le stress est au rendez-vous. Car même sous la pression, Leandro Erlich reste un homme qui réfléchit. Il rayonne aussi, sans cesse à la recherche de l’émerveillement.

À Paris, au pays des maisons fondues et des escalators noués

Né Argentin, Leandro Erlich est tout autant, depuis plus de vingt ans, japonais et français d’adoption tant il aime et pratique les cultures et modes de vie des deux pays. Sa première exposition parisienne au cours de l’automne 1998, organisée par la galerie Gabrielle Maubrie, m’avait donné le sentiment de vivre une véritable expérience. L’espace semblait immédiatement rétréci et totalement vide, mis à part un bureau derrière lequel se trouvait la galeriste, invitant d’un sourire le visiteur à ouvrir une porte. À l’intérieur se trouvait un petit salon central avec ses fauteuils, des miroirs étaient accrochés aux murs. Décontenancé par cet espace banal, j’en fis le tour et, soudainement, je fus stupéfait : face au second miroir, ce n’était pas mon reflet que je voyais mais celui de tous les objets de la pièce ! Je mis quelques secondes à comprendre l’astuce. Le deuxième miroir n’en était pas un, mais un trou creusé autour du cadre ouvrant sur une autre pièce où étaient reproduits à l’identique les meubles et objets… Une œuvre en forme de piège psychanalytique.

Leandro Erlich, Maison fond
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Leandro Erlich, Maison fond, 2015

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Installation sur le parvis de la gare du Nord à Paris (Nuit Blanche 2015).

Photo Martina Maffini / © ADAGP and with the support of Gare & Connexions, Paris.

Depuis, Erlich est intervenu maintes fois en France. À Toulouse, où il a présenté en 2003 Eau molle, sorte de matelas offrant la sensation de marcher sur l’eau. À Paris, où il a réalisé, entre autres expositions ou projets, Maison fond pour la Nuit Blanche 2015, soit une petite maison en pierre et brique implantée sur le parvis de la gare du Nord semblant se fondre dans le bitume. Intitulé Sous le ciel, son projet présenté cet hiver au Bon Marché faisait référence à sa passion pour Paris, à sa collection de nuages, mais aussi à l’idée selon laquelle « le ciel serait cette frontière délimitant le monde intelligible, aux lois scientifiques connues, soumis au temps, et la gravité de l’univers lointain, cosmique ».

Leandro Erlich, Noeud mécanique
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Leandro Erlich, Noeud mécanique, 2018

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Exposition « Sous le ciel », Bon Marché Rive Gauche, Paris.

Photo Gabriel de La Chapelle.

Encore une fois, c’est à nos habitudes, à notre perception du réel, aux lois physiques immuables que s’attaque Leandro Erlich. Comme l’atteste cette spectaculaire et magnifique transformation qu’il a réalisée, pour une durée de trois mois, des escalators emblématiques du Bon Marché, conçus en 1990 par la designer Andrée Putman. Intitulée Nœud mécanique, l’installation donne le sentiment aux visiteurs que les escalators ont été entremêlés. Leur apparence nouvelle évoque un manège, un toboggan, un nœud complexe, un parcours improbable où l’on ne sait si l’on monte ou si l’on descend. Il tord les escalators pour tordre la réalité et nous déconcerter. Sous les ciels de Paris, de Tokyo et du monde entier, Leandro Erlich nous met la tête à l’envers. Cela irrigue les neurones et rend plus intelligent. Et sans aucun doute très heureux !

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À lire

Catalogue « Sous le ciel », exposition au Bon Marché
Éd. le Bon Marché Rive gauche/Gallimard • 74 p.

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