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Attribué à Paul Bilhaud, Combat de nègres pendant la nuit, XIXe siècle
GALERIE JOHANN NALDI
Pourquoi diable sont-ils ainsi tombés dans les oubliettes de l’histoire de l’art ? Les membres du mouvement des Arts incohérents (les « Incos » pour les intimes) se sont pourtant montrés, en cherchant simplement à faire rire, incroyablement en avance sur leur temps. Leur histoire hallucinante prend place dans le Paris de la Troisième République. Les Fumistes, les Zutistes, les Hirsutes… De nombreux groupes artistiques ou littéraires aux noms hilarants qui, en réaction au conformisme bourgeois, prônent l’absence totale de sérieux, fleurissent alors à Montmartre et dans le quartier Latin.
Durant l’été 1882, un certain Jules Lévy (1857–1935), courtier de 25 ans employé chez Flammarion et membre fondateur du groupe des Hydropathes, a une idée amusante : et s’il exposait des « gens qui ne savent pas dessiner » ? Dans son petit studio, le futur écrivain et éditeur invite ses amis journalistes et poètes à exposer leurs créations, marquant ainsi la naissance des Arts incohérents. Parmi les membres de ce mouvement, on trouve le dramaturge Paul Bilhaud (1854–1933), le caricaturiste et futur inventeur du dessin animé Émile Cohl (1857–1938) et même, brièvement, le peintre Henri de Toulouse-Lautrec (1864–1901) !
Affiche de l’exposition des Arts incohérents à l’Olympia, 1893
© DR
Les Arts incohérents refont l’Olympia en avril 2022
GALERIE JOHANN NALDI
Promus par la revue du Chat noir, dont Lévy est un temps rédacteur en chef, leurs vernissages et happenings attirent durant une dizaine d’années des personnalités en vue tels qu’Édouard Manet, Auguste Renoir et Richard Wagner. À partir de 1885, le groupe donne même d’extravagants bals costumés, si courus que Marcel Proust les mentionne dans Du côté de chez Swann (1913). Les déguisements y sont délirants : on y croise, entre autres, une colonne Morris, des hommes artichauts, un académicien à tête de dindon, ou encore un missionnaire mangé par un « sauvage » bardé de lard. De quoi faire remonter à la Belle Époque la naissance du dadaïsme ! Organisé à l’Olympia en 1893, le dernier bal marquera la fin du mouvement qui aura fini par lasser les critiques.
Considéré comme ridicule et indigne d’intérêt par les instances officielles de l’époque, le contenu des expositions du groupe se révèle pourtant particulièrement divertissant et visionnaire. Des dessins volontairement sans technique côtoient des gravures rigolotes, un pied malodorant sculpté dans du gruyère trônant sous une cloche de verre, un buste en plâtre recouvert d’étiquettes d’eau minérale (La Vénus de mille eaux), un balai ménager affublé d’un tutu, et de nombreux autres calembours visuels que l’écrivain et humoriste Alphonse Allais (1854–1905) compilera dans un livre culte, L’Album primo-avrilesque (1897).
Gieffe (pseudonyme de Jules Foloppe), « La Tortue et les deux canards, d’après La Fontaine (Molière) »
GALERIE JOHANN NALDI
Bien que toujours étudié par une poignée d’initiés, ce mouvement était tombé dans l’oubli avant que l’annonce d’une découverte ne le remette en lumière. Début 2021, le journal Le Monde révèle qu’un ensemble d’œuvres attribuées aux « incos » a été retrouvée au fond d’une malle chez des particuliers en banlieue parisienne : une quinzaine de toiles et gravures potaches, ainsi que deux pièces remarquables qui pourraient être le premier monochrome et le premier ready-made (objet du quotidien exposé tel quel comme une œuvre d’art) de l’histoire de l’art !
Des œuvres aussi simples techniquement seraient faciles à falsifier.
Le premier est une toile uniformément badigeonnée de noir, affublée du titre (aujourd’hui très politiquement incorrect) de Combat de nègres pendant la nuit [ill. en Une et ci-dessous], et attribuée à Paul Bilhaud – de quoi détrôner Kasimir Malevitch et son Carré noir sur fond blanc (1915), peint plus de 30 ans après ! Le second est un rideau de fiacre vert attribué à Alphonse Allais, et accompagné d’un cartel en laiton indiquant son titre : Des souteneurs encore dans la force de l’âge et le ventre dans l’herbe boivent de l’absinthe [ill. plus bas]. Une perle d’humour absurde ! Dès mai 2021, le ministère de la Culture classe l’ensemble trésor national. Et le 19 avril 2022, les deux œuvres sont exposées à l’Olympia lors d’un événement privé auquel sont conviés des collectionneurs triés sur le volet, dont des stars comme Brad Pitt et Leonardo DiCaprio.
Alphonse Allais, « Combat de nègres dans une cave pendant la nuit », extrait de l’Album primo-avrilesque, XIXe siècle
© Icom Images / Alamy / Hemis
Mais cette découverte n’est-elle pas trop belle pour être vraie ? Il est déjà arrivé que des faux soient classés trésor national ou acquis par des musées de renom. De plus, des œuvres aussi simples techniquement seraient faciles à falsifier : il est aisé de détourner des objets et des pigments datant du XIXe siècle, puis de les mélanger à de vraies œuvres d’époque de moindre valeur, afin de constituer un lot crédible…
Alphonse Allais, « Des souteneurs encore dans la force de l’âge et le ventre dans l’herbe boivent de l’absinthe », XIXe siècle
rideau de fiacre (avant 1897) en soie verte, cylindre de bois verni, cartel en métal avec intitulé et monogramme • GALERIE JOHANN NALDI
Soupçonneux, le quotidien Libération décide de mener une contre-enquête. Un certain Johann Naldi, galeriste spécialiste du XIXe siècle au parcours atypique, qui aurait déjà exhumé des œuvres inédites de Courbet, Géricault et Delacroix, aurait été contacté par des particuliers (un certain Pierre-François N. et sa compagne Isabelle B.) pour expertiser le contenu d’une malle, trésor familial qu’ils auraient retrouvé chez eux après un siècle et demi d’oubli. Deux étiquettes au dos du monochrome noir (l’une portant le nom du mouvement et l’adresse de Jules Lévy, l’autre un numéro) auraient attiré son attention : le numéro correspondait à une œuvre du catalogue de la première exposition des Arts incohérents tenue en 1882 – une œuvre toute noire de Paul Bilhaud, jamais revue depuis. Après plusieurs mois d’analyses techniques et d’expertises, Naldi annonce sa découverte.
Mais plusieurs experts doutent. En premier lieu, l’historienne Corinne Taunay, spécialiste des « Incos », qui avant cette révélation avait été contactée par Pierre-François N.… qui lui aurait d’abord dit avoir acquis le monochrome noir au marché d’Aligre (Paris). Une version différente du récit de la malle familiale qu’il fournira plus tard… Intriguée, l’experte leur aurait mis à disposition le catalogue de l’exposition de 1882. Selon elle, le couple se serait servi d’elle pour obtenir ce précieux sésame et pouvoir ainsi « coller » le bon numéro au dos de l’œuvre…
Attribué à Paul Bilhaud, “Combat de nègres pendant la nuit”, recto et verso, XIXe siècle
GALERIE JOHANN NALDI
Ce dernier soupçonne une « arnaque très bien menée ».
Pour Corinne Taunay, plusieurs choses ne collent pas. L’œuvre de Paul Bilhaud avait été décrite dans la presse de l’époque tantôt comme « une feuille de papier noir », tantôt comme un « morceau de toile noire » encadré… Pas d’une toile peinte en noire. De plus, il n’y aurait pas dû y avoir d’étiquette au dos pour une exposition éphémère de quatre heures. Enfin, la police utilisée sur l’étiquette n’apparaîtrait dans les archives que des années après l’exposition. Quant au rideau de fiacre, il ne serait mentionné nulle part. Cerise sur le gâteau, un ami de Corinne Taunay, Vincent Maisonobe, affirme avoir vu Jean-François N. acquérir à Paris l’une des gravures soi-disant découvertes fortuitement dans la malle !
Parmi les sceptiques figurent aussi les historiens Daniel Grojnowski et Denys Riout (qui fut d’abord enthousiaste avant de changer d’avis) – tous deux auteurs d’un ouvrage de référence sur les « incos », (Les Arts incohérents et le rire dans les arts plastiques, 2015) –, le commissaire Jean-Hubert Martin et l’écrivain Frédéric Roux. Figure du collectif post-dadaïste Présence Panchounette, connu pour sa performance lors de la Fiac 1998, où il avait produit de fausses œuvres des incohérents, ce dernier soupçonne une « arnaque très bien menée » qu’il voit comme « une œuvre en soi » !
Les Arts incohérents refont l’Olympia. La découverte du galeriste Johann Naldi a fait l’objet d’une exposition à l’Olympia en avril 2022
GALERIE JOHANN NALDI
Interrogé, Naldi invoque la jalousie de ses détracteurs. Toute grande découverte n’est-elle pas toujours attaquée ? Dans un droit de réponse publié par Libération, il rappelle que les œuvres « ont été classées au titre de trésor national par le ministère de la Culture au terme d’un très long processus de vérification » impliquant « une quinzaine de conservateurs du musée d’Orsay, l’ensemble des membres de la commission consultative des trésors nationaux, deux restaurateurs mandatés par Orsay […] ainsi qu’une ingénieure du Centre de recherche et de restauration des musées de France (C2RMF) ». Et que lors des expertises scientifiques sur le monochrome, aucun élément suspect n’a été relevé. Quant au flou entourant leur provenance, le galeriste ajoute que « l’absence de traçabilité » est normale pour des œuvres « considérées comme mineures au moment de leur réalisation ».
Faux ou découverte majeure ? Quoi qu’il en soit, les comptes-rendus de l’époque prouvent que (même si on a perdu leur trace) les « Incos » ont réellement présenté des œuvres conceptuelles, des objets du quotidien précurseurs du ready-made tels que le balai en tutu, et (quelle que soit sa forme exacte) un monochrome noir. De quoi faire passer Duchamp, Klein et Malevitch pour des petits joueurs !
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