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Série - Les groupes cultes de l’art

Au Chat noir, les Hydropathes rois du calembour d’avant-garde

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Publié le , mis à jour le
Les artistes ne sont pas tous des loups solitaires ! Confréries mystiques ou cercles rebelles unis au nom de l’esthétique, de la politique ou de l’humour, nombreuses sont les sociétés d’artistes mus par un idéal collectif. Aujourd’hui, place à un club « allergique à l’eau » qui, sans se prendre au sérieux, a eu une influence sur toutes les avant-gardes du XXsiècle. Aussi appelés Hirsutes, Fumistes ou Jemenfoutistes, ces habitués du Chat noir étaient aussi adeptes de savoureux… poissons d’avril.
À gauche : Théophile Steinlen, “Tournée du Chat Noir de Rodolphe Salis”, 1896  et à droite, Henri de Toulouse-Lautrec, “Ambassadeurs : Aristide Bruant” (1892)
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À gauche : Théophile Steinlen, “Tournée du Chat Noir de Rodolphe Salis”, 1896 et à droite, Henri de Toulouse-Lautrec, “Ambassadeurs : Aristide Bruant” (1892)

« Je cherche fortune autour du Chat noir… » Dans son costume de velours noir, Aristide Bruant chante son titre phare. Adolphe Willette le croque de sa plume, attablé aux côtés des écrivains Alphonse Allais et Émile Goudeau qui chahutent. Rodolphe Salis, le maître des lieux, traverse la salle coiffé d’un bicorne de préfet, entre quelques bourgeois venus s’acoquiner pour un soir, leur distribuant au passage autant de cocktails que de railleries… Bref, une soirée ordinaire au Chat noir.

« Rodolphe Salis, seigneur de Chatnoirville » par C. Léandre
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« Rodolphe Salis, seigneur de Chatnoirville » par C. Léandre

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Illustration extraite du catalogue de la vente de mai 1898 • Coll. musées de Châtellerault • © musées de Châtellerault, Sophie Brégeaud

Rattaché à Paris depuis 1860, Montmartre s’anime en ce début des années 1880. Tout est pourtant parti du Quartier latin, où l’écrivain Émile Goudeau (1849–1906) fonde le Cercle des Hydropathes en 1878. Ce dernier rassemble des hommes de lettres comme Alphonse Allais, Charles Cros et Jules Lévy, des musiciens comme Ernest Cabaner et le chansonnier Maurice Mac-Nab, des dessinateurs comme André Gill, Adolphe Willette et Caran d’Ache et même l’actrice et sculptrice Sarah Bernhardt.

Pourquoi les Hydropathes ? Parce que l’eau les rend malades ! Francisque Sarcey décrit ainsi ces soirées du repaire loué rue Cujas : « Là, on dit des vers, on fait de la musique, on chante et l’on cause. Il n’est permis d’autre boisson que la bière, et tout jeu de hasard y est sévèrement proscrit. » Les Hydropathes partagent leur iconoclasme, leur spontanéité mais par-dessus tout un humour sans limite. Un jour de 1880, Allais fâche le voisinage en faisant sauter des fusées. Les Hydropathes sont chassés et le club se dissout.

Les Hydropathes, n°12 du 15 juin 1879. Achille Mélandri caricature de Cabriol (Georges Lorin).
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Les Hydropathes, n°12 du 15 juin 1879. Achille Mélandri caricature de Cabriol (Georges Lorin).

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Coll. BnF, Paris • © BnF

Salis devient l’ambassadeur de la Butte au point de présenter une candidature loufoque aux élections municipales de 1884.

Ils se recomposent 1 000 fois, sous des noms toujours plus invraisemblables comme les Hirsutes, les Fumistes ou encore les Jemenfoutistes, trouvant refuge dans le cabaret du Chat noir que vient d’ouvrir Rodolphe Salis (1851–1897) rue de Rochechouart, en 1881. Salis fut d’abord un peintre laborieux : ne parvenant à vivre de la production en série d’images pieuses, sa vocation s’accomplit dans son café artistique et littéraire baptisé en hommage à une histoire d’Edgar Allan Poe.

Le premier Chat noir ne paie pas de mine mais Salis veut le parer d’un décor Louis XIII. Il commande une enseigne à Willette et, malgré l’interdiction formelle de la police, installe un piano, inventant le café-concert moderne. Comme Les Hydropathes, Le Chat noir se décline en journal en 1882 : Salis devient l’ambassadeur de la Butte au point de présenter une candidature loufoque aux élections municipales de 1884. Il y défend l’autonomie du quartier avec un slogan : « Qu’est-ce que Montmartre ? Rien ! Que doit-il être ? Tout ! ».

Le Lapin Agile, Butte Montmartre, rue des Saules, Paris
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Le Lapin Agile, Butte Montmartre, rue des Saules, Paris, vers 1900

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Coll. particulière • © Bridgeman Images

« Au Lapin agile » sera le futur rendez-vous de Toulouse-Lautrec, puis de Picasso, Modigliani et Van Dongen.

Les Hydropathes commettent quelques infidélités au Chat noir. Autour de 1880, un de leurs membres, André Gill, connu comme le caricaturiste tonitruant de la fin du Second Empire, dessine une enseigne représentant un lapin guilleret sortant d’une casserole pour le cabaret des Assassins. L’établissement devient « lapin à Gill », bientôt renommé « Au Lapin agile ». Ce sera le futur rendez-vous d’Henri de Toulouse-Lautrec, puis de Pablo Picasso, Amedeo Modigliani et Kees Van Dongen.

À gauche, affiche pour l’exposition des Arts incohérents (1886) et à droite, le cabaret du Chat Noir, le jour de la projection d’ombres de “l’Épopée” de Caran d’Ache en 1886
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À gauche, affiche pour l’exposition des Arts incohérents (1886) et à droite, le cabaret du Chat Noir, le jour de la projection d’ombres de “l’Épopée” de Caran d’Ache en 1886

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Coll. Bibliothèque municipale de Lyon / Coll. musée Carnavalet, Paris • © DR / © Gianni Dagli Orti / Aurimages

Festif, Montmartre est aussi un quartier malfamé. Après une violente agression, Salis décide en 1885 de déménager son établissement rue de Laval (actuelle rue Victor-Massé dans le 9e arrondissement). Pour l’étage de cette nouvelle salle, le peintre Henri Rivière imagine un divertissement inédit : le théâtre d’ombres. Sur un écran éclairé depuis l’arrière, se projettent des silhouettes mues par les machinistes. Salis assure la narration et un piano donne le fond musical. Le plus grand succès de cette attraction est L’Épopée de Caran d’Ache en 1886, sur fond des campagnes napoléoniennes : à chaque évocation de Bonaparte, la salle se levait pour clamer d’une seule voix « L’Empereur ! ».

Alphonse Allais, Album primo-avrilesque : « Récolte de la tomate par des cardinaux apoplectiques au bord de la mer Rouge »
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Alphonse Allais, Album primo-avrilesque : « Récolte de la tomate par des cardinaux apoplectiques au bord de la mer Rouge », 1897

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Coll. BnF, Paris • © BnF

Dans cette effervescence, la rencontre entre les arts est aussi évidente qu’elle ne se prend pas au sérieux. L’enjeu est de parer à la décadence ambiante, en tournant l’époque en dérision. Les écrivains s’emparent des beaux-arts dans des parodies épiques : à la galerie Vivienne, Jules Lévy organise la première exposition des Arts incohérents en 1883 avec des dessins de facture indigente aux titres tenant au calembour ou au non-sens, parodiant les machines de Salon. C’est dans cet état d’esprit qu’Alphonse Allais publie son Album Primo-avrilesque en 1897 : des tableaux fictifs aux sujets hilarants justifient l’invention de sept premiers monochromes de l’histoire de l’art… C’est la même année que Salis s’éteint, signant aussi la fin de la grande époque du Chat noir.

L’âne Lolo peignant au cabaret du Lapin Agile pour le Salon des indépendants le tableau « Et le soleil s’endormit sur l’Adriatique », signé Boronali. À gauche, masqué, Roland Dorgelès qui lança la supercherie. À droite, le « père Frédé »
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L’âne Lolo peignant au cabaret du Lapin Agile pour le Salon des indépendants le tableau « Et le soleil s’endormit sur l’Adriatique », signé Boronali. À gauche, masqué, Roland Dorgelès qui lança la supercherie. À droite, le « père Frédé », Photo parue en avril 1910

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© Roger-Viollet

L’état d’esprit des Hydropathes vivait encore au début du XXsiècle, quand « Frédé », propriétaire du Lapin agile accroche un pinceau à la queue de son âne Lolo.

« Non seulement nous avons créé le cabaret artistique, […] mais nous avons transformé la physionomie de Montmartre. » Rodolphe Salis avait conscience d’être à l’origine d’un anticonformisme qui fait cette identité de Montmartre que les touristes veulent encore retrouver aujourd’hui. Mort en janvier 2020, Michou était d’une certaine façon le dernier héritier de Salis. L’état d’esprit des Hydropathes vivait encore au début du XXsiècle, quand « Frédé », propriétaire du Lapin agile accroche un pinceau à la queue de son âne Lolo avec la complicité de l’écrivain Roland Dorgelès. Il envoie la toile au Salon des Indépendants de 1910, bernant la critique avec Et le soleil s’endormit sur l’Adriatique, toile signée d’un certain Boronali.

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