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Récit

Max Ernst & Leonora Carrington, la parenthèse enchantée

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Publié le , mis à jour le
Max Ernst et Leonora Carrington filent le parfait amour lorsqu’éclate la Seconde Guerre mondiale. Camps de concentration, crises de folie, fugues… Leur passion est malmenée par la grande histoire. Retour sur la destinée des deux amants surréalistes.
Lee Miller, Leonora Carrington et Max Ernst à Lambe Creek (Angleterre)
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Lee Miller, Leonora Carrington et Max Ernst à Lambe Creek (Angleterre), 1937

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Coll. particulière • © DR

Au moment où Max Ernst (1891–1976) rencontre Leonora Carrington (1917–2011), il est marié, en secondes noces, avec Marie-Berthe Aurenche, avec laquelle il cumule depuis plusieurs années déjà les différends conjugaux, dus en grande partie à la fragilité psychique de Marie-Berthe. Il vit avec elle depuis 1927 et s’en séparera en 1942 pour épouser la richissime Peggy Guggenheim, qui collectionne ses œuvres. Mais entre-temps, une parenthèse exceptionnelle vient réenchanter l’artiste, malmené par l’hystérie de sa femme et émerveillé par la grâce surréelle de la toute jeune Leonora Carrington, en 1937. Elle est âgée de vingt ans, il a vingt-six ans de plus qu’elle, mais cette rencontre, aussi courte soit-elle, est une passion aussi bien physique qu’artistique tant les amants puisent dans leurs ressources et leurs énergies profondes de quoi alimenter leur travail.

 

Un peu « magicienne », elle est naturellement surréaliste avant même de connaître André Breton.

D’origine anglaise, Leonora est une jeune femme tourmentée et très indépendante. Issue d’une famille d’industriels catholiques, elle affirme très tôt son goût pour l’art, la peinture particulièrement, en lien avec le monde de la nature et celui des animaux avec lesquels elle entretient de vrais dialogues. Un peu « magicienne », elle est naturellement surréaliste avant même de connaître André Breton et ses amis à Paris. Leonora aime voyager, en Italie où elle se familiarise avec la peinture de la Renaissance, puis en France où elle veut s’installer, contre l’avis de ses parents qui ne souhaitent pas que leur fille devienne une artiste
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Elle parvient cependant à imposer l’idée de s’inscrire à l’académie du peintre Amédée Ozenfant, installée à Londres, mais rêve secrètement de fréquenter les milieux de l’avant-garde, tant littéraire qu’artistique qui triomphent à Paris. Le surréalisme, à la mode, la fascine et c’est à l’académie qu’elle découvre avec ravissement l’œuvre d’Ernst datée de 1924, Deux Enfants menacés par un rossignol, une huile enrichie d’éléments en bois peint formant une sorte de barrière en relief du tableau. Il lui semble qu’Ernst peint exactement ce qu’elle aussi voudrait peindre… La barrière est justement ouverte et dégage un espace affranchi de toute clôture, inconnu et inquiétant : d’où vient ce sentiment en le regardant ? Qui est cet homme sur le toit, avec un enfant dans ses bras, qui semble s’enfuir ? Scène de rêve qui laisse une impression de peur mal définie, plus terrible que toute menace repérée. Au cours d’une soirée londonienne, elle croise Max et c’est le coup de foudre immédiat, mais pas encore réciproque.

Max Ernst, Sainte Cécile, le piano invisible
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Max Ernst, Sainte Cécile, le piano invisible, 1923

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Huile sur toile • 101 × 82 cm • Coll. Staatsgalerie, Stuttgart • © akg-images © ADAGP, Paris 2018

En 1937, défiant sa famille, Leonora quitte l’Angleterre pour Paris et pour rejoindre Ernst. Artiste reconnu grâce à son œuvre innovante (les frottages, les collages, les grattages), ami de ceux qui font l’art vivant du XXe siècle (Alberto Giacometti, Joan Miró, Paul Éluard, Tristan Tzara, Jean Arp, André Breton), c’est lui qui va l’introduire et l’initier à la modernité triomphante et frondeuse. Leur grande différence d’âge n’aura aucune incidence sur l’intensité de leur passion, tant le lien qui les unit, spirituel et créateur, est fort. Ernst découvre alors une jeune fille belle et sauvage, qui le console des scènes violentes auxquelles l’astreint Marie-Berthe ; il déserte le domicile conjugal et trouve auprès d’elle, « l’aristo rebelle » comme il la surnomme, un souffle nouveau, une imagination redoublée.

Sa peinture, ses écrits fantasques et débridés le séduisent et font l’admiration des surréalistes auxquels il la présente. Elle met la dernière main à un autoportrait surréaliste : L’Auberge du cheval de l’aube, où elle se représente avec sa chevelure semblable à une crinière, une hyène noire et familière venant à sa rencontre, tandis qu’un cheval à bascule plane au plafond et qu’un cheval au galop s’échappe (peut-être ?) de la fenêtre vers une campagne paisible plantée d’arbres… Le tableau intéresse vivement Breton et Ernst : y voient-ils l’adieu à leur jeunesse que Leonora a peint ici ? Fini le jeu du cheval à bascule, qui s’envole dans les airs, ne restent plus que la hyène ambivalente et inquiétante et le pur cheval blanc, libre dans la nature. À vrai dire, les deux penchants de Carrington : cruauté et soif de liberté.

Et là, ils vont vivre cet amour fou, total, qui les a si rapidement envahis.

Les menaces de guerre et l’expansionnisme allemand troublent l’harmonie du couple. Ernst se voit de nouveau menacé, cette fois-ci plus encore que lors de la Première Guerre mondiale ; les crises récurrentes de Marie-Berthe l’épuisent et il ne veut pas prendre le risque de perdre Leonora. Ils décident donc tous deux de fuir Paris et de se réfugier en Ardèche, qui leur paraît inaccessible au malheur, retiré du monde. Ils achètent une vieille ferme à l’été 1938, à Saint-Martin-d’Ardèche. Et là, ils vont vivre cet amour fou, total, qui les a si rapidement envahis. Plus tard, Leonora Carrington s’en souviendra comme d’une période d’immense bonheur, simple et créatif. « J’étais très heureuse là-bas. Je travaillais, je peignais, je soignais ma vigne… » Parfois, des amis viennent leur rendre visite : Leonor Fini, André Pieyre de Mandiargues, Lee Miller, la fine fleur de l’avant-garde et du surréalisme. Mais, si leur passion amoureuse est encore vive, elle est altérée par les soucis que l’épouse de Max Ernst suscite toujours. Celui-ci est obligé de rentrer à Paris pour tenter d’apaiser sa fureur et de résoudre les tracas que Marie-Berthe provoque ; Leonora, seule à Saint-Martin d’Ardèche, craint que leur histoire ne soit compromise par un destin que, en tant que surréaliste, elle imagine fatal. Elle l’attend, il revient.

Lee Miller, Leonora Harrington et Max Ernst à Saint-Martin-d’Ardèche
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Lee Miller, Leonora Harrington et Max Ernst à Saint-Martin-d’Ardèche, 1939

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© Lee Miller archives, England 2017. All rights reserved leemiller.co.uk

Elle réalise un portrait de Max Ernst très symbolique et révélateur du moment qu’ils vivent. On y voit le peintre, silhouette élégante et aristocratique, chevelure d’argent, debout sur une banquise inhospitalière, au bord d’un précipice, enveloppé d’une pelisse de plumes, comme un oiseau, dont la traîne s’achève en queue de sirène. Un seul de ses pieds est visible, recouvert d’un bas rayé, jaune et noir. Derrière lui, un cheval dressé, tout blanc, au pelage congelé, semble une statue. La scène est plus qu’intrigante et inquiétante. Tout se passe comme si Leonora imaginait déjà la fin de leur relation, la passion pétrifiée. Dans sa main, tel un personnage alchimique, Ernst porte un ballon à l’intérieur duquel on discerne un cheval entravé dans sa prison. Or, Carrington a toujours aimé les chevaux, elle les a montés dans sa jeunesse et s’est très souvent associée à leur image, jusqu’à penser avoir été un cheval dans une vie antérieure… Chez elle, toute image est porteuse de sens : le cheval congelé pourrait signifier son impuissance à s’échapper, le fait de se cabrer est un geste de révolte, le cheval emprisonné dans la bulle verte que tient Ernst trahit la révélation du piège dans lequel il l’a enfermée… Malgré les doutes et les angoisses, la vie commune reprend. Carrington, plus tard, confiera que le séjour ardéchois était comparable à « une idée du Paradis ».

Ils travaillent aussi à des œuvres communes. Ernst, qui a découvert la sculpture auprès de Giacometti et y a pris goût, transforme les murs de la vieille ferme en un récit onirique et légendaire d’une sirène et du Sphinx. La maison devient leur laboratoire, ils communient dans la même ferveur, tandis que les préparatifs de la guerre commencent à se faire entendre. Mais comment y croire au fin fond d’une Ardèche protégée par la nature et loin, si loin des hommes et des villes ? Ernst réalise de nombreuses toiles à Saint-Martin, quelques-unes parmi les plus célèbres qu’il ait composées : La Sirène ailée, La Sirène et le Minotaure, Le Miroir volé, La Rencontre… Il illustre également un recueil de Leonora, La Dame ovale, et exécute un très beau portrait d’elle dans la lumière matinale. Elle peint et écrit. Des contes, des nouvelles et des tableaux aux images tirées de son imaginaire, flamboyant, délirant. Tout un travail en partie présenté à l’exposition surréaliste organisée en 1938 par Marcel Duchamp.

Max Ernst, Leonora dans la lumière du matin
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Max Ernst, Leonora dans la lumière du matin, 1940

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Huile sur toile • 66 x 82,3 cm • Coll. particulière • © akg-images/picture-alliance/Fred Stein © ADAGP, Paris 2018

Dès le début de la guerre, Max Ernst est inquiété : allemand et antinazi, auteur d’une œuvre peu académique et jugée immorale, il est interné, d’abord en tant que ressortissant allemand à Largentière en 1939 où Leonora peut lui rendre visite, puis en tant que résistant au régime nazi par deux fois au Camp des Milles, où elle ne peut le retrouver. Cela provoque chez la jeune femme un désastre intime qui semble le fruit d’un long dérèglement psychique entamé depuis sa jeunesse rebelle et dont son indiscipline scolaire, sa révolte à l’égard de ses parents étaient déjà les signes annonciateurs. Au tristement célèbre Camp des Milles, près d’Aix-en- Provence, installé dans une grande tuilerie désaffectée de la région, Ernst partage, lui, le quotidien de nombreux artistes et intellectuels, de militants communistes et d’opposants au nazisme, et bien sûr de Juifs.

De ce prélude aux camps d’extermination, Ernst tente par tous les moyens d’échapper. Grâce à Peggy Guggenheim et au journaliste américain Varian Fry, fondateur d’un comité américain de secours siégeant à Marseille, il parvient en août 1940 à s’enfuir du camp. De son côté, Leonora sombre dans une violente dépression qui remet en cause toute sa relation avec Max. Elle quitte en catastrophe Saint-Martin-d’Ardèche, abandonnant tout, et rejoint l’Espagne où le délabrement de sa santé s’accélère : graves crises de folie et internement dans un hôpital psychiatrique de Santander, à la demande expresse de ses parents qui ont joint entre-temps le consul britannique à Madrid, au cours de l’été 1940. Elle est diagnostiquée schizophrène et traitée avec un dérivé du camphre qui altère encore plus sa raison. Elle en laisse un témoignage percutant qu’André Breton ajoutera en 1950 à la réédition de son Anthologie de l’humour noir. Publié en 1944, En bas se présente encore aujourd’hui comme le récit bouleversant d’une descente aux enfers.

Séparés par la guerre et le temps

Carrington, comme Ernst, s’enfuit de sa prison et décide de partir pour l’Amérique. Tous les deux (surtout Leonora) sont dans l’impossibilité psychique, sentimentale, physique même de reprendre lien : tout se passe comme si leur relation s’était non pas achevée mais s’avérait impossible à revivre. Elle retrouve un ami, poète mexicain, Renato Leduc, qui lui propose de l’épouser pour pouvoir quitter l’Europe. Elle accepte, quoiqu’elle ne l’aime pas. Lui, se range sous l’aile protectrice et bienveillante de Peggy Guggenheim qui, elle aussi, veut quitter l’Europe pour les États-Unis. Elle emmène donc Ernst dans ses bagages et l’épouse. Lui non plus n’aime pas Peggy, mais se range à ce mariage comme pour effacer les angoisses et les chaînes que la guerre a mises sur son chemin. Peggy sait que Max n’est pas amoureux d’elle, elle le raconte même, évoquant sans dépit ses souvenirs de ce temps-là : « Leonora fut la seule femme qu’il ait jamais aimée. »

Max Ernst, L’Antipape
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Max Ernst, L’Antipape, 1941–1942

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Huile sur toile • 160, 8 × 127,1 cm • Coll. Peggy Guggenheim, Venise • © FineArtImages/Leemage © ADAGP, Paris 2018

Elle se remaria, eut deux enfants, mais le souvenir de son fier amant surréaliste demeura indélébile.

Les deux amants se rencontreront une fois à Lisbonne puis à New York, sûrs que leur passion n’avait pas cédé d’un pouce, mais que la guerre et le temps empêchaient désormais de retrouver. Jimmy, le fils de Max Ernst et de sa première épouse Louise Straus, dans ses Souvenirs raconte le désarroi de son père après avoir revu Leonora aux États-Unis : « Je ne me rappelle pas avoir jamais vu un mélange aussi étrange de désolation et d’euphorie que celui que je déchiffrais sur le visage de mon père », tandis que Peggy Guggenheim, plus pragmatique a déclaré : « [Leonora] a compris que sa vie avec Max était finie parce qu’elle ne pouvait plus être son esclave et qu’elle ne pouvait pas vivre autrement avec lui. » Au bout d’un an, Leonora se sépara de son ami journaliste et poète, et décida de s’exiler au Mexique. Elle y fit une carrière brillante de peintre et de sculptrice, reconnue internationalement. Elle se remaria, eut deux enfants, mais le souvenir de son fier amant surréaliste demeura indélébile. À quatre-vingt-quatorze ans, âge auquel elle décéda, elle racontait encore des souvenirs heureux de Saint-Martin, et évoquait la grande et belle toile peinte par Max pour célébrer leur amour et leur harmonie, Un peu de calme (1939)…

Ernst lui aussi se sépara de Peggy Guggenheim, malgré tous les avantages qu’il aurait pu en tirer, et se remaria en 1946 avec Dorothea Tanning, autre peintre surréaliste à l’imaginaire aussi débridé que celui de Leonora. Devenu citoyen américain, il quitta néanmoins le pays avec sa femme et son fils Jimmy pour la France. Paris puis l’Indre-et- Loire et enfin Seillans dans le Var. Exclu du mouvement surréaliste pour avoir accepté de grandes distinctions, il demeura toutefois l’un de ses plus prestigieux représentants. Leonora lui survécut trente-cinq ans, elle aussi honorée et n’ayant jamais cessé de travailler. À Henri Parisot, son interlocuteur, éditeur et ami français, elle écrivit ces mots : « Je ne serai jamais pétrifiée dans une « jeunesse » qui n’existe plus. J’accepte l’honorable décrépitude actuelle… » Belle, fière, sans regret ni remords.

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Couples modernes

Du 26 avril 2018 au 20 août 2018

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