Article réservé aux abonnés
Photo Léa Crespi, Dans l’atelier de Mohamed Bourouissa, en décembre dernier, 2017
© Photo Léa Crespi pour Beaux Arts Magazine © Adagp, Paris, 2018
D’un côté du périphérique à l’autre, d’un quartier pauvre à l’autre, d’une minorité à l’autre, du monde réel (ou supposé tel) au monde de l’art et l’un de ses temples en France, le musée d’Art moderne de la Ville de Paris (MAMVP). À bientôt 40 ans, Mohamed Bourouissa, volubile et énergique, franchit les frontières sociales et symboliques avec l’envie d’emmener tout le monde avec lui. Entre 2005 et 2008, ce natif de Blida, en Algérie, mettait en scène la jeunesse des banlieues dans sa série Périphérique (qui l’a fait connaître), tour à tour nerveuse et indolente, aussi prompte à se braquer qu’à s’aimer, à s’embrouiller qu’à s’amadouer. Tout concourait alors à aimanter les regards : les poses, les poings serrés, les corps avachis sur les scooters ou dans les cages d’escalier, et les lumières contrastées éclairant dramatiquement les silhouettes désœuvrées.
Quelques années plus tard, l’artiste est allé chercher aux États-Unis d’autres corps, d’autres visages, d’autres attitudes, comparables à bien des égards à ses premiers modèles. Ce qui a changé, c’est la manière dont il les représente : plus seulement par le biais de la photographie, plus si frontalement, mais en ménageant des filtres pour laisser transparaître, sur des pans de métal ciselés ou des vitres teintées, des strates d’images et d’identités.
Photo Léa Crespi, Dans l’atelier de Mohamed Bourouissa, en décembre dernier, 2017
Ces attelages composites de matières et de formes, pendus au mur ou montés sur pieu, rappellent les accrochages du matériel équestre dans les écuries. Toute une salle de l’exposition leur est consacrée.
© Photo Léa Crespi pour Beaux Arts Magazine © Adagp, Paris, 2018
En 2014, Mohamed Bourouissa séjourne pendant neuf mois à Strawberry Mansion, un quartier pauvre et noir au nord de Philadelphie. Il y fait la connaissance de cow-boys modernes à la dégaine crâne, chevauchant de paisibles canassons dans les rues mal famées d’un territoire urbain délaissé. Ces jeunes gens, vêtus de blousons synthétiques colorés et de casquettes à longue visière, sont mis en selle par une association de Fletcher Street qui rachète des chevaux promis à l’abattoir dans le but de détourner les jeunes et les enfants des embrouilles de la rue. L’initiative a été rendue célèbre par une série de clichés de l’Américaine Martha Camarillo. En les découvrant, Bourouissa décide de se rendre à Philly. Son objectif ? Réaliser un documentaire sur cette communauté équestre. Ce dernier, intitulé Horse Day, déjà projeté à la Barnes Foundation à Philadelphie puis au Stedelijk Museum à Amsterdam, est au cœur de l’exposition du MAMVP.
Pour l’occasion, le Français organise un grand concours de tuning hippique, le Horse Tuning Expo. Le 13 juillet 2014, sur un terrain vague, les cavaliers et leurs montures paradent en arborant costumes extravagants et tenues bigarrées, faits de mille matériaux (CD, fleurs en papier, cordes tressées, rubans étincelants…). Cette fête populaire mobilise tout ce que Fletcher Street compte de petites mains créatives et d’audace costumière.
Mohamed Bourouissa, L’utopie d’August Sander, 2012
D’abord reconnu pour son travail photographique, Bourouissa en passe aussi désormais par la sculpture, notamment réalisée au moyen de l’impression 3D. Ce fut le cœur d’un projet intitulé L’utopie d’August Sander, mené à Gennevilliers, à la galerie Édouard Manet, en 2012.
© Photo Léa Crespi pour Beaux Arts Magazine © Adagp, Paris, 2018
L’œuvre, témoignage de cette entreprise qu’on croirait rituelle mais qui fut bel et bien lancée par Bourouissa, dépasse le cadre artistique pour investir l’espace social. « L’événement a pris le pas sur le film », concède l’artiste. Au MAMVP, Horse Day déborde en effet du double écran sur lequel il est projeté pour se répandre sur les cimaises : costumes, affichettes annonçant l’événement, dessins préparatoires sous forme de story-board ou croquis aquarellés au jus de crottin se partagent la vedette dans cette exposition résolument placée sous le signe de la collaboration.
Photo Léa Crespi, Mohamed Bourouissa, 2017
© Photo Léa Crespi pour Beaux Arts Magazine
Bourouissa prend soin de citer tous les artistes locaux ayant imaginé les costumes et leurs présentoirs ouvragés. Sans oublier le garagiste limousin qui a conçu les sièges auto posés devant le double écran. Ce dernier est pourtant lié à un autre projet, mené l’an dernier et fondé lui aussi sur le partage : EcoSystème. Bourouissa, invité à exposer au château d’Oiron (Deux-Sèvres), avait préféré présenter ses pièces, ainsi que celles de huit autres artistes (parmi lesquels Lili Reynaud Dewar ou Guillaume Bresson), chez les habitants du village – et jusque chez ce garagiste qui s’est mêlé d’équiper la projection d’un film avec ses propres sièges. Pendant ce temps, dans la grande salle d’armes du château, en lieu et place des œuvres d’art contemporain qui auraient dû s’y déployer, un bistrot accueillait les habitants.
Horse Day, 2014–2015
Le film autour duquel se noue l’exposition laisse voir l’enthousiasme et l’énergie suscités auprès de la population du quartier pauvre de Philadelphie par cet événement, organisé pour un jour, mais pour tout le monde, par l’artiste.
Vidéo couleur et son • 22 min • © Photo Léa Crespi pour Beaux Arts Magazine © Adagp, Paris, 2018
Renversement ou plus exactement inversion des places, des lieux, des rôles (le spectateur est acteur et l’artiste, médiateur au meilleur sens du terme). Inversion finalement du pouvoir. Bourouissa, dans toutes ses œuvres, tient à instiller une sourde et subtile mise en crise d’un modèle hiérarchique, d’une machine sociale qui exclut, qui fait que les uns ont la main sur tout et que les autres se tiennent sagement loin derrière la barrière, quelle qu’elle soit : le périphérique, les murs de la prison (en 2010, le film Legend fut tourné en milieu carcéral avec un téléphone portable), le visible et l’invisible… De ce point de vue, Horse Day est exemplaire, le film reprenant les codes du western pour les détourner. L’archétype du cow-boy (un homme blanc conquérant) est ici incarné par un homme noir qui se réapproprie l’espace public et retrouve sa fierté en revêtant les atours colorés de la joie de vivre, afin d’exister enfin aux yeux de tous.
Toutefois, la charge politique du travail de Bourouissa n’est pas une fin en soi. Elle ne cède rien à l’exigence de trouver des formes de représentation aussi subtiles et complexes que leurs sujets. Ainsi l’exposition déplace-t-elle légèrement l’alignement des cimaises du MAMVP en les mettant de biais. Manière de créer une « distorsion », selon le mot de l’artiste, ou de « tuner l’espace ». Enfin, il y a ces sculptures pendues aux murs, débordant d’un harnachement compliqué de matières textiles et où se chevauchent et s’enchevêtrent des pans de métal courbes ou anguleux. Imprimées à la surface rutilante de ces gros éventails ou de ces pelotes noueuses, des images déroulent un réel en demi-teinte : les silhouettes et les paysages paraissent pris dans l’écheveau des formes et des matières, puis comme brouillés par les caprices des reflets de la lumière sur les carrosseries. « Il s’agit encore de contester l’autorité, explique Bourouissa, mais cette fois celle des images. »
Mohamed Bourouissa, Demain, c’est loin, 2017
Des images prises dans les plis de la tôle de carrosserie automobile, qui ne montrent des visages ou des paysages que comme de lointains et diaphanes reflets d’une réalité compliquée : Bourouissa prête à ses photographies le statut d’objets aussi chaotiques que les zones qu’il arpente.
Tirages argentiques couleur et noir & blanc sur plaques de métal, carrosserie, peinture, aérosol, vernis, couvertures et sangles • 160 x 420 x 150 cm • © Photo Léa Crespi pour Beaux Arts Magazine © Adagp, Paris, 2018
Un aménagement singulier de l’espace déjà vu à la biennale de Lyon, en 2015, mais rien d’aussi ample ni dense. L’artiste en convient, « ça met du temps » pour trouver une forme. « Urban Riders » rend aussi compte de cela : de la manière dont « les sculptures se nourrissent de [son] travail sur papier (les collages, les croquis) qui conduisent aux photos qui réalimentent les dessins ». D’un médium l’autre… Sans pour autant que la trajectoire ne soit programmée. « Je ne me dis pas que je vais vers quelque chose », lance-t-il. Cela n’a pas empêché l’artiste de changer de dimension entre cette époque, il y a dix ans, où, de son propre aveu, il « n’était pas à l’aise avec le succès », et ce moment d’une reconnaissance institutionnelle. Dont il retient surtout qu’elle permettra à ses proches et à tous ses amis de voir de près ce qu’il fait.
Mohamed Bourouissa - Urban Riders
Du 26 janvier 2018 au 22 avril 2018
MAM - Musée d'Art moderne de Paris • 11 Avenue du Président Wilson • 75116 Paris
www.mam.paris.fr
Vous aimerez aussi
Carnets d’exposition, hors-série, catalogues, albums, encyclopédies, anthologies, monographies d’artistes, beaux livres...
Visiter la boutique
À quelques semaines de son exposition au musée d’Art moderne de la Ville de Paris, la première en France de cette envergure, l’artiste mettait la dernière touche à ses pièces…