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Au cœur des œuvres exposées cet été à la galerie Templon (Chiharu Shiota, qui investit aussi l’église Saint-Joseph du Havre), à la Maison Rouge (« Inextricabilia, enchevêtrements magiques ») et à la Biennale textile de Rijswijk aux Pays-Bas, le fil ne cesse d’inspirer les artistes contemporains. Et ce sont en majorité des femmes qui se réapproprient ce matériau longtemps associé à la couture comme travail ou passe-temps de ménagère. Fragile et léger, le fil n’en recèle pas moins une grande puissance poétique.
Nombreux sont les artistes à tirer parti des possibilités envahissantes du fil, matière souple et vivante. Avec du fil rouge ou noir, l’artiste japonaise Chiharu Shiota développe des toiles d’araignées féeriques qui envahissent l’espace, emmaillotant au passage des clés ou des barques qui nous invitent à un voyage imaginaire. De son côté, l’artiste danoise Karoline H. Larsen crée du lien social en invitant le public à tendre et entremêler à travers la ville des kilomètres de fils de laine colorée lors de performances ludiques.
Telle Pénélope attendant Ulysse, la Brésilienne Janaina Mello Landini défait patiemment des cordages pour en libérer les fils qu’elle tend à travers la pièce formant ce qu’elle nomme des Ciclotramas, une infinité de ramifications végétales. Avec son Fleuve céleste (45 km de fils de coton tendus puis éclairés à la lumière violette dans les caves troglodytiques de Saumur), Julien Salaud forme, quant à lui, un bestiaire et des constellations mystiques évoquant les cavernes préhistoriques… Une manière de nous relier aux origines de l’humanité.
D’autres utilisent le fil pour des créations millimétrées inspirées de l’art optique (Op art). Né à Mexico, Gabriel Dawe tend des centaines de fils colorés pour former des faisceaux arc-en-ciel d’une précision géométrique qui évoque le spectre de décomposition de la lumière blanche. Avec de subtils dégradés de fils tendus, Anne Lindberg crée l’illusion de légères brumes colorées, tandis que la Danoise Astrid Krogh mise sur l’interaction entre la lumière et des fibres optiques (fils en plastique très fins) pour ses rideaux multicolores.
Gabriel Dawe, Plexus A1, 2015
Fils de polyester • Vue de la galerie Renwick du Smithsonian American Art Museum, Washington DC • Courtesy Conduit Gallery, Dallas / Photo Ron Blunt
Atteinte du syndrome de Down, Judith Scott (1943–2005) a trouvé refuge dans le fil pour s’en faire un cocon : pépites d’art brut, ses pelotes inextricables évoquent des poupées vaudous. Cheveux, algues, filaments de méduse : Javier Pérez crée quant à lui des œuvres inquiétantes avec du fil noir ou rouge corail. Même sorcellerie avec Mes vœux sous le filet (cœur) d’Annette Messager. L’artiste originaire du nord de la France, région marquée par son histoire textile, fait du fil un instrument de mémoire, accrochant des photographies et autres souvenirs comme des grigris ou des attrape-rêves.
Dessiner avec du fil ? C’est possible ! Pour ses portraits réalistes et méticuleux, l’artiste japonaise Kumi Yamashita utilise sans le rompre un seul et unique fil noir tendu et enroulé d’un clou à l’autre, tandis que les dessins de fil de Debbie Smyth et Rosie James laissent volontiers s’échapper quelques pelotes rebelles pour un rendu inachevé, plein de relief et de mouvement. Avec ses lignes en fil de soie tendu sur du papier ou sur les murs, le Japonais Keita Mori évoque à la fois une architecture mentale, les trajectoires des migrants et la tradition textile de son pays d’origine.
Kumi Yamashita, Constellation – Mana, 2011
bois, clous, un seul fil • 40 × 30 cm • © Kumi Yamashita Studio
Chez des artistes comme Claire Morgan, Pae White ou Yuriko Yamaguchi, le fil permet de réaliser de minutieuses suspensions de pistils, pétales ou confettis… Basée à Toronto, Dorie Millerson tisse quant à elle des objets en trois dimensions ou des images poétiques qu’elle suspend dans les airs, mettant en valeur leur ombre délicate : un concept proche des constructions en dentelle et fils enchevêtrés de la Strasbourgeoise Marie-Rose Lortet remarquée par Jean Dubuffet à la fin des années 1960.
Claire Morgan, Gone With The Wind, 2011
Graines de fleurs sauvages, une mouette empaillée, nylon, plomb, acrylique • 220 cm x 200 cm x 110 cm • © Claire Morgan / Courtesy Galerie Karsten Greve Köln, Paris, St. Moritz / photo Colin Davison, Rosella Studios
Cousu ou décousu, le fil exprime tour à tour emprisonnement et déchirement. Sur des photographies vintage couvertes de broderies par l’artiste Hinke Schreuders, des femmes des années 1950 semblent prises au piège de leur époque et de leur condition. Partiellement défaites pour laisser pendre des fils arrachés, les tapisseries War is Raw d’Unn Sønju protestent contre les ravages de la guerre. Avec des empreintes de mains rouge sang à moitié arrachées, la Norvégienne évoque la torture silencieuse pratiquée à Guantanamo…
Hinke Schreuders, Works on paper #33, 2013
Photographie vintage et broderie • 26 × 18 × 5,5 cm • Coll. particulière • Courtesy Robert Mann Gallery, New York
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