Article réservé aux abonnés

PORTRAIT

Qui est Louise Sartor, l’artiste qui signe l’affiche de Roland-Garros ?

Par

Publié le , mis à jour le
Peint sur des emballages recyclés, son univers désuet et moderne, millennial et néo-rural, lui a ouvert les portes de la Villa Médicis, d’une galerie new-yorkaise et même de Roland-Garros ! Rencontre avec l’artiste de 34 ans à l’occasion d’une double exposition parisienne.
Louise Sartor, Affiche officielle du tournoi de Roland-Garros 2022
voir toutes les images

Louise Sartor, Affiche officielle du tournoi de Roland-Garros 2022

i

L’artiste met en valeur les ramasseurs de balles.

Courtesy Louise Sartor et Crèvecoeur, Paris / Photo Pauline Assathiany.

La Rue Eugène Daubech (2022), sinueuse et exiguë, serpente entre des maisons à étages dont les façades commencent à peine à se réchauffer paresseusement sous la lumière jaune beurre d’un début d’après-midi ensoleillé. Pas âme qui vive. Pas un bruit. Au loin, des collines boisées et leurs modestes reliefs tentent de se faire une place dans ce paysage villageois dépeint par Louise Sartor dans un format qui en épouse l’étroitesse. Accroché sur les murs de l’un des deux espaces que la galerie Crèvecœur réserve à la jeune artiste cet hiver, son tableau y fait l’effet d’une fente (32 × 11 cm) percée dans un mur pour espionner discrètement le voisinage. Il est mince. Mais son contenu est dense. Il se replie sur lui-même, exactement comme ces villages où les immeubles, pas très hauts, se serrent les uns contre les autres, font barricade pour se protéger des éléments, du froid aussi bien que de la chaleur, du vent comme de la neige. Il est peint en outre, comme la plupart des pièces de Louise Sartor, sur un morceau de carton d’emballage.

Louise Sartor, Rue Eugène Daubech (1) ; Rue Eugène Daubech (4) ; Rue Eugène Daubech (3)
voir toutes les images

Louise Sartor, Rue Eugène Daubech (1) ; Rue Eugène Daubech (4) ; Rue Eugène Daubech (3), 2021

i

C’est la rue que l’artiste voit depuis la fenêtre de son atelier, à Treignac, en Corrèze. Remettant régulièrement sur le métier le même motif, Louise Sartor varie sa palette au fil des saisons et des heures, dépeignant le temps qui passe autant que le lieu. Fort peu académiques, le format et le support paraissent pourtant miraculeusement adaptés à la verticalité du village et à l’étroitesse de la ruelle.

gouache sur carton • . Courtesy Louise Sartor et Crèvecoeur, Paris / Photo Pauline Assathiany.

Le village se nomme Treignac. Il se situe au cœur de la Corrèze. Il ressemble à tous les villages filmés par Chabrol : les gens se calfeutrent dans des vies dont la discrétion et la tranquillité affichées en façade finissent par alimenter une sourde inquiétude. À moins que cette ambiance, celle d’un monde hors du temps, d’un monde qui aurait laissé filer l’idéal de la modernité ne ressemble davantage à celui d’un Simenon, plein de messes basses coupables. À moins encore que cette peinture ne corresponde à ce nouvel idéal de vie auquel aspirent les citadins traumatisés par le confinement et les prix des loyers.

Portrait de Louise Sartor
voir toutes les images

Portrait de Louise Sartor

i

© Photo Christophe Guibbaud / FFT.

Louise Sartor (née en 1988), artiste de la néoruralité, incarnant l’art contemporain aux champs ? Pourquoi pas puisqu’elle-même, qui a grandi à Paris vers la place d’Italie, là même où on l’a rencontrée au lendemain de son vernissage à jauge réduite et pizzas à volonté pour les amis, a choisi de vivre à Treignac avec son compagnon, l’artiste Matthieu Palud. La rue Eugène Daubech qui traverse ce pittoresque bourg de Corrèze, labellisé « petite cité de caractère », est celle qu’elle peut observer depuis la fenêtre de sa maison. Ou comment peindre un paysage depuis son atelier en ouvrant simplement la fenêtre. Quelle que soit l’heure. De jour comme de nuit. Car cette ruelle est dépeinte plusieurs fois : à la nuit tombante, quand les lampadaires sont allumés et n’éclairent finalement qu’eux-mêmes, tant leur halo jaune ne porte guère ; ou encore, en hiver, quand la pente est enneigée et qu’une ou deux voitures matinales l’ont déjà dévalée imprégnant la place d’une once de vie ou de mouvement fugace grâce aux empreintes de pneus.

En revenant plusieurs fois sur le même motif, imposé par son cadre de vie, Louise Sartor prend donc son temps, qui n’est pas celui du changement ou de la variété. Mais bien celui de la peinture sur le motif qui demande de la patience et de l’attention. À quoi ? Puisque dans ces paysages, non seulement il n’y a pas un chat, mais en outre rien n’a bougé depuis des lustres, ni ne bouge aujourd’hui – sinon le ciel, la lumière, voire les avions. Ce pourrait être, en somme, une peinture qui regarde passer les avions comme les vaches regardent les trains passer. D’ailleurs des vaches et des brebis figurées d’un trait fin en train de paître et de brouter dans leur pré, l’artiste en expose dans l’autre espace de la galerie Crèvecœur, situé dans le huppé 7e arrondissement de Paris.

Sublime indifférence au progrès

Tous les paysages, ruelles désertes et indifférentes au temps qui passe, les bouleaux, les genêts en pot, les marguerites, les immortelles, les portraits animaliers, veaux, vaches (pas de cochon) dépeints ou dessinés par Louise Sartor brillent de leur sublime indifférence au progrès. Ses fleurs se flétrissent dans leur vase ou par terre. Ses modèles semblent s’ennuyer derrière leur écran d’ordinateur ou bien sur un coin de chaise, désœuvrés, las, mais non sans grâce.

Louise Sartor, See No Evil, Hear No Evil, Speak No Evil
voir toutes les images

Louise Sartor, See No Evil, Hear No Evil, Speak No Evil, 2022

i

Les fleurs, récurrentes chez l’artiste, sont rarement épanouies. Celles-ci font à peine exception.

huile sur carton • 41,7 × 31,7 cm • Courtesy Louise Sartor et Crèvecoeur, Paris / Photo Pauline Assathiany.

Il s’agit manifestement pour l’artiste de ramasser tout ce beau monde dans les recoins où la modernité l’a recalé et d’y saisir une certaine splendeur mélancolique : petit formats, supports pauvres mais aussi un pinceau fort attentif aux moindres détails et aux moindres changements de température. Ce qui revient à réchauffer un monde perdu et à admettre sa disparition des radars (de l’art et des médias).

Louise Sartor, Urbex
voir toutes les images

Louise Sartor, Urbex, 2020

i

Les nus de Louise Sartor, sans tête mais pas sans formes, soufflent le chaud et le froid, adoptant une pause qui se tient sur le fil du drame et du jeu (de cache-cache).

gouache sur carton • 18,5 × 13,5 cm • Courtesy Louise Sartor et Crèvecoeur, Paris.

C’est donc une peinture à la fois triste et douce, désuète et moderne, qui se sait à contre-courant (le trait est classique et les sujets éternels), mais s’en fait fort. L’artiste n’a pas attendu sa formation à l’École nationale supérieure des arts décoratifs (dont elle est diplômée en 2012) pour se mettre au dessin et à la peinture. Dès la sixième, elle passe ses mercredis après-midi à apprendre à composer une image sur une feuille, à observer, à reproduire des modèles, des paysages, suivant une formation classique que deux années aux Beaux-Arts de Paris assoient davantage encore : « Pour mon diplôme, sourit-elle, j’ai présenté des dessins de nus, dans la salle des modèles vivants. » Soit un genre et une manière de peindre (sur le motif) qui confinent à l’académisme désuet à une époque où les artistes travaillent pour la plupart sur et d’après les images numériques.

Bribes de virtuel et pastilles de volupté

Elle-même s’y est d’ailleurs essayée lorsqu’entre 2010 et 2011, elle file à Berlin, nouvel eldorado d’une faune artistique se frottant à la question de savoir quoi faire des images une fois qu’elles sont passées aux filtres et dans les rets du Net. Ses peintures, dépeignant des figures féminines inidentifiables, exfiltrées du flot des images digitales, en portaient encore la trace il y a quelques années. Sur des lambeaux de papier, parfois recouverts d’une vitre cassée, les sujets au visage escamoté ou bien tournant le dos au spectateur cultivaient cet anonymat sensuel qui entretenait le mystère insondable des brisures de l’âme. Elle les expose en 2015, à Tonus, un centre d’art indépendant géré par des artistes et en glisse la documentation dans son dossier de candidature à la Rijksakademie, à Amsterdam.

Louise Sartor, Cinnabar Red
voir toutes les images

Louise Sartor, Cinnabar Red, 2021

i

Pour ce portrait, comme pour nombre d’autres, l’artiste a travaillé à partir de différentes esquisses réalisées sur le modèle. En pensant aux portraits du Fayoum.

acrylique sur carton • 41,7 × 29,5 cm • Courtesy Louise Sartor et Crèvecoeur, Paris / Photo Pauline Assathiany.

Dans le jury, qui la recale, figure une artiste : Isabelle Cornaro, qui, séduite, conquise, invite Louise Sartor à participer au prix de la fondation Ricard, dont elle est alors la commissaire. Elle la présente même à la galerie Crèvecœur. Laquelle montre aussitôt ses pièces à la foire Paris Internationale, sur les murs de la salle de réception ronde aux murs habillés de caissons de bois et d’une tapisserie verte, d’un ancien hôtel particulier parisien. Dans cet écrin au luxe décrépit, les petites peintures de Louise Sartor, pastilles de volupté à l’érotisme timide et suranné, reçoivent un bel écho. Qu’amplifie le Palais de Tokyo en programmant régulièrement la jeune femme à partir de 2017, que ce soit entre ses murs ou en dehors, à la faveur de nombreuses expositions collectives.

Louise Sartor, Pincio
voir toutes les images

Louise Sartor, Pincio, 2020

i

Durant sa résidence à la Villa Médicis entre 2019 et 2020, l’artiste s’est appliquée à saisir ses couleurs et sa touffeur.

gouache sur carton • 28,2 × 16,2 cm • Courtesy Louise Sartor et Crèvecoeur, Paris.

Elle gagne Rome et la Villa Médicis. Y peint ce qui s’offre à ses yeux, des cyprès, la pierre ocre des palais, les colonnades antiques, un horizon bleuté, la ville qui se déploie mais sans la pompe antique. Rentrée en France, elle se laisse donc tenter par la vie loin des capitales. Pas question toutefois de s’éloigner des artistes. À Treignac, où elle a rejoint un de ses amis qui y tient un centre d’art associatif, elle a ouvert un espace, baptisé Cocotte, où en collaboration avec Matthieu Palud, elle organise des expositions, tout en préparant un prochain show. Dans une galerie new-yorkaise cette fois.

Arrow

Louise Sartor – Rive gauche / Rive droite

Du 29 janvier 2022 au 12 mars 2022

galeriecrevecoeur.com

Arrow

Le Voyage à Treignac

Par Louise Sartor et Claude Eveno

Éd. Sens & Tonka • 17,50€ • 64 pages.

Une correspondance inédite avec son père, l’écrivain Claude Eveno, autour des paysages de Treignac (Corrèze), où elle habite. Aux lettres de l’un répondent les dessins à la pointe d’argent de l’autre.

Vous aimerez aussi

Carnets d’exposition, hors-série, catalogues, albums, encyclopédies, anthologies, monographies d’artistes, beaux livres...

Visiter la boutique
Visiter la boutique

À lire aussi