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Qu'est-ce que l'art aujourd'hui ?

Pour en finir avec 20 idées reçues sur l’art du XXIe siècle

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Brocardé par les uns, encensé par les autres, l’art a quitté les cimaises pour s’installer dans notre vie quotidienne. Non sans susciter de multiples réactions. Les artistes n’inventeraient plus rien, seraient coupés des réalités sociales, dominés par l’argent, supplantés par les robots… Vrai ou faux ? Dans le maelström des interrogations, un jeu de question-réponse sans tabous qui éclaire notre lanterne.

1. L’art est partout

Vrai

On n’y échappe pas. Dans les rues aux façades tagguées, le long du tramway parisien bordé de sculptures de Bruno Peinado, Alain Bublex, Joana Vasconcelos…, ou du tram niçois avec Tania Mouraud entre autres, ou encore sur les rives du canal du Midi (un parcours d’art contemporain mis en place par le musée des Abattoirs-Frac Occitanie de Toulouse, à découvrir cet été à bord d’une péniche ou à vélo), au fin fond d’une forêt de la Meuse (grâce au beau programme « Vent des forêts »), dans les vignobles (de Château La Coste à la Commanderie de Peyrassol), chez l’habitant (des collectionneurs ouvrent régulièrement leur demeure), dans les écoles ou les prisons, les œuvres semblent, plus que jamais, partout chez elles. C’est que l’art a su tomber des cimaises, sortir du cadre, investir l’espace et tout type de culture. C’est aussi, plus trivialement, qu’il est devenu un formidable vecteur de communication et de valorisation pour n’importe quel territoire. Un bémol : parfois, cette omniprésence s’accompagne d’une certaine dilution de la qualité des œuvres. On peut être présent partout et visible nulle part.

Louise Bourgeois, Crouching Spider
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Louise Bourgeois, Crouching Spider, 2003

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Vue de Château La Coste, en Provence.

Bronze • 270,5 × 853,7 × 627,4 cm • © Ville de Nice, ADAGP, Paris, 2018

2. La beauté n’intéresse plus les artistes

Faux

La beauté définie par des canons tels que les Académies des beaux-arts pouvaient les fixer, cette beauté-là aux proportions idéales, d’une exécution irréprochable, dans des œuvres aux matériaux riches ou aux pigments rares, a fini par ne plus être choyée par les artistes. Trop dur d’égaler les maîtres ? Trop contraignant aussi. La beauté reste cependant une exigence, un désir, une aspiration qui portent les artistes envers et contre tout. Mais, à l’instar d’un Georg Baselitz et de ses bonshommes tête en bas, de Chloe Wise et son rapport à l’imagerie de la femme dans la société de consommation, ou de Markus Schinwald et ses prothèses faciales, ils la frottent aux aspects les moins reluisants de l’existence, la trempent dans la fange, la versent dans des tonalités (gothiques, réalistes, fantastiques, grotesques) dont elle est peu familière. Mais elle s’y fait.

Chloe Wise, Lars Von Trier’s The Sound of Music
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Chloe Wise, Lars Von Trier’s The Sound of Music, 2017

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Huile sur toile • 76,2 × 60 cm • © Chloe Wise

3. Il n’existe plus de courant esthétique dominant

Vrai

L’histoire de l’art moderne a ses repères commodes qui permettent aux amateurs de garder le cap et de remonter le cours des siècles. L’impressionnisme, le symbolisme, le cubisme, le fauvisme, puis, en sautant quelques décennies, l’art conceptuel, le minimalisme, le nouveau réalisme, chaque époque a son mouvement, ses artistes, ses œuvres phares. Certes, l’histoire a fait son tri pour ne garder que les traits esthétiques saillants. Mais, par le passé, il semble que les manifestes, les écoles fédérant des artistes et des critiques autour de déclarations impérieuses commandant ce que l’art devait être, les ruptures et les coups d’éclat étaient peut-être plus fréquents, notamment parce que l’art obéissait encore à une logique moderniste de progrès. Aujourd’hui, il y a de la place pour tout. Figuration, abstraction, pop, minimalisme… Un même artiste peut d’ailleurs piocher dans toutes ces catégories à la fois, sans pour autant paraître se contredire, ni même préférer l’une à l’autre. Si aucune ligne esthétique ne domine vraiment, on parle beaucoup actuellement d’artistes post-Internet, à l’instar d’Aleksandra Domanović, ou de la zombie painting. Mais il s’agit davantage de phénomènes de mode, voire de coups marketing à l’adresse des acheteurs.

Aleksandra Domanović, Belgrade Hand on Minsky Tentacle Arm
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Aleksandra Domanović, Belgrade Hand on Minsky Tentacle Arm, 2013

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Impression jet d’encre et cadre de bois • 182 × 83 cm • Courtesy Aleksandra Domanovic et Tanya Leighton, Berlin

4. Les plasticiens ne savent plus créer à la main

Faux

Plus le monde se dématérialise, plus les images se liquéfient sur des supports digitaux, plus les artistes prennent plaisir à mettre la main à la pâte. Revendiquant une facture et des surfaces pleines d’aspérités, d’imperfections, de bosses, de reliefs, de matières brutes (la glaise, la laine, le cuir, des pigments naturels), les plasticiens (de la doyenne Sheila Hicks à Laurent Le Deunff) font tout eux-mêmes. Et adaptent leur mode de vie à ces rustres pratiques en choisissant souvent de travailler loin des villes – la plupart ont un atelier aux champs. Ils scrutent en outre des formes rustiques et des imaginaires vernaculaires. Les récentes expositions, d’une part sur la tapisserie et d’autre part sur les bijoux d’artistes au musée d’Art moderne de la Ville de Paris, témoignaient aussi de ce goût retrouvé pour les arts appliqués.

Laurent Le Deunff, Coquillage et noix
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Laurent Le Deunff, Coquillage et noix, 2012

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Papier mâché et grillage à poules • 31 × 60 × 45 cm • Collection particulière, Grenoble • Courtesy Semiose galerie, Paris

5. Les artistes contemporains n’ont rien inventé

Faux

Certes, les œuvres sont parfois truffées de références à l’histoire de l’art (y compris la plus récente) et seuls les plus savants des experts peuvent les apprécier tant la citation, le pastiche ou la parodie sont subtils. Qu’on songe par exemple à Maurizio Cattelan et à sa manière de détourner les Concetto spaziale de Lucio Fontana en prêtant aux fameuses fentes dans la toile la forme du Z de Zorro. De là à dire que les artistes contemporains n’inventent rien, qu’ils viennent trop tard et que tout a déjà été fait… non. Si l’innovation n’est plus un critère aussi décisif qu’à l’époque moderne, il n’en demeure pas moins qu’ils continuent à prêter forme à des techniques et des processus audacieux. Les films numériques, aussi drôles qu’intelligents, d’un Bertrand Dezoteux ou d’un Ed Atkins arborent une texture fluide et mettent en scène des créatures qu’on n’a guère pu voir auparavant.

Bertrand Dezoteux, Super-règne
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Bertrand Dezoteux, Super-règne, 2017

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Animation • 12 min 40 s • Courtesy Bertrand Dezoteux

6. Les robots ont pris le pouvoir

Vrai et faux

La question se pose dans les usines et l’intelligence artificielle paraît si douée qu’on se demande, avec une pointe d’anxiété, si elle ne pourrait pas remplacer un jour les critiques d’art… Alors, pourquoi pas des robots ou des algorithmes capables de surpasser les artistes ? En 2016, Microsoft et une armée d’ingénieurs mettaient au point un programme recensant toutes les caractéristiques techniques des portraits de Rembrandt. Puis laissaient tourner un ordinateur qui, relié à une super-imprimante, exécute alors une toile, combinaison de 148 millions de pixels et de 168 263 fragments d’oeuvres du maître du Siècle d’or hollandais. Portrait apocryphe génial ? Projet inutile (sachant que la machine se contente de copier un style datant d’il y a quatre siècles) ? Les exemples ne sont de toute façon pas légion. En revanche, oui, les artistes comme Leonel Moura utilisent les robots dans leurs œuvres et la prochaine exposition au Grand Palais, intitulée précisément « Artistes & Robots », en fournira la preuve. Sans pourtant inclure la pièce remarquable de Jordan Wolfson, (Female Figure) 2014 – automate troublant de réalisme, qui se meut dans l’espace d’exposition, à la fois sexy et démoniaque, tel un éclaireur agressif préparant le terrain pour ses pareils. Comme si c’était non seulement les artistes qui allaient devenir obsolètes, mais aussi les critiques et les spectateurs.

Jordan Wolfson, (Female Figure) 2014
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Jordan Wolfson, (Female Figure) 2014, 2014

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Vue de l’exposition « Jordan Wolfson », David Zwirner Gallery, New York.

© Jordan Wolfson, courtesy Jordan Wolfson et David Zwirner, New York, Londres

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Artistes & Robots

Du 5 avril 2018 au 9 juin 2018

7. Tout le monde peut devenir artiste

Vrai et faux

En théorie, en pratique, raisonnablement et sentimentalement, oui, chacun peut se mettre à peindre, dessiner, lancer une idée en l’air et faire de l’art conceptuel. D’ailleurs, ce n’est pas un hasard si l’art outsider (ou art brut) revient aussi massivement sur le devant de la scène. Ces artistes, parfaits inconnus qui sortent de nulle part, qui ont souvent vécu à la marge, sont désormais exposés (en particulier au LaM de Villeneuve-d’Ascq et à la Maison rouge, à Paris) et achetés. Logique, si l’on considère que le diktat des critères esthétiques de l’Académie est tombé à force de laisser les Pompiers rallumer les mêmes mèches encore et encore.

Par ailleurs, aujourd’hui, Internet et les réseaux sociaux offrent à tous ceux qui se sentent pousser des ailes d’artistes une vitrine pour le faire savoir et montrer, sans intermédiaire, sans filtre, de quoi ils sont capables. Quelques-uns se sont ainsi fait un nom sur Instagram, à l’image d’Amalia Ulman postant des selfies de pure fiction, avant d’être adoubés par le milieu. C’est à vrai dire la condition pour en être. Car, pour faire profession d’artiste, c’est-à-dire pour faire carrière en ce début du XXIe siècle, il semble qu’on ne puisse pas tout à fait rester seul avec ses followers. D’abord, les études s’imposent : une école d’art, un post-diplôme. Puis un an dans l’atelier d’un grand artiste (si possible à l’étranger), une résidence… le parcours s’est professionnalisé – d’aucuns diront uniformisé ou rationalisé. D’autant qu’il s’agit aussi de savoir gérer la paperasse et d’avoir de l’entregent, en plus du talent. Et surtout de montrer beaucoup d’obstination et de foi en soi.

Amalia Ulman, Privilege 6/25/2016 (Expecting)
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Amalia Ulman, Privilege 6/25/2016 (Expecting), 2016

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Selfie • Courtesy Amalia Ulman & Arcadia Missa, Londres

8. Les artistes ne s’intéressent plus à la politique

Faux

La commémoration de Mai 68, à travers la myriade de débats et d’expositions organisés (« Images en lutte [1968–1977] – La culture visuelle de l’extrême gauche » jusqu’au 20 mai aux Beaux-Arts de Paris, « 1968 / 2018 – Des métamorphoses à l’œuvre » du 16 mars au 26 mai à la Terrasse à Nanterre…), vient rappeler que les artistes s’impliquèrent en nombre dans le soulèvement. Les générations suivantes paraîtront peut-être moins politisées et consacrer moins de leur temps à la cause du peuple. Sauf que leur engagement, pour être moins tapageur, n’en est pas moins réel. Il prend simplement des formes plus subtiles, avec des slogans moins cinglants. Qu’on se souvienne de l’exposition « Utopia Station », une agora réunissant penseurs et artistes en 2003 à la biennale de Venise, puis en 2005 en marge du Forum social mondial à Porto Alegre.

Ce modèle imaginant de nouveaux rapports entre art et pratiques sociales et politiques s’est depuis répandu dans les centres d’art (Bétonsalon ou Khiasma) qui se conçoivent comme des espaces « où s’élabore un questionnement ». Par ailleurs, les luttes politiques (en faveur d’une meilleure représentation des minorités, pour l’égalité entre hommes et femmes, la préservation de la planète ou le droit des migrants) trouvent dans l’art un écho particulièrement aigu. Par exemple dans les interventions partout dans le monde de JR avec ses photographies monumentales d’anonymes ou dans les dispositifs ironiques de Neil Beloufa livrant un panorama critique du monde contemporain à travers archives, films et objets.

JR, GIANTS, Kikito and the Border Patrol, Tecate, Mexico-USA
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JR, GIANTS, Kikito and the Border Patrol, Tecate, Mexico-USA, 2017

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Vue de l’installation

© JR-ART.NET, ADAGP, Paris, 2018

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Images en lutte - La culture visuelle de l'extrême gauche en France (1968-1974)

Du 21 février 2018 au 20 mai 2018

9. Ils sont coupés des réalités sociales

Faux

Nombre d’artistes ancrent tout leur travail dans des territoires défavorisés et ne veulent rien tant qu’aller au contact des habitants pour imaginer un projet commun. Mohamed Bourouissa a ainsi travaillé de longs mois dans le quartier pauvre de Fletcher Street, à Philadelphie, avec et à partir de cette habitude locale de galoper dans les rues sur le dos de canassons sauvés de l’abattoir. Le musée d’Art moderne de la Ville de Paris montre en ce moment le film du concours de casaques bariolées que l’artiste a mis en place là-bas. Autre exemple, emblématique : le projet mené en 2002 par Thomas Hirschhorn avec des jeunes d’Aubervilliers, invités à concevoir leur propre exposition à partir d’oeuvres du musée national d’Art moderne. Un Musée précaire, avec Malevitch ou Kandinsky, installé au pied d’une barre dans le quartier du Landy. Enfin, si les artistes ne peuvent guère se couper des réalités sociales, c’est aussi parce que celles-ci leur collent à la peau, ce dont témoigne LaToya Ruby Frazier. L’Américaine a placé au cœur de son travail la petite ville de Braddock, en Pennsylvanie, à l’histoire désastreuse : l’aciérie faisant vivre la région a fermé, laissant derrière elle un environnement pollué qui a fini par rendre gravement malade une population en outre désoeuvrée et sans emploi. C’est là que l’artiste a grandi et où sa famille réside encore.

Thomas Hirschhorn lors du montage de son installation Crystal of Resistance au Pavillon suisse de la biennale de Venise
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Thomas Hirschhorn lors du montage de son installation Crystal of Resistance au Pavillon suisse de la biennale de Venise, 2011

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© Luigi Costantini / AP, ADAGP, Paris, 2017

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Mohamed Bourouissa - Urban Riders

Du 26 janvier 2018 au 22 avril 2018

10. Les artistes sont hantés par la fin du monde

Vrai

Dans l’art, le monde n’en finit pas de s’écrouler – sur tous les airs, que ce soit sur celui de la science-fiction (avec le travail d’un Laurent Grasso et d’un Nicolas Moulin) ou sur celui de l’anthropocène. Le motif des ruines, si prisé par le romantisme noir du début du XIXe siècle (qu’incarnent les toiles de Caspar David Friedrich ou d’Horace Vernet), avait déjà trouvé une remarquable résurrection (si l’on peut dire…) dans les années 1970 avec Robert Smithson et Gordon Matta-Clark, qui perçaient les murs, fendaient les façades des maisons et s’aventuraient dans les sous-sols de Paris pour en révéler les sombres fondations (des trous, des cadavres, des mondes entiers engloutis, à peine à six pieds sous terre). Mais la pensée de l’anthropocène qui montre comment l’homme est devenu une force égale à celle de la nature, capable de bouleverser la marche de la planète et d’en précipiter la fin, a donné lieu ces dix dernières années à une pléthore d’expositions. De « Anthropocène Monument » aux Abattoirs de Toulouse en 2014, sous la houlette de Bruno Latour (avec notamment Tomás Saraceno et Pascale Marthine Tayou), à « Crash Test », proposition de Nicolas Bourriaud à voir jusqu’au 6 mai à la Panacée, à Montpellier, les menaces qui pèsent sur le vivant et les transformations en cours y sont largement mises en scène et en question.

Laurent Grasso, Série « Studies into the Past »
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Laurent Grasso, Série « Studies into the Past », Sans date

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Huile sur bois • 20,5 × 27 cm • © Laurent Grasso / Photo Claire Dorn, ADAGP, Paris, 2018

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Crash Test

Du 10 février 2018 au 6 mai 2018

11. La performance est ringarde

Faux

Si on pense à ces performances de body-art où le corps est mis à rude épreuve, alors, oui, ce type d’action a fait long feu. En revanche, les interventions d’artistes réaffirmant la primauté de l’oralité et de l’échange avec le public, en lui tenant un discours qui relève parfois de la conversation (Tino Sehgal) ou faisant intervenir des comédiens, des danseurs ou de simples lecteurs, ont donné lieu ces dix dernières années à des œuvres remarquables. La preuve avec le Lion d’or remis l’an dernier à l’Allemande Anne Imhof ainsi qu’avec l’exposition performée, pittoresque leçon de choses, imaginée par Louise Hervé & Chloé Maillet au Crédac d’Ivry-sur-Seine.

Anne Imhof, Faust
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Anne Imhof, Faust, 2017

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Performance au Pavillon allemand de la 57e biennale de Venise.

Photo Jean-Michel Pancin © ADAGP

12. L’art contemporain se prend au sérieux

Faux

Alors, trop sérieux, l’art contemporain ? Maussade ? Coincé ? On penche pour l’inverse tant une myriade d’artistes cultive le comique sous toutes ses formes. À commencer par la farce et ses ressorts grotesques chez Nicolas Fenouillat qu’on a vu jouer Iron Man, morceau culte du groupe de hard-rock Black Sabbath, à la batterie en armure médiévale. Puis le comique de personnage avec les vidéos extravagantes de Pauline Curnier Jardin ou ces êtres apathiques qui dégoulinent sur les toiles du jeune Suisse Vittorio Brodmann. Le rire peut toutefois se faire plus cruel et désespéré chez un Paul McCarthy avec sa manière de mettre en délicate position d’innocentes effigies de l’industrie du spectacle (de Blanche-Neige au Père Noël). Mais il se veut heureusement communicatif chez des artistes qui font de la fête des terrains de jeux pour enfants, et des carnavals la forme même de leur œuvre. À l’image de Jeremy Deller, Turner Prize 2012, qui organise régulièrement des défilés de toutes les associations d’une ville. En 2009 paradaient ainsi dans les rues de Manchester, avec une même joie de vivre, scouts, fumeurs impénitents et fans du regretté club rock-electro l’Haçienda. Les artistes peuvent faire sérieusement en sorte que la vie soit plus drôle.

Nicolas Fenouillat, Iron Man
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Nicolas Fenouillat, Iron Man, 2016

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Performance au Louvre en octobre 2016

© Nicolas Fenouillat

13. L’art est réservé à une élite

Faux

L’art a-t-il jamais été réservé à une catégorie de gens ? Si oui, alors, c’est probablement que ceux-là ont mis la main dessus, en en gardant pour eux la jouissance et en interdisant l’accès aux autres. Comment s’y prendre ? Claquemurer les trésors artistiques dans des châteaux aux portes fermées à double tour ? Pas seulement. On peut aussi compliquer la signification des œuvres. Suggérer et laisser croire qu’elles ne sont pas destinées au commun des mortels. Comment ? En livrant des explications alambiquées et des commentaires ampoulés auxquels personne (probablement même pas les artistes) ne pourra rien comprendre mais conclura simplement que non, décidément, l’art n’est pas fait pour lui. Ce qui fait obstacle à la compréhension ou à la jouissance de l’art, c’est rarement l’art lui-même. C’est pourquoi tant d’artistes, d’Aurélien Froment à Ryan Gander, de Xavier Veilhan – qui exhibait cet été, à Venise, les coulisses de la création musicale – à Tino Sehgal, travaillent aujourd’hui sur le processus de la transmission.

Aurélien Froment, Tristan et Anisa, Arcosanti, 15 juillet 2002
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Aurélien Froment, Tristan et Anisa, Arcosanti, 15 juillet 2002, 2011

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Sérigraphie • 160 × 120 cm • Courtesy Aurélien Froment et galerie Marcelle Alix, Paris

14. Il est dominé par l’argent

Vrai et faux

Le prix des œuvres sur le marché atteint des niveaux si extravagants que les collections publiques ne peuvent plus suivre le rythme. Les valeurs d’assurance contraignent les institutions à se passer de certaines pièces pour des expositions dont le nombre annuel se réduit singulièrement. Les foires font payer cher aux galeries un stand que seules quelques-unes peuvent rentabiliser. Ce cercle vicieux fait dériver l’art vers le luxe et le lisse, le tape-à-l’œil et l’ennui. Mais qu’on ne s’y trompe pas. La majorité des artistes (ainsi Hans-Peter Feldmann, qui tapisse les murs du Guggenheim Museum des 100 000 dollars reçus du prix Hugo Boss) et des lieux d’exposition ont peu d’argent mais beaucoup d’idées. Pas de trésorerie, mais de l’imagination. Toujours un peu en avance.

Hans-Peter Feldmann, The Hugo Boss Prize 2010
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Hans-Peter Feldmann, The Hugo Boss Prize 2010

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Vue de l’installation au Solomon R. Guggenheim Museum, New York.

© CB2 / Zob / Wenn.com / SIPA © ADAGP, Paris 2018

15. Il coûte cher (à produire)

Vrai et faux

Tout dépend de la taille de la pièce et des matériaux utilisés, et donc de l’idée qu’on se fait de l’art. Intitulant « Monumenta » le programme d’expositions XXL du Grand Palais, le ministère de la Culture voyait ainsi les choses en grand. Et c’est peu dire que les expositions d’Anselm Kiefer en 2007, de Richard Serra l’année suivante ou d’Anish Kapoor en 2011 prenaient des proportions colossales et atteignaient des coûts de production pharaoniques. Au point que la dernière « Monumenta » en date, celle de Huang Yong Ping en 2017, un amoncellement de containers sur lequel se vautrait le squelette d’une espèce de dinosaure, creusant un gouffre financier dans les caisses, pourrait être la dernière tout court.

La course au spectaculaire et au chic ostentatoire qui affecte une partie de l’art contemporain (on pense encore aux sculptures de Damien Hirst au Palazzo Grassi, au printemps dernier) est sans doute proportionnelle et parallèle à l’opulence obscène d’une poignée de la population mondiale, à cette tranche de super-riches collectionneurs de choses onéreuses. Ce que l’art n’est pas nécessairement. Des créateurs œuvrent encore dans ce créneau chiche de l’économie de moyens, griffonnant un dessin sur la toile cirée de leur table de cuisine (Antoine Marquis), peignant des miniportraits sur des boîtes en carton (Louise Sartor) ou bricolant des machines folles avec des compresseurs de climatisation automobile et des châssis de scooter (Vivien Roubaud).

Vue de l’exposition « Monumenta – Empires » de Huang Yong Ping au Grand Palais
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Vue de l’exposition « Monumenta – Empires » de Huang Yong Ping au Grand Palais, 2016

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© Ginies / Sipa © ADAGP, Paris 2018

16. Les centres d’art ne servent plus à rien

Faux

Dépourvus de collections, les centres d’art ont pour vocation de suivre de très près la création contemporaine. À la différence des musées, ils peuvent se permettre de bredouiller leur histoire de l’art : ce sont eux et les artistes qu’ils mettent en avant qui l’écrivent. En France, la densité et l’énergie de ce réseau forcent l’admiration. Ces dernières années, nombre de ces centres se sont d’ailleurs rénovés, agrandis et diversifiés. À Dijon, le Consortium, 40 ans d’âge, a fait peau neuve dans un bâtiment lumineux signé Shigeru Ban et doté d’une salle de spectacle en sus des 16 salles d’exposition.

À Bourges, le Transpalette et, à Poitiers, le Confort moderne, rouvert en décembre dernier, proposent une programmation musicale, plastique et conférencière aussi pointue que réjouissante. À Montpellier, c’est en cours : sous la férule de Nicolas Bourriaud, nommé en 2016 à la tête du projet Montpellier contemporain (MoCo), la ville augmente le centre d’art de la Panacée de l’hôtel Montcalm et de ses 1 800 m2 d’exposition (ouverture prévue en juin 2019), en y adossant également l’École des beaux-arts. « Une structure multisite » groupant recherche, création et exposition qui pourrait bien faire des émules… À noter encore la réouverture, en 2017, du Centre de création contemporaine de Tours (CCCOD) qui abrite, au cœur de ses 4 500 m2 et autour de projets contemporains, des œuvres d’Olivier Debré.

Que ces lieux soient tous situés en région révèle assez combien l’art contemporain peut se trouver bien logé loin des épicentres – notons que le Plateau, centre d’art complémentaire du Frac Ile-de-France, a manqué de voir sa subvention supprimée par la Mairie de Paris. Car les espaces en banlieue dédiés à l’art ne manquent pas d’audace : le CAC de Brétigny-sur-Orge (et sa directrice, Céline Poulin, nommée en 2016), le Crédac à Ivry-sur-Seine, fondé en 1987 mais idéalement relogé il y a six ans à la Manufacture des œillets, ou encore les Laboratoires d’Aubervilliers, osent tout. Sans pourtant cependant jouir des moyens faramineux des fondations privées qui, elles aussi, essaiment aux abords de la capitale.

Tirant son nom d’un entrepôt de matériel électroménager, le Confort moderne est un lieu phare de la vie culturelle à Poitiers.
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Tirant son nom d’un entrepôt de matériel électroménager, le Confort moderne est un lieu phare de la vie culturelle à Poitiers.

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Photo Cyril Weiner

17. Les musées se transforment en méga-musées

Vrai

Le nouveau Whitney Museum, conçu par Renzo Piano sur les bords de l’Hudson à New York, et la nouvelle Tate Modern à Londres, dessinée par Herzog & de Meuron : les musées d’art contemporain se dotent d’écrins splendides à la mesure de leurs ambitions et de leurs collections. Chacun à leur tour, ils font parler d’eux et attirent des foules de touristes dont le nombre excède largement celui des amateurs d’art. Pas le choix : il faut élargir le cercle des publics et être aussi attractifs que les autres temples de l’industrie du divertissement. L’art contemporain, après tout, le mérite.

Extension du San Francisco Museum of Modern Art (SFMoMA), agence Snøhetta.
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Extension du San Francisco Museum of Modern Art (SFMoMA), agence Snøhetta., 2016

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Photo Iwan Baan / Courtesy SFMoMA

18. Les musées sont devenus des écoles

Vrai (mais ils l’ont. toujours été)

Le Centre Pompidou a lancé, l’automne dernier, son école sous la forme d’un Mooc (un cours en ligne, ouvert à tous). Au programme, cinq gestes simples (« détruire, assembler, reproduire, réduire, critiquer ») pour se faufiler dans les méandres de l’histoire de l’art moderne et contemporain. Par ailleurs, dans les murs, un artiste fait sa classe (Sophie Calle ayant inauguré la session). Beaubourg n’est pas le seul musée à consolider ainsi son offre éducative. Le MoMA, la Tate offrent toute une gamme de learning programs. Ce qui signifie ceci : que l’art, son histoire certes mais, au-delà, ses portées esthétiques, conceptuelles, symboliques, s’apprennent, s’acquièrent, se conquièrent. Les musées ne sont plus seulement prétexte à contemplation pure et sensible, ou au simple divertissement pour une catégorie déjà éduquée. À l’heure des réseaux sociaux et de la diffusion massive des savoirs sur Internet, ils s’envisagent désormais inévitablement comme un lieu de transmission démocratique.

« This is An Art School with Central Saint Martins », atelier pédagogique à la Tate Modern, Londres.
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« This is An Art School with Central Saint Martins », atelier pédagogique à la Tate Modern, Londres., 2017

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© Tate Photography

19. Les grandes galeries font la loi

Vrai et faux

À New York, Los Angeles, Hong Kong, Londres ou Paris, les ténors du marché de l’art (Thaddaeus Ropac, Hauser & Wirth, Gagosian…) multiplient les succursales, aux superficies de plus en plus grandes. La liste des artistes (confirmés) qu’ils représentent est longue comme le bras et les musées sont bien obligés de faire avec eux pour les exposer. Leurs stands sur les foires, de Bâle à Miami, de la Fiac à Frieze, étouffent ceux des autres galeries, lesquelles, pourtant, ne déméritent pas et font preuve d’inventivité et d’une certaine solidarité. Ainsi avec le projet mis sur pied par la fondation Fiminco de regrouper une dizaine de galeries (dont Mor Charpentier, In Situ et Allen) à Romainville, en Seine-Saint-Denis, dans les locaux d’une ancienne usine, et de mettre en place ateliers et résidences d’artistes. Face aux grosses écuries, l’union fait la force.

La galerie Thaddaeus Ropac à Pantin dispose de 2 000 m<sup>2</sup> d’exposition.
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La galerie Thaddaeus Ropac à Pantin dispose de 2 000 m2 d’exposition.

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Photo Philippe Servent

20. Le multiple démocratise l’art

Vrai

Le multiple ne date pas d’hier, mais le dynamisme de son économie – avec des galeries spécialisées, de jeunes éditeurs et un salon (Mad, créé en 2015) – est incontestable. À quoi tient-il ? Au fait que les œuvres dites « multiples » échappent aux critères esthétiques et commerciaux du monde de l’art. En outre, elles peuvent se diffuser aisément par Internet ou physiquement, de la main à la main, sans le poids des transports, leur taille et leur prix restant modestes. Enfin, le multiple est relativement économe dans ses moyens de production. Les artistes ont donc tout loisir d’en assurer la fabrication de bout en bout sans passer par des intermédiaires. Une liberté abordable !

Jeff Koons, Lips
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Jeff Koons, Lips, 2013

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Assiette • diamètre 31,1 cm • © Jeff Koons

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