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Située au nord-est de Paris, l’agence Webistan abrite plus d’un million d’images réalisées par Reza – des diapositives et des planches-contacts pour l’essentiel –, le photographe étant passé au numérique il y a dix ans.
© Photos Léa Crespi.
Iran – Rêves et dérives, c’est une somme, et bien plus encore, fruit de deux ans de travail. Signées Reza et Manoocher Deghati, les 250 photographies réunies dans cet ouvrage de près de 300 pages racontent l’histoire de cette révolution qui a abouti à la création, en 1979, de la République islamique en Iran. Un récit dense et nerveux décrivant les faits historiques, de 1978 à 1985, qui allaient à tout jamais changer la vie des deux frères : la chute du shah, l’avènement de Khomeiny, la prise d’otages à l’ambassade américaine de Téhéran, la répression, la guerre Iran-Irak… Aux images, principalement en noir et blanc, s’ajoutent les mots de Rachel Deghati, l’épouse de Reza – directrice de l’agence photo Webistan créée par le photographe en 1992 –, un complément indispensable contextualisant ces événements pouvant nous paraître lointains d’un point de vue aussi bien temporel que géographique, et pourtant…
Téhéran, 1982
Ce cliché de Manoocher Deghati montre un jeune diplômé de l’Académie militaire embrassant le Coran tenu par un mollah. Selon le régime chiite au pouvoir depuis 1979, les mollahs sont les seuls détenteurs légitimes de l’autorité légale.
© Manoocher Deghati.
« Al-Qaïda, le 11 Septembre, Daesh, la naissance de l’État islamique… Tout cela a commencé en Iran avec la prise de pouvoir de Khomeiny (…). »
Bien sûr, le fait que l’année 2019 marque le 40e anniversaire de la Révolution islamique justifie à lui seul l’existence de ce livre, mais Reza réfute l’argument. Il existe une raison beaucoup plus profonde à ses yeux : « Al-Qaïda, le 11 Septembre, Daesh, la naissance de l’État islamique… Tout cela a commencé en Iran avec la prise de pouvoir de Khomeiny ; les actes barbares perpétrés ces dernières années sont comparables à ceux commis par les mollahs dont nous avons témoigné avec mon frère… Ce livre démontre que l’arrivée au pouvoir des religieux mène au désastre. »
Ces années noires sont aussi celles de la période d’apprentissage de Reza, celles qui feront de lui un photographe et le détourneront de son métier d’architecte. Et, conséquence d’importance et irrémédiable, celles qui le contraindront à l’exil. Pudique, de cela il ne parle pas directement, laissant aux images le soin d’exprimer ses émotions, évoquant notamment celles réunies dans Mémoires d’exil, un travail maintes fois exposé depuis plus de vingt ans – dans des lieux accessibles à tous, comme les murs du Carrousel du Louvre, en 1998 –, série dans laquelle il montre ceux qui, comme lui, connaissent cette fêlure qu’est l’exil.
Téhéran, 1980
« Les garçons étaient endoctrinés dès leur plus jeune âge – tout comme les filles – afin de devenir des miliciens ou des gardiens de la révolution. Plus tard, on a appris que certains avaient été envoyés sur le front pour servir de larbins aux soldats ou, pire, être sacrifiés : on leur demandait de se rouler dans les champs de mines… »
© Reza.
« Plus j’avance, plus je vois les vraies clés de l’humanité : ce qui crée la haine, le racisme et la guerre, c’est la méconnaissance de l’autre. »
Reza préfère expliquer que s’immerger dans ses archives de jeunesse lui a donné l’occasion de retravailler avec son frère, qui est également devenu photographe à la faveur des événements qui ont secoué son pays natal alors qu’au départ, lui avait choisi le cinéma. Comme l’écrit Rachel Deghati : « Ils se partagent les événements à couvrir, de la prise d’otages de l’ambassade américaine (Reza) […] jusqu’à la guerre entre l’Iran et l’Irak (Manoocher) ». Ce livre est donc une histoire de famille : le fait que les images ne soient pas attribuées à l’un ou à l’autre dans l’ouvrage l’atteste. Mais c’est aussi une histoire intime – un retour au pays ? – dont Reza confie les détails par bribes, comme si le photographe prenait toujours le pas sur l’homme. « Plus j’avance, plus je vois les vraies clés de l’humanité : ce qui crée la haine, le racisme et la guerre, c’est la méconnaissance de l’autre. Et quel est le meilleur moyen de remédier à ces fléaux ? L’image. »
Aujourd’hui âgé de 67 ans, Reza n’est jamais retourné en Iran, qu’il a quitté en 1981. Depuis, il est Français mais ne vit ici que trois mois par an, n’ayant jamais cessé de parcourir le monde – une centaine de pays – pour témoigner des conflits et de leurs conséquences sur les populations mais aussi des « instants de paix », comme le précise sa biographie. Il se souvient avec un grand sourire aux lèvres que l’appareil photo a d’abord été un objet de supplice « lorsque mon père nous installait en plein soleil avec interdiction de grimacer ».
Mahabad, 1980
« Après une nuit d’attaques aériennes menées par les gardiens de la révolution visant ce chef-lieu du Kurdistan iranien, on déplore de nombreux morts et blessés parmi la population. À ce moment-là, je prends conscience de l’extrême brutalité du régime des mollahs. »
Arrêté par la police secrète, il est torturé pendant cinq mois et passe trois ans en prison.
Vers 12 ou 13 ans, tout bascule lorsqu’il lit un article dans une revue scientifique pour adolescents expliquant que les illettrés du XXIe siècle seront ceux qui ne savent pas lire la photographie… Des propos pour le moins surprenants tenus dans un pays musulman dans les années 1960 où, certes, l’image n’est pas proscrite mais où elle est très peu présente, ni dans la presse ni ailleurs. Elle est encore moins considérée comme un objet culturel… C’est cela qui va lui donner envie d’emprunter le Kodak Box de son père : « Je me souviendrai toujours de ce jour où j’ai regardé dans le viseur pour la première fois ; j’ai vu le monde ! »
Devenir photographe ? Il n’y a jamais pensé, ce n’est pas un métier en Iran. Pourtant, cette passion ne le quitte pas et, devenu étudiant au moment où le shah règne d’une main de fer, il va avoir un usage singulier de la photographie qui va lui coûter cher : « Pour montrer la misère des banlieues et des campagnes, je colle des petits tirages de mes images sur les murs de l’université. » Arrêté par la police secrète, il est torturé pendant cinq mois et passe trois ans en prison. Le Reza engagé que l’on connaît, celui qui pense que « la photo n’est pas un simple document, mais le résultat d’une pensée et d’un choix » est né.
À gauche, Reza sur le front de la guerre Iran-Irak en 1981, peu de temps avant son exil : « Je viens d’apprendre que je suis sur la liste des hommes à abattre. » À droite, son frère Manoocher Deghati sur le front de la guerre Iran-Irak, vers 1983.
© Reza
À sa sortie de prison, il a 25 ans et retourne à l’architecture, mais la photographie s’impose à nouveau à lui lorsqu’il est témoin d’une scène violente opposant la police et des étudiants, dont l’un d’eux fait une photo à la volée avant de s’échapper. Nous sommes en 1979, les manifestations agitent le pays. C’est un déclic : « La photo peut informer mais aussi témoigner des événements », se dit-il alors. Il demande trois jours de congés pour photographier ce qui se passe… et ne reviendra jamais.
Son apprentissage, il va le faire auprès de Don McCullin, Marc Riboud, Michel Setboun et d’autres reporters internationaux couvrant les manifestations : « Ce qui m’a surpris, c’est qu’ils étaient habillés comme des soldats avec leur gilet de reporter et qu’ils avaient chacun plusieurs appareils. Pour moi, faire des photos, c’était forcément en cachette », note-t-il. Tout un monde s’ouvre à lui : le rôle des agences, Gamma, Sygma, Sipa, qui font alors de Paris l’épicentre du photojournalisme… Lors d’un bref voyage en France, il va voir Gökşin Sipahioğlu, le patron de Sipa, qui lui propose de couvrir officiellement les manifestations en Iran. « Cette fois, je n’étais plus le petit assistant… J’avais une accréditation. » Prudent, Mohamed Reza Deghati signe tout simplement Reza, histoire de garantir son anonymat…
Téhéran, 1979
« Après la prise des otages, les abords de l’ambassade des Etats-Unis se sont transformés en une scène de théâtre où l’on brûlait des drapeaux américains – et israéliens-, des actes qui perdurent encore en Iran. S’ils n’étaient pas brûlés, les drapeaux étaient piétinés. »
© Reza
« Je ne fais pas de photo tant qu’un sujet ne me prend pas complètement aux tripes ; si ça me touche, c’est que je peux le transmettre. »
Ses débuts sont époustouflants : six pages dans Paris Match, quatre dans Stern, Newsweek… Le regard que portent sur lui les reporters change du tout au tout. Il est considéré comme un concurrent sérieux. Explique-t-il ce succès par sa meilleure connaissance du terrain ? « Tout ce que je peux dire, c’est qu’avant de déclencher, j’observe beaucoup », ce qui est presque paradoxal pour un reporter que l’on imagine shooter à tout-va. Et, en effet, Reza fait peu de photos. Là où certains font parvenir une vingtaine de pellicules à leurs agences, lui n’en délivre que quelques-unes… Autre règle d’or, qu’il s’impose aujourd’hui encore : « Je ne fais pas de photo tant qu’un sujet ne me prend pas complètement aux tripes ; si ça me touche, c’est que je peux le transmettre. » Chez lui, cela prend une dimension particulière, c’est même la clé de voûte de compréhension du personnage : il acquiert rapidement la conviction que l’image est un vecteur d’éducation.
De la pensée aux actes, il n’y a qu’un pas qu’il franchit dès 1983 en formant lui-même à la photographie les populations dans les pays où il effectue des reportages, notamment dans les camps de réfugiés en Irak, en Turquie ou encore en Jordanie… En 2001, il officialise cette action en Afghanistan en cofondant l’ONG Aina avec sa femme. Il est très fier des 1 500 étudiants – majoritairement des femmes, et cela aussi, c’est volontaire – formés au journalisme (radio, vidéo, photo, presse écrite), dont certains ont reçu des prix prestigieux, comme des Pulitzer ou World Press Photo… En 2014, il crée avec son épouse les Ateliers Reza, une association qui exerce dans les banlieues. Objectif ? Initier des moins de 25 ans au langage de l’image en les accompagnant dans la réalisation de reportages sur leur vie et leur environnement. Les photographies sont ensuite exposées en centre-ville pour susciter un dialogue entre des populations qui ne se côtoient pas habituellement, comme récemment à Toulouse avec des jeunes du quartier du Mirail.
Shalamcheh, 1983
« Opération de communication sur le front de la guerre Iran-Irak : l’ayatollah Khomeiny envoie un groupe de mollahs pour remonter le moral des troupes. Le principe est le même aux États-Unis sauf que les Américains, eux, envoient des stars de la chanson… »
© Manoocher Deghati.
Ni lassitude ni amertume chez Reza, qui témoigne aussi à travers des conférences dans des universités ou institutions du monde entier. S’est-il endurci au fil des années ? Non, il ne faut surtout pas, prévient-il : « C’est terrible d’entendre les cris des enfants sous les bombes mais il faut garder l’innocence du regard des premiers jours. » Quarante ans après avoir fait ses premiers clichés professionnels, Reza ne porte pas ses souvenirs comme un fardeau. Il a une inquiétude cependant : « Depuis quelques années, je vis une angoisse quant au devenir des images – 1,8 million – que j’ai faites. Derrière chacune d’elles, il y a l’histoire d’une femme ou d’un homme… et du monde. Il faut que j’arrive à mettre ce travail au service de l’humanité avant que la balle qui me cherche depuis quarante ans ne me trouve… »
Deux podcasts à écouter sur France culture
L’Iran en photos, histoires d’un pays à la dérive, par Valérie Crova et Franck Ballanger
Reza & Manoocher Deghati, regard frère sur l’Iran, par Olivia Gesbert
À lire
Iran – Rêves et dérives
par Reza & Manoocher Deghati • éd. Hoëbeke • 288 p. • 39 €
Dédié aux victimes de la Révolution iranienne, ce livre est une plongée dans l’avant- et l’après-arrivée au pouvoir de l’ayatollah Khomeiny (1978-1985).
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