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Série - L’art du crime

Richard Dadd, l’égorgeur qui peignait des fées

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Publié le , mis à jour le
Contre toute attente, le meurtre et la peinture féérique ne sont pas incompatibles ! Pour ce second épisode de notre série policière de l’été, retour sur le destin surprenant et tragique de l’artiste Richard Dadd (1817–1886) qui, avant de signer l’un des chefs-d’œuvre de la peinture britannique, a tué son père dans un accès de folie…
Richard Dadd, Come unto these Yellow Sands
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Richard Dadd, Come unto these Yellow Sands, 1842

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Huile sur toile • 55,2 x 77,5 cm • © Bridgeman Images.

Henry Hering, Richard Dadd peignant « Contradiction: Oberon and Titania » au Bethlem Royal Hospital
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Henry Hering, Richard Dadd peignant « Contradiction: Oberon and Titania » au Bethlem Royal Hospital, vers 1856

Sous un ciel étoilé, de petites nymphes au corps gracile, parées de légers voiles et de fines couronnes d’or, font la ronde au bord de l’eau. Dans un sous-bois constellé de champignons et de fleurs mauves, la reine des fées s’est endormie, veillée par de minuscules lutins volants. Peuplés de créatures magiques détaillées avec la précision d’un miniaturiste, ces tableaux font de Richard Dadd le principal représentant d’un genre singulier : la peinture féérique. Éclose en Angleterre à l’époque victorienne, cette dernière puise ses racines dans le romantisme et des pièces de théâtre comme le Songe d’une nuit d’été de William Shakespeare, elle-même inspirée des contes populaires anglais.

À première vue, ces images exquises semblent à l’opposé de tout crime sanglant. Mais quelques détails inquiétants se glissent dans les œuvres de cet artiste originaire du Kent. La scène du Sommeil de Titania (1841) serait idyllique si elle n’était surmontée d’une arche de chauve-souris menaçantes – certes liées à l’intrigue du Songe d’une nuit d’été dont le tableau s’inspire, puisque l’épouse du roi des elfes vient de s’endormir sous l’effet d’un sort malfaisant. Dans Bacchanalian Scene (1862), les deux satyres et le personnage central aux traits androgynes sèment le trouble avec leurs longs yeux jaunes au regard fou. Souvent, ses figures peintes s’empêtrent dans des végétaux qui semblent séchés, comme une forêt de ronces pétrifiées…

Richard Dadd, “Titania Sleeping”, 1841 et “Bacchanalian Scene”, 1862
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Richard Dadd, “Titania Sleeping”, 1841 et “Bacchanalian Scene”, 1862

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Huile sur toile et huile sur panneau • 64,8 x 77,5 cm et 35,6 x 24,1 cm • Coll. particulières • (g) © Peter Nahum at The Leicester Galleries, London / Bridgeman Images.

L’artiste aurait pu se contenter de produire des œuvres étranges, si un voyage ne l’avait pas fait basculer dans la folie. En juillet 1842, il décide de se lancer dans un « grand tour » de l’Europe et du Moyen-Orient en compagnie de son commanditaire, Sir Thomas Phillips. Richard Dadd, fils d’un sculpteur, est alors sur la voie du succès : entré en 1837 à la Royal Academy of Arts, il a remporté trois médailles d’argent, vendu des œuvres, et signé des illustrations féériques de Shakespeare.

Richard Dadd, The Artist’s Halt in the Desert
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Richard Dadd, The Artist’s Halt in the Desert, vers 1845

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Inscription de l’artiste au dos de l’œuvre, en Français : « Ici on voit clair de lune peigné [sic] des recollections qui existent dans la tête du peinteur, et des certains marques et lines dans la livre petit que je crois de n’avoir pas ete dans le possession du Sir Thos. Phillips. C’est sur le bord de la Mer Morte tout pres un petit rousseau, entre le Jordan Fleuve et les Montagnes sur le route a St Sabre. »

Aquarelle et gouache sur papier • 36,8 × 70,7 cm • Coll. The British Museum, Londres • © The Trustees of the British Museum.

Il devient persuadé d’avoir été désigné par Osiris pour combattre un démon capable de s’incarner en toute personne ! À Rome, il tente d’attaquer le pape.

Venise, Athènes, Constantinople, Jérusalem… Après un long périple de six mois, les deux voyageurs arrivent en Égypte et remontent la vallée du Nil. Au cours de cette croisière ponctuée par des visites de célèbres tombeaux, le peintre commence à souffrir de maux de tête, entend des voix et se montre agressif à l’égard de Phillips. Pire, il devient persuadé d’avoir été désigné par Osiris pour combattre un démon capable de s’incarner en toute personne ! À Rome, il tente d’attaquer le pape. À Paris, ses symptômes se sont tant aggravés qu’il rentre seul à Londres.

S’agirait-il d’une grave insolation ? Ou d’une maladie mentale semblable à celle de son frère ? Inquiet, son père décide de le faire examiner par un médecin. Le diagnostic est sans appel : Richard n’est pas sain d’esprit. Le 28 août 1843, Robert Dadd emmène son fils à Cobham (Kent) dans le but de l’apaiser. Tous deux dînent à l’auberge et se promènent dans la campagne. Mais, vers 23 heures, le peintre prend son père pour l’incarnation du diable, tente de lui couper la gorge avec une lame de rasoir, et finalement le tue d’un coup de couteau avant d’embarquer pour Calais. Après avoir essayé d’égorger un voyageur dans sa fuite vers Paris, Dadd est arrêté et passe aux aveux. En fouillant son appartement, la police trouve des portraits de plusieurs de ses amis et connaissances représentés la gorge tranchée. Sur lui, elle découvre une liste de personnes à tuer, son père en tête…

Richard Dadd, The Fairy Feller’s Master-Stroke
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Richard Dadd, The Fairy Feller’s Master-Stroke, 1855–1864

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Huile sur toile • 54 × 39,4 cm • Coll. Tate, Londres

Atteint de schizophrénie paranoïde, l’artiste de 27 ans est condamné à perpétuité et passera, sans broncher, le reste de sa vie en hôpital psychiatrique. Durant ces quarante-trois années d’internement (d’abord au Bethlem Royal Hospital, en périphérie de Londres, puis, à partir de 1864, à Broadmoor, asile de haute sécurité situé dans le comté de Berkshire), Richard Dadd continue à peindre sans relâche. À Bethlem, il passe près de dix ans à fignoler son chef-d’œuvre : The Fairy Feller’s Master-Stroke (1855–1864), désormais exposé à la Tate Gallery. Le tableau, qui inspirera une chanson à Freddie Mercury en 1974, et dont le style imprègnera celui du maître de l’illustration Arthur Rackham dans les années 1900, fourmille de minuscules personnages féériques, de végétaux enchevêtrés et de détails énigmatiques. Comme ce petit elfe barbu au regard fixe et aux oreilles pointues niché au centre de l’œuvre, qui pourrait bien être un autoportrait du peintre en proie à ses démons intérieurs…

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À lire

Richard Dadd : The Artist and the Asylum (2011)

Par Nicholas Tromans

Ed. Arts Publishers • 208 p. • £24.99

Retrouvez l'article dans la série Les dossiers criminels de l’art

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