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Lucian Freud et Francis Bacon, Autoportraits, 1963 et 1969
Huiles sur toile • 53,3 x 58 cm et 35,5 x 30,5 cm • Coll. Whitworth Art Gallery, The University of Manchester et Coll. particulière • © Bridgeman Images - The Lucian Freud Archive et © akg-images - Joseph Martin - © The Estate of Francis Bacon / All rights reserved / Adagp, Paris and DACS, London 2018
Nous sommes en 1945. Le jeune Lucian Freud, 23 ans, discute avec un maître de la peinture anglaise de l’époque, Graham Sutherland. Alors que Freud lui demande qui est le plus grand artiste anglais vivant, Sutherland répond qu’il s’agit d’un joueur invétéré de 36 ans vivant à Monte Carlo, et qui détruit souvent ses œuvres après les avoir peintes : un certain Francis Bacon. Il n’en faut pas moins pour aiguiser la curiosité de Freud ! Les deux hommes se rencontrent peu après, à bord du train qui les emmène pour le week-end dans la demeure de Sutherland, dans le Kent. Pendant les trente années qui suivent, les deux peintres se verront de manière quasi quotidienne, jusqu’au jour où le lien sera définitivement rompu. Qu’avaient-ils trouvé l’un chez l’autre ? Et quelle brouille les rendit à jamais ennemis ?
Lucian Freud, Girl with a White Dog, 1950–1951
Huile sur toile • 76,2 × 101,6 cm • Coll. Tate, Londres • © The Lucian Freud Archive / RMN-Grand Palais / Tate Photography
Quoique contraint de fuir Berlin pour Londres à 11 ans, Freud a une enfance stable. Sa mère le préfère à ses deux frères, ce qui lui donne une forme d’assurance insolente, mêlée d’une réelle sensibilité. Peu séduit toutefois par la compagnie des hommes, il leur préfère celle des animaux ; ses premiers carnets de croquis seront envahis de dessins de chevaux et de palefreniers, pour qui il reconnaîtra d’ailleurs avoir nourri ses premiers sentiments amoureux… Lucian jouit évidemment du prestige du nom de son grand-père, Sigmund, et ce, d’autant plus que l’heure en Grande-Bretagne est au triomphe du surréalisme, héritier direct des théories de la psychanalyse. Freud dessine dès l’adolescence. Ses parents l’inscrivent à la prestigieuse Central School of Art de Londres à 16 ans, mais il abandonne au bout de quelques mois, tant le format rigide de l’institution l’ennuie, pour rejoindre l’école du peintre Cedric Morris, dont il préfère l’approche plus libre et informelle.
Francis Bacon, Two Figures, 1953
Huile sur toile • 152,5 × 116,5 cm • Coll. particulière • © The Estate of Francis Bacon / All rights reserved / Adagp, Paris and DACS, London 2018
Bacon, lui, devient artiste tardivement, vers 30 ans, après une enfance et une adolescence plus douloureuses. Né à Dublin, en 1909, d’un père entraîneur de chevaux et ancien capitaine d’infanterie, il a une santé fragile, au grand dam de ce dernier, qui l’élève à la dure. Il aurait demandé à ses palefreniers de littéralement fouetter son fils pour « en faire un homme » ; ironie du sort, c’est avec ces mêmes palefreniers que le jeune Francis connaît ses premiers ébats amoureux. Peu avant ses 20 ans, son père le surprend en train de se mirer en petite tenue, portant les sous-vêtements de sa mère, et le met à la porte de la demeure familiale. Bacon vivra successivement à Londres, Berlin et Paris, où il découvre le monde de l’art. Il est particulièrement marqué par une exposition de dessins néo-classiques de Picasso, inspirés d’Ingres. De retour à Londres en 1928, il s’installe avec son ancienne nourrice et peint, de manière intermittente d’abord, puis passionnément.
Quand Freud rencontre Bacon, ce dernier est devenu un artiste extrêmement prolifique. Ses œuvres torturées, marquées par son enfance traumatique et par le drame de la guerre, ne laissent que peu de place à la futilité. Lucian est impulsif mais timide, et travaille de manière disciplinée, quand Francis, doté d’un bagout légendaire mêlé d’une juste dose d’ironie qui charme tous ceux qu’il croise sur son passage, sort jusqu’à des heures indues. Mais, à l’approche d’une exposition, il s’enferme dans son studio et travaille sans répit, pendant des jours entiers. Alors que Bacon déteste la présence charnelle de ses sujets, jugée trop distrayante, et préfère peindre d’après photo, Freud fait, lui, poser longuement ses modèles. Autre différence : Freud dessine avant de peindre, tandis que Bacon peint de manière instinctive et viscérale. Peu à peu, cependant, Freud libérera davantage sa touche au contact de son ami. Toujours est-il que, au-delà des treize années qui les séparent, bien des choses les distinguent.
Lucian Freud, Portrait de Francis Bacon, 1952
Huile sur cuivre • 18 × 13 cm • Coll. Tate, Londres • © The Lucian Freud Archive
Le caractère à la fois rigoureux et volcanique de Bacon lui vaudra d’être considéré par son jeune ami comme « la personne la plus sage et sauvage que je connaisse ».
Et pourtant, ils ressentent une réelle admiration l’un pour l’autre. Freud est fasciné par son aîné : « Je réalisai immédiatement, déclarera-t-il des années plus tard, que son travail était directement lié à la manière dont il ressentait la vie. Le mien a contrario paraissait très laborieux. » Le caractère à la fois rigoureux et volcanique de Bacon lui vaudra d’être considéré par son jeune ami comme « la personne la plus sage et sauvage que je connaisse ». Francis, lui, est attiré par le jeune Lucian, dont il admire le charme électrique, la capacité à parler d’art et l’immense talent de dessinateur. Pourtant, Freud gardera toujours l’impression que Bacon est insensible à sa production artistique. Ce dernier est perçu comme révolutionnaire dans les années 1940, contrairement à Freud. C’est l’influence de son ami qui transformera la minutie quasi obsessionnelle des portraits réalistes de Lucian en des œuvres de plus grande amplitude, empreintes d’une forte tension psychologique, liée sans doute aux temps de pose atrocement longs qu’il impose à ses sujets.
Bacon, qui pourtant tient peu en place, accepte d’ailleurs de poser pour Freud en 1952. En résultera une œuvre majeure : de la taille d’un livre de poche, elle dépeint sur une plaque de cuivre un Bacon semblant à la fois pensif et animé d’une véritable rage intérieure. Le portrait fut le clou d’une rétrospective de Freud à Washington, en 1987, et fut volé peu après dans un musée allemand. Freud sera également immortalisé à plusieurs reprises par son mentor, et le triptyque Trois études de Lucian Freud (1969) sera vendu pour 142 millions de dollars par Christie’s en novembre 2013.
Francis Bacon, Three Studies of Lucian Freud, 1969
Huile sur toile • 198 x 147,5 cm chacun • Coll. particulière • © Chrsitie's / © The Estate of Francis Bacon / All rights reserved / Adagp, Paris and DACS, London 2018
Mais alors, pourquoi les deux artistes, inspirés l’un par l’autre, cessèrent-ils soudainement de se fréquenter ? Difficile à dire avec certitude. Selon Freud, Bacon devint jaloux lorsque le premier commença à connaître un succès aussi vibrant que celui de son aîné. D’autres suggèrent que Bacon se lassa d’entretenir le train de vie du jeune artiste. D’autres encore affirment que c’est Freud qui enviait la réussite de son mentor.
Lucian Freud, Benefits Supervisor Sleeping, 1995
Huile sur toile • 151,3 × 219 cm • Coll. particulière • © The Lucian Freud Archive / Bridgeman Images
Toujours est-il que, dans les années 1970, ils deviennent aussi distants qu’ils étaient proches. Francis Bacon taxe les œuvres de Lucian Freud de naïveté, leur reprochant d’être « réalistes sans être réelles ». Freud se venge en refusant toute sa vie de prêter Two Figures, une œuvre de Bacon de 1953 qu’il avait acquise pour une bouchée de pain. Et pourtant, c’est bien grâce à son mentor que son style évoluera et passera du portrait détaillé, intime mais peut-être un peu naïf, à des œuvres d’une précision quasi chirurgicale, se plaisant à exhiber les moindres plis et replis du corps humain. Début 2018, une exposition à la Tate Britain rassemblait les œuvres des frères ennemis, et celles de quelques autres artistes, sous le titre « All Too Human ». Sans doute un bon résumé de cette amitié tumultueuse : une relation humaine, trop humaine, capable du meilleur comme du pire.
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