Antoine de Saint-Exupéry, Le Petit Prince sur l’astéroïde B612, 1943
lithographie couleur, illustration pour "Le petit Prince" • Coll. British Library, Londres • © British Library Board. All Rights Reserved / Bridgeman Images
C’est le second livre le plus traduit au monde après la Bible. Paru pour la première fois en 1943 aux États-Unis, Le Petit Prince se vend chaque année à cinq millions d’exemplaires, qui s’ajoutent aux 200 millions déjà rangés dans les bibliothèques du monde entier. Ce court conte philosophique est le livre préféré de bien des Français, qui le placent en tête d’un palmarès où il côtoie Victor Hugo et Albert Camus. Sans oublier les produits dérivés ! On ne compte plus les tasses, carnets, figurines ou encore les sets de table qui reprennent à volonté sa célèbre silhouette, habillée d’un manteau vert et coiffée de cheveux d’or… Mais alors, comment s’explique un tel succès, que ne démentent ni les années ni le passage des modes ? Pourquoi, pour son anniversaire, se multiplient les expositions et les livres ? Pourquoi la Poste édite-t-elle un timbre et la Monnaie de Paris une série de pièces ?
Antoine de Saint-Exupéry, vers 1922
© PVDE / Bridgeman Images
À l’origine, il y a un célèbre aviateur. Formé aux beaux-arts et à l’architecture, Antoine de Saint-Exupéry (1900–1944) devient pilote à l’âge de 22 ans, pendant son service militaire. Parallèlement, il prend la plume, imprégné de ses vols et de ses découvertes. Lorsque sort Le Petit Prince, Saint-Exupéry est déjà bien connu des lecteurs français, qui ont dévoré son Courrier sud, paru en 1929, puis Vol de nuit en 1931, lauréat du prix Femina, et enfin Terre des hommes en 1939, grand prix du roman de l’Académie française. Cet homme étonnant, aviateur autant qu’écrivain, issu de la noblesse mais d’un humanisme revendiqué, est riche de ses voyages à travers le monde ; il fascine. Journaliste aussi, il observe avec un œil de reporter le Vietnam, la Russie, l’Espagne. La Deuxième Guerre mondiale le voit entrer dans la Résistance… Puis disparaître brutalement, un jour de 1944… On ne retrouvera son avion qu’en 2003, au large de Marseille.
En 1946, Le Petit Prince paraît en France, chez Gallimard, dans le contexte troublé de l’après-guerre. L’affection immédiate que s’attire ce personnage rêveur et exilé dans les étoiles est amplifiée par la disparition récente de son auteur, déclaré « mort pour la France ». Les ventes s’emballent. La guerre encore dans les mémoires, le conte doux-amer réenchante les cœurs durcis par des années d’horreur. Son ton naïf, volontairement enfantin, s’accompagne de dessins, devenus rapidement aussi cultes que la dégaine de Charlie Chaplin ou les oreilles de Mickey Mouse. C’est d’ailleurs sur eux que s’ouvre le récit, ou plutôt sur la tentative du jeune narrateur de dessiner un boa ayant avalé un éléphant, et que les adultes ont pris, à tort, pour un simple chapeau. « Les grandes personnes m’ont conseillé de laisser de côté les dessins de serpents boas ouverts ou fermés, et de m’intéresser plutôt à la géographie, à l’histoire, au calcul et à la grammaire. C’est ainsi que j’ai abandonné, à l’âge de six ans, une magnifique carrière de peintre. » Avant de croiser, des années plus tard, une « drôle de petite voix » qui lui demande : « S’il vous plaît… dessine-moi un mouton ! » : le Petit Prince !
Vue de l’exposition « Antoine de Saint-Exupéry. Un Petit Prince parmi les Hommes », à La Sucrière, Lyon
© Photo Bernard Aïach
Riche de son enseignement aux Beaux-Arts, Saint-Ex’ avait déjà illustré à l’encre quelques-uns de ses poèmes, fait le portrait de ses camarades.
Ce personnage, Saint-Exupéry le dessine depuis des années avant de lui consacrer un livre entier : sur le coin de nappes en papier au restaurant, sur ses lettres… La silhouette se faufile partout ; elle lui est inspirée par certains de ses amis, comme l’écrivain suisse Denis de Rougemont, qui aurait posé pour lui. Riche de son enseignement aux Beaux-Arts, Saint-Ex’ avait déjà illustré à l’encre quelques-uns de ses poèmes, fait le portrait de ses camarades. Pour son Petit Prince, il refuse la collaboration de Bernard Lamotte, peintre et illustrateur, et décide de s’atteler lui-même aux illustrations qui ornent quasiment toutes les pages du livre. La modestie de l’entreprise lui confère toute sa puissance : le trait est léger, l’imaginaire habité de grâce, les couleurs douces… Tout va de pair avec les phrases épurées et faussement naïves qui réchauffent le cœur des lecteurs.
Antoine de Saint-Exupéry, Page illustrée dans « Le Petit Prince », 1943
illustration pour « Le petit Prince » • Coll. British Library, Londres • © British Library Board. All Rights Reserved / Bridgeman Images
Son immense notoriété a dépassé, de très loin, son ambition : le destin tragique de son auteur, mais aussi l’insatiable besoin de réconfort d’un siècle toujours plus confronté à la cruauté des hommes l’expliquent en partie. D’où les innombrables produits dérivés, d’où les expositions à la Sucrière de Lyon (immersive et divertissante), à L’Envol des Pionniers à Toulouse (concentrée sur Saint-Exupéry) ou encore au musée des Arts décoratifs de Paris début 2022 (où l’on pourra découvrir pour la toute première fois le manuscrit original et des dessins inédits !).
Vue de l’exposition « Antoine de Saint-Exupéry. Un Petit Prince parmi les Hommes », à L’Envol des Pionniers, Toulouse
© Tempora
La maison d’édition Gallimard rend elle aussi hommage au best-seller avec Dessine-moi le Petit Prince. Riche de 40 dessins réalisés par des auteurs de bandes dessinées et illustrateurs – Frank Margerin, Derib, Florence Cestac, Loustal, Moebius –, le livre consacre Le Petit Prince en monument de la culture commune, et comporte une belle interview de Joann Sfar, qui a adapté Le Petit Prince en BD et nous donne le mot de la fin : « J’ai découvert, avec la multiplication des traductions de la bande dessinée, que chaque pays la recevait très différemment, selon la vision qu’il a du livre de Saint-Exupéry. Par exemple, pour nos amis japonais, Le Petit Prince est une œuvre de sagesse pour adultes. À l’inverse, les Anglais le considèrent strictement comme un livre illustré pour les enfants. (…) Pour ma part, j’ai le sentiment que si le livre parle à nos souvenirs d’enfance, il s’adresse tout de même beaucoup à l’adulte, il arrive à faire résonner quelque chose qui reste toujours vivant en nous, qui est le temps du questionnement sincère, le moment de la chevalerie. On voit bien que le Petit Prince rappelle en permanence l’aviateur à ses devoirs de chevalier. » Logique, donc, que ce charmant personnage devienne aujourd’hui un ambassadeur de l’écologie au château de La Bourdaisière, où une exposition (encore !) en fait le personnage principal d’un parcours didactique intitulé « Dessine-moi ta planète ». Décidément, le petit homme n’a pas fini de nous inspirer.
Antoine de Saint-Exupéry. Un Petit Prince parmi les Hommes — La sucrière
Du 19 mai 2021 au 7 novembre 2021
La Sucrière • 49-50 Quai Rambaud • 69002 Lyon
www.lasucriere-lyon.com
Antoine de Saint-Exupéry. Un Petit Prince parmi les Hommes — L'envol des Pionniers
Du 17 octobre 2021 au 2 janvier 2022
L’Envol des Pionniers • 6 Rue Jacqueline Auriol • 31400 Toulouse
www.lenvol-des-pionniers.com
Dessine-moi ta planète
Du 29 juin 2021 au 15 novembre 2021
Château de La Bourdaisière • 25 Rue de la Bourdaisière • 37270 Montlouis-sur-Loire
www.labourdaisiere.com
À la rencontre du Petit Prince
Du 17 février 2022 au 26 juin 2022
Musée des Arts décoratifs • 107, rue de Rivoli • 75001 Paris
madparis.fr
Dessine-moi le Petit Prince
Ouvrage collectif
À paraître le 7 octobre
Éd. Gallimard • 168 p. • 29,90 €
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