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Pour sa 51e édition, le festival d’Angoulême, grand raout du 9e art, propose, entre autres réjouissances, une exposition consacrée à son Grand Prix 2023, Riad Sattouf, à travers son ouvrage l’Arabe du futur, envisagé dans ses dimensions autobiographiques mais aussi sociales et politiques, une rétrospective de l’autrice mangaka Moto Hagio, l’une des premières femmes à s’emparer du médium, et une plongée dans l’univers de la singulière Nine Antico. Sans oublier un duo flamboyant lancé dans une course folle : le dessinateur Lorenzo Mattotti et l’écrivaine Maria Pourchet unissent leurs forces, à l’occasion de l’Olympiade Culturelle Paris 2024, dans l’exposition « Attraper la course – L’art de courir », où il est question de la discipline sportive en tant que telle mais aussi en tant que fuite, urgence, instinct animal et primaire.
De son côté, la Cité internationale de la bande dessinée propose un parcours sur les liens de la BD avec le monde culinaire, des banquets d’Astérix aux délires alcoolo-gastronomiques des Noceurs de Brecht Evens en passant par l’album En cuisine avec Alain Passard de Christophe Blain, avec une affiche d’exposition signée pour l’occasion Posy Simmonds. L’autrice britannique est également à l’honneur à Paris, à la BPI bibliothèque publique du Centre Pompidou, qui retrace la carrière de cette virtuose de la ligne alliant avec humour littérature et dessin pour incarner au mieux le concept du roman graphique. Tous les ouvrages en lice pour les différentes distinctions remises (Fauve d’or – Prix du meilleur album, Fauve d’Angoulême – Prix spécial du jury, Prix Révélation…) sont d’ailleurs présentés à la BPI jusqu’à mi-février. Nous en avons retenu dix, particulièrement bouleversants, puissants et palpitants.
James Tynion IV, Couverture de la bande-dessinée « The Nice House On The Lake » Tome 2
© Éditions Urban Comics
Que feriez-vous si vous étiez prisonnier avec une poignée d’individus dans une luxueuse propriété juste après la fin du monde ? Ils sont trentenaires, artiste, autrice, scientifique, comptable, reporter, médecin, et sont les seuls survivants d’une catastrophe qui a exterminé le genre humain, sauvés in extremis par un ami commun qui les avaient conviés à passer le week-end dans un endroit de rêve… Un certain Walter venu d’ailleurs qui joue avec leurs nerfs et leur capacité à se supporter, à ne pas sombrer dans la folie, pour se sortir de ce huis clos cauchemardesque. Dans ce thriller apocalyptique haletant, servi par un agencement de strips dynamique et complexe comme le sont les méandres de l’esprit, les tensions ne retombent que pour mieux surprendre le lecteur.
James Tynion IV, Planche extraite de « The Nice House On The Lake »
© Éditions Urban Comics
The Nice House on the Lake (tome 1 et 2)
Par James Tynion IV
Carlos Portela et Keko, Couverture de la bande-dessinée « Contrition »
© Éditions Denoël Graphic
C’est un polar plus sombre que la nuit. Surtout lorsqu’elle s’abat sur Contrition Village, comté de Palm Beach en Floride, où vivent des âmes damnées, pédocriminels, violeurs et harceleurs sous surveillance ou en fin de peine, et que l’un d’eux périt dans les flammes d’un incendie trop parfait pour être accidentel. Marcia, journaliste aux aguets qui s’ennuie dans son journal local, décide de mener l’enquête et s’enfonce dans les ténèbres de l’inconcevable. Tout en contrastes appuyés de noir et blanc, dans un style cinématographique réaliste – magnifique succession de plans nocturnes avec des jeux d’ombres et de perspectives angoissants –, le récit explore les faces les plus obscures de l’individu et déroule le fil d’une implacable fiction.
Carlos Portela et Keko, Planche extraite de la bande-dessinée « Contrition »
© Éditions Denoël Graphic
Daniel Clowes, Couverture de la bande-dessinée « Monica »
© Éditions Delcourt
Attention les yeux, Daniel Clowes, figure emblématique de la bande dessinée indépendante nord-américaine, est de retour avec un roman graphique psychédélique, mêlant habilement différents genres, entre fantastique, horreur et récits intimes. Dans une veine flashy très lowbrow, ce courant surréaliste pop né à la fin des années 1960 dont il se nourrit depuis ses débuts, l’auteur nous plonge dans l’esprit et la vie de Monica, tourbillon d’émotions et de sentiments vertigineux, où peu à peu se rejoignent les fragments épars d’une réalité bousculée par des projections de l’inconscient, des réminiscences du passé et des délires mystiques. Et surtout l’esprit diabolique d’un auteur démiurge passé maître dans l’art de perturber nos esprits parfois trop sages.
Daniel Clowes, Planche extraite de la bande-dessinée « Monica »
© Éditions Delcourt
Collectif dirigé par Marjane Satrapi, Couverture de la bande dessinée « Femme Vie Liberté »
© Éditions L’Iconoclaste
En soutien au soulèvement des Iraniens après l’assassinat par la police des mœurs, le 16 septembre 2022, de Mahsa Amini détenue pour n’avoir pas « bien » porté le voile, la dessinatrice et réalisatrice Marjane Satrapi, autrice du désormais culte Persepolis, a réuni en un ouvrage des spécialistes du sujet et des talents du 9e art. Les premiers ont écrit des textes et des scénarios sur lesquels ont planché ensuite Shabnam Adiban, Catel, Coco, Pascal Rabaté, Lewis Trondheim, Joann Sfar et d’autres, réalisant des images d’une grande force visuelle… À commencer par la couverture, signée Satrapi (dont nous avions fait notre une en juin), qui avait créé ce dessin dans la foulée des événements avant de se lancer dans cette épopée artistique pour comprendre la situation du pays et adresser un signe fraternel aux Iraniennes et Iraniens dans leur combat pour la liberté.
Planche extraite de « Femme Vie Liberté »
© Éditions L’Iconoclaste
Femme, Vie, Liberté
Sous la direction de Marjane Satrapi
Nine Antico, Madones et putains
© Éditions Dupuis
Dans un style cru et nerveux à l’encrage épais, parfois rehaussé de rouge sang, Nine Antico brosse le portrait de trois femmes prises dans la tourmente, en Italie du Sud. Elle raconte Agata, qui meurt en 1911 dans un sanatorium ravagé par l’irruption du Stromboli, où son père l’avait envoyée pour la tenir à l’écart du scandale, après l’assassinat de sa mère par son amant. Lucia, tondue au lendemain de la Seconde Guerre mondiale pour avoir fréquenté un soldat allemand, déserteur du régime nazi, qui deviendra tenancière d’un bordel. Et Rosalia, qui paiera de sa vie le courage d’avoir dénoncé plusieurs mafieux de son village dans les années 1990. Chacune, innocente, déterminée ou héroïque, porte le prénom d’une de ces saintes traitées de putains et martyrisées pour s’être opposées aux lois du silence et du patriarcat.
Madones et putains
Par Nine Antico
Un enfant soldat de 12 ans, prénommé Nivek, est sorti des mines du Kivu au Congo, où il travaillait, pour devenir une arme redoutable au service d’une milice sans foi ni loi, les Raïa Mutomboki. Il finit par prendre le large et traverse le continent africain jusqu’aux côtes libyennes pour gagner l’Europe au péril de sa vie, aux côtés de son camarade Joseph. Ce voyage initiatique bouleversant est un conte sombre où la violence du monde côtoie sa beauté – particulièrement lors de la traversée de la jungle luxuriante, d’une savane et d’un désert propice aux divagations poétiques. Il est aussi un récit politique en prise avec la réalité des réfugiés et des migrations contemporaines, porté par le trait stylisé redoutablement expressif de Sergio García Sánchez.
Antonio Altarriba, Sergio García Sánchez et Lola Moral, Planche extraite de « Le Ciel dans la tête »
© Denoël Graphic
Le Ciel dans la tête
Par Antonio Altarriba, Sergio Garcia Sanchèz et Lola Moral
« Notre sang bout, l’impatience bat dans nos cœurs. » En utilisant le procédé brut et incisif de la gravure – traits blancs grattés, lacérés, découpés à vif, à même le bois noir, à même le récit historique –, l’auteur John Vasquez Mejías raconte la révolution armée qui secoua Porto Rico en octobre 1950, où les indépendantistes menés par Albizu Campos se soulèvent contre le gouvernement colonial avant d’être écrasés dans la violence. Découverte par Christophe Colomb en 1493, sous domination espagnole jusqu’à la conquête des États-Unis à la fin du XIXe siècle, l’île reste un territoire américain. Un récit incisif, sous tension, ode à la résistance, cri pour l’indépendance et la liberté des peuples à disposer d’eux-mêmes et de leurs terres.
John Velasquez Mejias, Planche extraite de « Et l’île s’embrasa »
© Éditions Ici-bas
Josh Pettinger, Couverture de la bande-dessinée « Goiter »
© Éditions Ici Même
Un ventriloque dépressif en tournée pris pour un serial killer, une serveuse esseulée qui tombe amoureuse d’une tête d’homme prisonnier d’une autre dimension, la vie familiale affligeante et banale d’un catcheur en perte de vitesse, un garçon de plage pris au piège d’un scénario rocambolesque, l’ouvrier d’une usine du futur qui tente d’échapper au système de surveillance virtuel qui régit sa vie… Entre science-fiction, satire sociale et fables absurdes, ce recueil de nouvelles douces-amères épousant l’esthétique de l’Amérique des années 1950 confirme que Josh Pettinger est une des figures montantes de la bande dessinée indé. Son humour décalé et faussement naïf s’avère délicieusement attachant.
Josh Pettinger, Planche extraite de « Goiter »
© Éditions Ici Même
Bienvenue à Lapyoza, île autonome perdue au beau milieu de l’océan, berceau d’une mystérieuse civilisation. Sur ses ruines, les habitants ont construit une architecture sur pilotis, immense structure dominant l’horizon, pour vénérer Höda, l’homme aux mille visages. C’est dans ces lieux isolés que s’écrase l’aéroplane de Pavil, un « impérial » comme le nomment les insulaires, tout droit venu du continent… Il va découvrir les coutumes et le mode de vie de cette communauté et chercher à en percer les mystères dans un récit entre science-fiction et archéologie où il est question de mémoire, de choc des civilisations, d’incompréhension et surtout de rencontrer l’autre, cet étranger capable d’ébranler nos certitudes. L’esthétique épurée, le trait simplifié évoquent les codex mayas quand les gammes colorées – des bleus profonds pour les plongées sous-marines, un ciel rose orangé une fois à la surface, des camaïeux de marine et de noir pour les scènes nocturnes – confèrent à l’ensemble une étrange aura.
Planche extraite de « Le Visage de Pavil »
© Éditions 2024
Alexandro Tota, Couverture de la bande-dessinée « L’Illusion magnifique »
© Éditions Gallimard
New York 1938, la jeune Diana Morgan débarque de son Kansas natal sans un sou en poche mais dotée d’une imagination débordante qui va lui ouvrir les portes des comics books alors en plein essor. Sous le nom de Bob Smoke – pseudo tout trouvé eu égard au machisme ambiant qui exige d’être un homme pour être crédible et aux nombreuses cigarettes consommées –, elle se lance comme scénariste, flanquée d’un dessinateur aussi alcoolique que cynique. Les super-héros qu’ils imaginent, comme Dogman, défenseur des opprimés et des luttes sociales, les mèneront sur la route du succès, dans les bars et les manifestations des militants communistes. Rythme haletant, trait enlevé et débridé, ce premier tome mêle avec brio récit intime et esthétique des comics américains. Vite, la suite !
Alexandro Tota, Planche extraite de « L’Illusion magnifique »
© Éditions Gallimard
51e édition du festival d'Angoulême
Du 25 janvier 2024 au 28 janvier 2024
Angoulême
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