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Riad Sattouf, Pascal Brutal (détail), 2006-2014
© Riad Sattouf
Des comics à succès aux indés subversifs, il a envahi la bande dessinée tous azimuts pour devenir une indétrônable icône malgré son manque total de qualités. Plus fort que le super-héros, voici l’anti-héros. Les lecteurs et lectrices en ont fait leur outsider adoré.
Vulnérable, minable, maladroit, quelconque, moche, disgracieux, dépressif, paumé, égoïste, lâche, acariâtre, idiot, malhonnête, parfois carrément pervers, cruel, dépourvu de la moindre once de morale, il adopte mille et un visages. Chacun peut y reconnaître ses petits et grands travers – ou ceux du voisin. Simple mortel, il est un personnage exutoire, caricature de nous-mêmes, miroir de nos lamentables échecs.
Alain Dodier, Makyo & Le Tendre, Jérôme K. Jérôme Bloche, 1985–2022
C’est un peu un anti James Bond, néanmoins fort sympathique. Et efficace lorsqu’il s’agit de résoudre des enquêtes complexes bien ficelées.
série Jérôme K. Jérôme Bloche (tomes 1 à 28), éd. Dupuis
Humour grinçant, ironique, cynique, tragique, mélancolique, facétieux ou trash, avec lui, tout est permis.
Un double honteux, une jumelle maléfique autorisée à faire n’importe quoi, à braver l’interdit, à piétiner les règles de bienséance et tabous de la société. Le super-héros peut être un personnage ordinaire à qui il arrive des aventures extraordinaires qu’il affrontera avec plus ou moins de succès. Il peut aussi bien ne rien lui arriver. Dans ce cas, c’est précisément la banalité du quotidien, avec ses multiples détails a priori anodins, qui régale les lecteurs. Car l’anti-héros a un gros avantage sur ses congénères : il permet de tirer toutes les ficelles du rire, du plus subtil au plus gras.
Humour grinçant, ironique, cynique, tragique, mélancolique, facétieux ou trash, avec lui, tout est permis. Son représentant le plus célèbre s’appelle Gaston Lagaffe, un nom qui annonce un réjouissant programme de catastrophes en cascade. Depuis plus de cinquante ans qu’il sème la zizanie à la rédaction du Journal de Spirou, et rend fou ses collègues, l’excentrique je-m’en-foutiste en espadrilles, joueur de trombone à ses heures perdues – c’est-à- dire n’importe quand – créé en 1957 par Franquin (disparu en 1997), a fait des siennes jusqu’en 1991. Il vient de reprendre du service sous la plume de Delaf, dans un nouvel opus sorti chez Dupuis, malgré le conflit ayant opposé la maison d’édition à la fille de l’auteur, Isabelle Franquin, effrayée par les nouvelles techniques numériques du dessin.
Delaf, Le Retour de Lagaffe, 2023
Il nous avait manqué depuis plus de trente ans qu’il avait disparu des radars. Gaston Lagaffe est de retour, sous la plume de Delaf, et il n’a rien perdu de sa maladresse légendaire.
© Delaf / éd. Dupuis.
Que les fans se rassurent, Delaf est resté fidèle à l’âme foutraque de cet anti-héros lunaire des plus attachants, en jouant à fond la carte du come-back, à commencer par le titre de ce nouvel album paru fin 2023, le Retour de Lagaffe, truffé d’allusions à ses frasques passées.
D’autres membres de cette super famille d’anti-héros continuent de hanter la mémoire collective du 9e art. Comme la cousine Bécassine, bonne et gouvernante bretonne née en 1905, le caporal Blutch, militaire engagé dans l’armée nordiste durant la guerre de Sécession qui ne pense qu’à déserter (les Tuniques bleues, 1968), Jérôme K. Jérôme Bloche, jeune détective privé maladroit qui rêve de ressembler aux héros des polars américains, Agrippine, l’adolescente mal lunée à hurler de rire imaginée en 1988 par Claire Bretécher, ou sa cousine Henriette, créée par le duo Dupuy-Berberian, pré-ado myope et gironde à l’humour corrosif, qui livre ses états d’âme à son journal intime.
Manu Larcenet, Blast, 2009–2014
Hors norme, imposant, inquiétant, soupçonné de meurtre, Polza Mancini est l’un des anti-héros qui ont marqué de façon indélébile, à l’encre noire du polar, le 9e art.
© Manu Larcenet / éd. Dargaud.
Un peu plus âgé mais guère plus mature, le rocker à banane Lucien, spécialiste des plans foireux installé en banlieue parisienne, apparu sous la plume de Margerin dans les pages de Métal Hurlant en 1979, ou le décapant Jean-Claude Tergal de Tronchet, personnage au physique ingrat abonné aux échecs sentimentaux et sexuels, sorti en 1989 dans Fluide Glacial, résonnent comme un hymne au loser. Paru à la même époque, plus sombre et poétique, l’Homme sans talent de Yoshiharu Tsuge met en scène un auteur de manga qui, en refusant tout compromis, s’enfonce avec langueur dans la précarité et l’échec, avec pour seule planche de salut un regard pétri d’ironie sur l’immanence du monde. Car à quoi bon chercher à réussir sa vie quand l’inéluctable est écrit d’avance ?
Ce territoire singulier tragi-comique où vivent nos anti-héros a livré au 9e art quelques pépites, dont le sidérant Blast (2009) de Manu Larcenet, avec ses traits graphiques rugueux en noir et blanc, qui suit les errances de Polza Mancini, écrivain-clochard obèse accusé de meurtre, affecté par un drôle de phénomène, le blast, sorte d’explosion intérieure durant laquelle il ressent la réalité du monde avec une acuité intense.
Posy Simmonds, Cassandra Darke, 2018
Quelques traits de crayon bien sentis suffisent pour traduire l’attitude affligée et bornée de cette anti héroïne british qui ne s’encombre d’aucune obligation et ose ce que l’on s’interdit.
© Posy Simmonds / Denoël Graphics.
Dans une veine fort différente, la reine du roman graphique Posy Simmonds, avec son album Cassandra Darke, nous a offert en 2019 une anti-héroïne « so British » délicieusement détestable. La dessinatrice et autrice à succès (ses deux ouvrages Gemma Bovery et Tamara Drew ont été adaptés au cinéma) s’est librement inspirée du célèbre Scrooge des Contes de Noël de Charles Dickens pour écrire un polar intimiste et conter les mésaventures rocambolesques d’une galeriste londonienne acariâtre politiquement incorrecte. À contre-courant des figures féminines charmantes qui ont longtemps dominé la BD, Cassandra est vieille et méchante, elle invective tous ceux qui ne se comportent pas comme elle l’entend, jette les cartes de vœux direct à la poubelle, critique à tout va ses proches (surtout sa sœur qui a épousé son ex-mari) et sa nièce aux mœurs légères, n’hésite pas à vendre des copies d’un artiste disparu qu’elle représentait, mais elle est avant tout libre, honnête intellectuellement et se moque du regard d’autrui.
Riad Sattouf se montre lui aussi particulièrement doué dans cette veine anti-héroïque, lorsqu’il croque de son trait incisif le personnage des Pauvres Aventures de Jérémie, trentenaire qui tente de se faire une place dans l’univers graphique des jeux vidéo – offrant une vision décapante du monde de l’entreprise et des rapports hommes-femmes –, ou l’hilarant Pascal Brutal, macho super musclé rasé de près, gourmette au poignet, qui roule pour sa bosse dans un monde ultra-libéral.
Pierre La Police, Les Praticiens de l’infernal, 2022
Des personnages monstrueux et des saynètes à l’humour ultradécalé… L’auteur atteint le paroxysme de l’absurde pour nous faire sourire, rire et mettre son grain de sable dans le mécanisme de la rationalité. Alain Dodier,
© Pierre La Police / éd. Cornélius.
Les super-héros qui ont basculé du côté obscur de la force constituent une caste à part dans la famille des anti-héros.
Dans un style totalement absurde et décalé, le faux super-héros Plageman créé par Guillaume Bouzard est un jeune vacancier maigrichon qui s’improvise justicier en choisissant de « chasser le beauf là où il se trouve pendant l’été ». Une sorte de fils rebelle du fameux Superdupont inventé par Jacques Lob et Marcel Gotlib au début des années 1970, Superman franchouillard ultra-patriote portant béret, marcel et charentaises, chargé de défendre son pays contre les méchants du camp de « l’Anti-France » (terme repris d’un discours du Premier ministre d’alors, Raymond Barre, sous la présidence de Valéry Giscard d’Estaing). Pour ses créateurs, la vraie mission du personnage de la série parue dans Pilote puis dans Fluide Glacial était, déjà, de tourner en dérision la xénophobie ambiante, ce qui n’empêchera pas l’extrême droite de chercher à le récupérer au premier degré.
Les super-héros qui ont basculé du côté obscur de la force constituent une caste à part dans la famille des anti-héros. Adulés des fans de Marvel et des autres comics américains, ils se voient consacrés par des séries entières, à l’image du Joker, l’ennemi juré de Batman, des personnages de Suicide Squad (l’Escadron Suicide), composés des plus grands criminels de l’univers, tels Harley Quinn et Poison Ivy, ou encore de Deadpool, mercenaire super-vilain, grande gueule qui parle non-stop, multipliant les gags, pas toujours subtils mais efficaces.
Guillaume Bouzard, Plageman – L’homme-plage (tome 1 & 2), 2004
Avec un ballon de beach-volley crevé en guise de masque et une cape en serviette-éponge, ce vrai-faux héros vengeur vient rétablir l’ordre sur les plages envahies de vacanciers sans scrupule.
© Guillaume Bouzard / éd. 6 Pieds sous Terre.
Parfois, c’est un criminel pur jus qui a le premier rôle, comme dans la série le Tueur de Matz (scénario) et de Luc Jacamon (dessin), plongée dans le quotidien d’un tueur à gages qui s’exprime essentiellement à travers des monologues glaçants. On est loin de Gaston Lagaffe mais toujours dans l’univers singulier, étrange, déstabilisant et réjouissant de ces anti-héros aux potentiels infinis capables d’incarner toute la complexité et les fêlures de l’âme humaine.
51e édition du festival d'Angoulême
Du 25 janvier 2024 au 28 janvier 2024
Angoulême
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Ce condensé de testostérone qui multiplie les clichés machistes dans un futur proche, malgré sa sexualité ambiguë, met à nu les travers et les paradoxes de nos sociétés consuméristes.