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Akira Times, Blue Mode (Kimono Times), 2019
© Akira Times.
Une file d’attente interminable rue de Rivoli, des visiteurs prêts à patienter quatre heures, des salles pleines à craquer, un public conquis, des critiques dithyrambiques et des chiffres de fréquentation à faire pâlir d’envie les plus grands établissements de la capitale : l’exposition que le musée des Arts décoratifs (MAD) consacrait en 2017 à la maison Dior a créé la surprise jusque dans les rangs de ses organisateurs. Pour la première fois, une exposition de mode accédait au statut tant convoité de blockbuster et les 300 robes haute couture réalisées de 1947 à nos jours par Christian Dior et ses successeurs pouvaient prétendre rivaliser avec les maîtres de l’art moderne ou les génies de la peinture ancienne.
« Ce succès est à la fois l’aboutissement d’un processus initié dans les années 1980 et le début d’un mouvement qui donne une nouvelle visibilité au champ de la mode, analyse Olivier Gabet, le directeur du MAD, à l’origine de la manifestation. Liée à d’autres champs de la culture visuelle – le cinéma, la photographie, l’art contemporain, le design, les médias –, la mode offre de nouvelles possibilités aux phénomènes des expositions ; elle montre qu’on peut encore inventer des choses, repenser la scénographie, jouer sur la pluridisciplinarité. » Aurélie Samuel, directrice des collections du musée Yves Saint Laurent de Paris, ne dit pas autre chose : « Est-ce que la mode est un art ? Cette question a mis longtemps à trouver une réponse positive en Occident, contrairement à l’Asie, par exemple, où les textiles et les céramiques sont considérés comme des trésors nationaux, sans hiérarchisation de genres. »
Dans les vénérables institutions que sont nos musées, le textile est longtemps resté le parent pauvre de la création, quand la mode était considérée comme un domaine secondaire dont on devait se méfier en raison de ses liens avec les multinationales du luxe. Il a fallu du temps pour que l’un et l’autre gagnent leurs lettres de noblesse et deviennent un champ de recherche et d’étude historique. L’exposition « Yves Saint Laurent » en 1983 au Metropolitan Museum of Art de New York, la première consacrée à un couturier vivant, a été un événement fondateur. Si les puristes crièrent au scandale, elle permit de faire bouger les lignes et fut notamment à l’origine de la création en France du musée des Arts de la mode, au sein du MAD, trois ans plus tard.
La plupart des expériences similaires menées par la suite ont remporté l’adhésion du public. Moins impressionnante que les beaux-arts, plus accessible, liée à la vie quotidienne, à l’artisanat mais aussi au grand show des défilés où se pressent les people, la mode attire les foules. Olivier Saillard l’a brillamment démontré durant toutes les années où il était à la tête du Palais Galliera-musée de la Mode de la Ville de Paris, en organisant de somptueuses expositions non seulement pour son institution mais aussi hors les murs – on se souvient des robes sculpturales de Madame Grès révélées avec poésie au musée Bourdelle. Fort de ses succès, il a obtenu les espaces permanents dont rêvaient ses prédécesseurs – 700 mètres carrés supplémentaires dans les caves voûtées du palais à découvrir dès le 1er octobre avec la rétrospective Chanel. Des travaux (8,1 M€) financés en partie par la maison de la rue Cambon.
Richard Avedon, Gabrielle Chanel et Suzy Parker habillée par Chanel, Janvier 1959
Derrière chaque femme en tailleur Chanel se cache Gabrielle, libre jusqu’au bout de la clope. Indémodable, et, paraît-il, confortable, le vêtement culte fait les beaux jours de la maison de couture.
© The Richard Avedon Foundation
Ces nouveaux espaces permettront au musée de raconter une histoire de la mode du XVIIIe siècle à nos jours, ce qui implique, pour répondre aux nécessités de la conservation, de changer les pièces tous les trois mois, voire chaque mois pour les plus anciennes. Les collections, riches de plus de 200 000 pièces (costumes, accessoires, sous-vêtements, photos, archives…) constituent l’un des plus grands ensembles au monde. Les jeunes stylistes y auront toute leur place ; depuis 1987, date de la création du département contemporain, le musée Galliera mène une politique d’acquisition active en la matière, renforcée en 2014 grâce au soutien de la Vogue Paris Foundation. Heureux de pouvoir entrer au panthéon des dieux de la mode, les créateurs émergents n’hésitent pas à enrichir les collections du musée en donnant des pièces : une générosité bienvenue en ces temps de vaches maigres.
Même les musées généralistes s’y mettent, sortant de leurs réserves des créations de mode oubliées pour booster leur parcours.
Promis lui aussi à de grands travaux de rénovation et d’extension (pour un budget de 50 millions d’euros avec un concours mettant en lice des architectes tels que Rudy Ricciotti ou l’agence Snøhetta), le musée des Tissus de Lyon a été sauvé in extremis de la banqueroute. La Région Auvergne-Rhône-Alpes, qui a repris en main le musée jusque-là propriété de la chambre de commerce et d’industrie lyonnaise, a été convaincue par ses imposantes collections textiles (parmi les plus riches au monde avec deux millions de numéros et des pièces remontant à l’Égypte pharaonique) mais aussi probablement par l’appétence grandissante du public pour la mode. Et si le musée des Tissus a conservé son nom d’origine, ce sont bien des expositions mode qui ont marqué sa renaissance, la première, l’hiver dernier, consacrée à Yves Saint Laurent, et la suivante à Vivienne Westwood, pour une première rétrospective française. Tout comme il a dû motiver les héritiers Fragonard qui ont décidé de faire rénover l’hôtel Bouchaud de Bussy, à Arles, pour en faire l’écrin précieux d’un musée du Costume entièrement repensé, qui doit ouvrir en 2021. Là encore, le musée reste concentré sur sa vocation historique locale, mais rien ne lui interdit d’ouvrir ses expositions à une conception plus contemporaine et internationale de la mode.
Même les musées généralistes s’y mettent, sortant de leurs réserves des créations de mode oubliées pour booster leur parcours, de la même façon plus ou moins opportuniste et réussie que lorsque l’art contemporain fut appelé en renfort dans les collections d’art ancien pour attirer de nouveaux publics. Le Centre Pompidou, pourtant dépourvu de collections dans le domaine, rêve d’organiser une exposition mode. L’été dernier, son directeur, Bernard Blistène, annonçait vouloir ouvrir le musée national d’Art moderne au secteur.
Vue de l’exposition «Camp: Notes on Fashion» au Metropolitan Museum of Art de New York, 2019
Jeu de miroirs et de symétrie, monochrome pop, mannequin sans tête qui fait de la robe une pièce sculpturale unique : les expositions de mode incitent les musées à repenser les codes de la muséographie.
Courtesy The Metropolitan Museum of Art / BFA. com / Zach Hilty
La mode serait-elle devenue la nouvelle marotte des musées ? « Beaucoup d’entre eux se rendent compte, depuis une dizaine d’années, qu’ils ont négligé tout un pan de leurs collections, constate Aurélie Samuel. Il y a aussi une prise de conscience du côté des maisons de couture, qui réalisent l’importance patrimoniale de leur fonds ; il permet aux jeunes créateurs de s’en inspirer mais sert aussi leur politique commerciale. » Les grandes maisons ont toutes actuellement les yeux rivés sur le musée Yves Saint Laurent, ouvert en 2017, l’un des rares musées monographiques consacrés à un créateur de mode en Europe, à l’instar du musée Christian Dior à Granville, du Cristóbal Balenciaga Museoa, à Getaria (Espagne), du Gucci Garden et du Museo Salvatore Ferragamo à Florence.
« Collectionneurs eux-mêmes, Yves Saint Laurent et Pierre Bergé ont très tôt voulu constituer une sorte de conservatoire de la mémoire, gardant tout ce qui se rapportait aux vêtements, depuis les premiers croquis jusqu’aux déroulés des défilés. De plus, fait essentiel, le statut du musée rend les collections inaliénables. » D’autres maisons de couture, qui possèdent un fonds d’archive digne de ce nom, vont-elles franchir le pas et passer de la galerie d’exposition au musée ? Si rien de concret n’a encore été avancé, ce pourrait bien être la tendance des prochaines années, qui obligera alors les musées spécialisés et généralistes à repenser leur approche d’une discipline en train de devenir la nouvelle coqueluche du monde culturel.
Retrouver notre dossier complet consacré à la passion des musées pour la mode dans notre dernier numéro :
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Motif écossais, bandeau hippie sur coiffure rock, look androgyne… Le traditionnel kimono prend un coup de jeune avec le photographe et graphiste Akira Times. Une tenue à découvrir au Victoria & Albert Museum, dans un parcours spectaculaire dédié à ce vêtement iconique. L’institution londonienne ainsi que le Metropolitan de New York et le MAD à Paris ont fait des expositions de mode un véritable show attirant les foules. Ces succès n’ont pas échappé aux musées plus généralistes qui se sont pris de passion pour un domaine de création longtemps délaissé voire méprisé. La mode serait-elle devenue la nouvelle marotte des expositions ? Tour d’horizon d’un phénomène qui prend de l’ampleur.