“Les Américains” de Saul Steinberg (1958) en dialogue avec la maison Delvaux, 2025
Courtesy Delvaux
Il n’y a pas que les grands couturiers qui créent l’événement durant la Fashion Week. Alors que celle-ci bat son plein à Paris jusqu’au 11 mars, un chef-d’œuvre méconnu de l’artiste Saul Steinberg (1914–1999), illustrateur mythique du New Yorker, a pour l’occasion quitté les réserves des musées royaux des Beaux-Arts de Belgique, où il sommeillait depuis 2007.
Trois panneaux de sa grande fresque intitulée Les Américains sont ainsi exposés dans un sublime hôtel particulier de la place Vendôme au côté de sacs à main de la prestigieuse maison de maroquinerie belge Delvaux, qui a soutenu leur récente restauration. Si la visite n’est réservée qu’à une poignée de happy few, le grand public pourra se consoler à Bruxelles, où l’œuvre monumentale sera exposée cet été (sans plus de détail pour l’instant).
L’ensemble est à l’image de la pratique plurielle de Saul Steinberg, dont les dessins au crayon gras et au pastel se mêlent à des collages de papiers d’emballage et de journaux.
Artiste prolifique doublé d’un esprit génial, Saul Steinberg, né en 1914 en Roumanie, s’est installé aux États-Unis pendant la Seconde Guerre mondiale pour fuir le triste sort réservé aux Juifs d’Europe. Celui qui s’était un temps rêvé architecte se fait vite remarquer pour son trait plein d’humour et de poésie. Pendant près de 60 ans, il s’illustrera notamment comme dessinateur de presse pour le New Yorker, tout en développant une œuvre personnelle protéiforme.
« Les Américains » de Saul Steinberg (1958) en dialogue avec la maison Delvaux, 2025
Courtesy Delvaux
En 1958, l’artiste reçoit la commande d’une œuvre hors norme pour le pavillon américain de l’Exposition universelle de Bruxelles. Il imagine alors une immense fresque de 70 mètres de long, composée de huit panneaux et sobrement intitulée The Americans. L’ensemble est à l’image de la pratique plurielle de Saul Steinberg, dont les dessins au crayon gras et au pastel se mêlent à des collages de papiers d’emballage et de journaux. Sans se départir de son sens de l’humour, l’auteur y livre un regard sans concession sur l’American way of life.
On reconnaît dans le premier des panneaux prêtés à Delvaux, nommé Downtown – Big City, la fascination du dessinateur pour New York et ses hauts buildings parmi lesquels se confondent les silhouettes et les visages stylisés de dizaines d’anonymes. Changement de décor avec Main Street – Small Town, qui projette le spectateur au cœur d’une artère passante dans une petite ville américaine, où se côtoient différents personnages archétypaux : un lecteur de comics, une jeune femme en jean, un homme au revolver ceinturé à la hanche…
Saul Steinberg, The Americans – Cocktail Party, 1958
Collage de papier d’emballage découpé ou déchiré, crayon gras, pastel, encre de Chine, huile sur papier photographique impressionné, marouflé sur carton et posé sur double épaisseur de triplex • 300 × 64 cm • Coll. musée Royaux des Beaux-arts de Belgique, Buxelles • © The Saul Steinberg Foundation / Adagp, Paris, 2025 / Photo Jelle Van Seghbroeck
L’artiste, fervent collectionneur de René Magritte, s’est probablement inspiré d’une œuvre du surréaliste pour Cocktail Party, troisième tableau exposé sous les moulures raffinées de l’hôtel d’Évreux, qui rappelle que ce rituel mondain trouve son origine aux États-Unis. Sur un fond noir ténébreux, Saul Steinberg livre un savoureux pastiche d’une bande dessinée en associant à ses élégantes dessinées en tenue de soirée des bulles déformées remplies de textes illisibles. Par un subtil jeu de miroirs, tout ce petit monde dialogue avec une déclinaison de sacs « Brillant », modèle iconique de la maison Delvaux, lui aussi créé à l’occasion de l’Exposition universelle de Bruxelles en 1958 et inspiré du pavillon Philips, conçu par Le Corbusier – ce même architecte qui un jour écrivit à Steinberg : « Vous dessinez comme un roi » !
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