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Reportage

24h de la vie d’Annie, modèle vivant depuis 23 ans

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Publié le , mis à jour le
Est-ce vraiment un métier ? Pourquoi le choisit-on ? Peut-on en vivre ? Et la pudeur dans tout ça ? Le froid ? Les règles ? L’épilation ? Le modèle qui s’expose (souvent nu) au regard affûté des étudiants en art et en dessin fascine autant qu’il suscite d’interrogations. Nous avons passé une journée avec Annie, qui pose avec un plaisir communicatif depuis vingt-trois ans ! Elle nous a raconté son parcours, son quotidien et surtout pourquoi son travail la passionne. Mise à nu, singulière et poétique.
Le modèle Annie Ferret lors d’une séance de pose aux ateliers des Beaux-Arts de la Ville de Paris, XX<sup>e</sup> arrondissement
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Le modèle Annie Ferret lors d’une séance de pose aux ateliers des Beaux-Arts de la Ville de Paris, XXe arrondissement, 2019

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Photo Maurine Tric

« Profitez de cette dernière séance pour expérimenter des formes, des techniques », lance Frédéric Arditi, professeur, aux élèves de deuxième année qui bavardent bruyamment. Nous sommes à Penninghen, une école d’arts graphiques du VIe arrondissement de Paris. Il est un peu plus de 8 heures du matin, et déjà Annie Ferret est nue sur l’estrade – appelée plus précisément la « sellette ». Le silence se fait, elle adopte une première pose : debout, les mains sur le ventre, jambes en contrapposto. Un élève tend un crayon devant lui, mesurant les proportions. Une autre dessine à toute allure : la pose ne durera qu’une dizaine de minutes. Le petit téléphone qu’Annie garde à côté d’elle sonne légèrement pour lui signaler de changer de position. Face à elle, cinq rangées d’élèves assis sur des tabourets, les cartons à dessins appuyés sur des tréteaux. Ils sont une cinquantaine, chacun avec un point de vue légèrement différent. Ils sont libres dans leur choix esthétique ; certains se concentrent sur le visage, d’autres travaillent les ombres.

Nue, 50 heures par semaine

« Ici, l’exercice est académique », nous explique Annie à la première pause, après 45 minutes passées nue sur la sellette. Pour nous rejoindre à la cafétéria, elle a simplement enfilé une grande tunique à motifs, qui lui donne une allure à la Gustav Klimt. Elle nous raconte le programme de la journée : trois heures à Penninghen ce matin, trois heures dans un atelier des Beaux-Arts de la Ville de Paris cet après-midi, et encore trois heures ce soir, dans le même atelier. Soit une journée de neuf heures, qui s’achèvera à 22 heures. Un sacré rythme ! Certaines semaines comptent jusqu’à 50 heures de pose. Mais le calendrier scolaire compense cette charge de travail : durant les « petites » vacances, le travail ralentit, et durant les mois d’été, il se fait carrément épisodique. Il faut donc anticiper, et carburer durant l’année. Cette cadence convient parfaitement à Annie, qui écrit des romans et des nouvelles, et voyage – « J’ai un pied en Afrique ».

Travail d’un étudiant d’un atelier des Beaux-Arts de la Ville de Paris, XX<sup>e</sup> arrondissement
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Travail d’un étudiant d’un atelier des Beaux-Arts de la Ville de Paris, XXe arrondissement, 2019

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Photo Maurine Tric

C’est en bavardant, alors qu’elle n’a que 18 ans, avec le modèle de son cours de dessin qu’Annie se décide. Elle sera modèle pour payer ses études de lettres. Puis arrivent la vie d’adulte, l’enseignement, le mariage ; elle s’éloigne alors de la pose, pour mieux y revenir un peu avant la trentaine. Aujourd’hui, elle travaille pour une cinquantaine d’ateliers par an (« Peut-être même plus, en vérité ! »), d’Orly à Montparnasse, depuis plus de dix ans.

La pudeur ? « Aucun rapport avec la nudité », affirme-t-elle, ajoutant plus tard : « Il y a une barrière de verre, comme le quatrième mur au théâtre, entre les élèves et moi ; on croit avoir une impression d’intimité, mais c’est le contraire qui se passe ». Il est vrai que les élèves de l’école Penninghen, une fois rangés les crayons, passent et bavardent devant Annie nue comme si de rien n’était.

« Il y a une barrière de verre, comme le quatrième mur au théâtre, entre les élèves et moi.”
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« Il y a une barrière de verre, comme le quatrième mur au théâtre, entre les élèves et moi.”, 2019

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Le modèle Annie Ferret lors d’une séance de pose aux ateliers des Beaux-Arts de la Ville de Paris, XXe arrondissement

Photo Maurine Tric

« Je ne suis pas sûre que la mise à nu soit du côté du modèle. »

A-t-elle froid l’hiver ? Dans certains ateliers, un peu – « mais ce sont les températures très chaudes qui sont pires ». Doit-elle restée mince, épilée ? Ça, peu importe ! « On n’est plus au XIXe siècle. Mais il est vrai que lorsque j’ai travaillé durant quatre années avec le même sculpteur, il n’aurait pas aimé que je tombe enceinte… » Quant aux menstruations, elle fait avec. Mais alors, s’ennuie-t-elle, à rester sans bouger pendant de longues minutes – jusqu’à trois quarts d’heure pour une pose immobile ? Jamais ! Il faut rester concentrée, penser si besoin à la posture suivante, surveiller sa fatigue, ses douleurs. Et puis, elle prend un plaisir d’écrivaine à observer ceux qui la regardent par petits coups d’œil furtifs : « Je ne suis pas sûre que la mise à nu soit du côté du modèle », souffle-t-elle après avoir parlé de l’intérêt sociologique qu’il y a à être au centre des regards – au centre, surtout. « Je vois les blessures, les étudiants qui déchirent leur feuille brusquement, par exemple… » En passant dans les rangs, on s’aperçoit en effet d’une chose : ce sont les élèves qui se dévoilent, bien plus que le modèle, à travers leurs dessins, leurs choix, leurs renoncements.

« Je vois les blessures, les étudiants qui déchirent leur feuille brusquement, par exemple… »
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« Je vois les blessures, les étudiants qui déchirent leur feuille brusquement, par exemple… », 2019

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Le modèle Annie Ferret lors d’une séance de pose aux ateliers des Beaux-Arts de la Ville de Paris, XXe arrondissement

Photo Maurine Tric

Le moment est sublime : parfois aidée d’un long bâton de bambou, elle exécute une sorte de danse extrêmement lente et éloquente.

Le soir, changement de décor. Si l’école Penninghen avait le charme de l’ancien (elle est installée dans l’ancienne Académie Julian, fondée en 1866), l’atelier des Beaux-Arts de la Ville de Paris situé dans le XXe arrondissement la fait poser dans une architecture contemporaine, aux murs de béton et aux multiples baies lumineuses. Les élèves sont installés en carré autour d’elle ; ils sont peu nombreux et ont de la place. Surtout, on comprend ici ce qu’elle voulait dire en parlant de la façon « académique » de poser à l’école Penninghen. Car Jean-François Briant, artiste-enseignant, a prévu une séance singulière pour Annie et ses élèves : accompagnée par une bande-son de tambours japonais, elle devra poser en mouvement pendant près de deux heures. Le moment est sublime : parfois aidée d’un long bâton de bambou, elle exécute une sorte de danse extrêmement lente et éloquente. Elle va du sol (ou plutôt de la sellette) vers le ciel, s’étire, puis retombe, se recroqueville. Certaines postures sont acrobatiques, tortueuses. L’exercice du jour ? S’inspirer du peintre anglais Francis Bacon et de ses formes délavées.

Du rôle (essentiel) du modèle

L’exigence est intense. « Avec lui, j’ai tout fait ! » raconte Annie en riant. « J’ai posé suspendue à un arbre, en haut d’un escabeau… » Elle travaille avec Jean-François Briant depuis une dizaine d’années, une durée qui autorise des demandes inhabituelles. Peu de modèles accepteraient de déroger à la règle des « 45 minutes de pose, 15 minutes de repos », mais elle le fait volontiers pour Jean-François, dont elle estime le travail. Lui, parle de « pièges pédagogiques » qui mènent les étudiants à explorer des pistes de création personnelle – plutôt que d’apprendre à faire de jolis dessins académiques. Surtout, il laisse à Annie la possibilité d’inventer, de prendre part au processus, de s’investir – en somme, de transfigurer la figure sage du modèle.

Juste avant d’ôter sa belle tunique, elle prendra cinq minutes pour lire devant les élèves le passage d’un roman qu’elle est en train d’écrire…
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Juste avant d’ôter sa belle tunique, elle prendra cinq minutes pour lire devant les élèves le passage d’un roman qu’elle est en train d’écrire…, 2019

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Le modèle Annie Ferret lors d’une séance de pose aux ateliers des Beaux-Arts de la Ville de Paris, XXe arrondissement

Photo Maurine Tric

D’ailleurs, ce soir-là, juste avant d’ôter sa belle tunique, elle prendra cinq minutes pour lire devant les élèves le passage d’un roman qu’elle est en train d’écrire, et qui s’inspire de son expérience de la sellette. Extrait : « À tous ceux qui pensent toujours qu’il n’y a pas de gestes professionnels, que je ne peux pas appeler ça un métier, se foutre nu et attendre, devenir statue grecque, ça stupéfie, mais ça ne fait pas rêver, à ceux-là, je peine à démontrer que le cœur des statues palpite, que c’est toute la chair qu’on parvient à coulisser dans le dessin du marbre qui compte, qu’être vivant, c’est tout un travail fatigant et minutieux, qui requiert une forme d’excellence. » Applaudissements, puis la tunique tombe à nouveau. Et les crayons s’agitent, jusqu’à la tombée de la nuit.

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