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Yann Kebbi, Fondation Kebbi, 2018-2019
© Maïlys Celeux-Lanval
Jeudi 18 mars, le troisième confinement a été annoncé à une France essoufflée. Artistes et musées ont rangé leurs espoirs : oubliés depuis octobre, ils n’allaient pas revoir leurs spectateurs avant plusieurs semaines. Olivier Masmonteil, peintre hyperactif aux idées généreuses, s’est immédiatement dit qu’il fallait faire quelque chose. Une idée a germé, quelques coups de fil ont suivis, et dès le lundi 22 mars, son nouveau projet « Une œuvre à la maison » était lancé. L’idée ? Prêter des œuvres d’art à des particuliers pour quelques semaines. Dans l’aventure ? Une agence de communication et quelques copains artistes, qui l’ont tout de suite suivi, des galeries et des centres d’art aussi. Cerise sur le gâteau, une compagnie d’assurances, Appia, a rapidement accepté de garantir le sérieux du projet.
Avec quelques conditions : les œuvres ne doivent pas être estimées à plus de 10 000 euros, et l’artiste doit se rendre sur place pour donner des conseils sur l’accrochage – de quoi éviter que les œuvres ne prennent l’eau dans une salle de bain ou des gouttelettes d’huile dans une cuisine… « Ces règles fixées par l’assureur sont devenues des avantages », complète Olivier Masmonteil au téléphone. Choisis dans un rayon de moins de dix kilomètres, les chanceux ont ainsi pu rencontrer des artistes à domicile, dans une période privée d’art ; « ça a créé des rencontres entre des spectateurs et des artistes qui ne pensaient pas être si près les uns des autres. » Autre vertu ? « Déclencher une levée de tabou sur le fait d’avoir une œuvre chez soi. » Le prix bas a même convaincu certains à passer le cap de l’achat !
Pour recevoir une œuvre, il faut d’abord écrire une lettre de motivation, ou plutôt, comme le préfère Olivier Masmonteil, une « déclaration d’amour à l’œuvre d’art ». D’ailleurs, il le note au passage, il s’attendait à des lettres regrettant la fermeture des lieux culturels et le manque d’art ; en réalité, la plupart soulignent le manque d’accessibilité du monde des musées, et s’enthousiasment de ce projet diffusé à grande échelle sur les réseaux sociaux, qui « décomplexe » et met l’art à portée de tous. Intéressant ! Une nouvelle fois, la crise révèle des problèmes structurels, dont la critique mènera peut-être à de profondes remises en question…
À ce jour, 300 œuvres ont été prêtées – à de jeunes couples, des gens dans toute la France et même des enfants, dont l’un est devenu, nous raconte Masmonteil, le médiateur de son œuvre, soignant les commentaires qu’il délivre à tous ses invités. Parmi elles, un dessin a atterri chez nous le lundi 10 mai. Ce soir-là, c’est Rina Zavagli, directrice de la galerie Martel, excellente adresse du 10e arrondissement spécialisée dans le dessin contemporain (Nicolas de Crécy, Brecht Evens, Roland Topor), et son fidèle encadreur qui sont venus accrocher dans notre salon l’œuvre sur papier (crayon, collage, gravure sur cuivre) de Yann Kebbi (né en 1987) – l’artiste étant indisponible. Celle-ci s’intitule Fondation Kebbi (2018–2019) et représente une salle de musée éclairée à la lampe torche par un gardien à la bouche grande ouverte. Un autre gardien, moins zélé, dort dans un coin, et parmi les œuvres exposées sur les cimaises, un grand format noir, intense, abstrait, attire l’œil dans sa forme brumeuse…
Yann Kebbi, Fondation Kebbi, 2018-2019
En arrivant dans notre salon, l’encadreur a approuvé l’emplacement que nous avions choisi préalablement – un coin de mur libre, perpendiculaire à la fenêtre, à côté d’une bibliothèque – et l’a percé de deux clous, après avoir très soigneusement mesuré leur écart et leur parallélisme. Puis, lentement, il a accroché le grand dessin… Et est reparti avec la galeriste, nous laissant le cœur battant. Face à ce nouvel invité, la fébrilité nous a gagnés. L’œuvre, estimée à 4500 euros – nous le savions après avoir lu le contrat de l’assureur, signé sur un coin de table pendant l’accrochage –, nous semblait tout à coup bien fragile… Elle n’était pas à nous !
Accrochage du dessin Fondation Kebbi (2018–2019) de Yann Kebbi le 10 mai 2021
© Maïlys Celeux-Lanval
Puis, au fil des jours, dans la gêne s’est faufilé le plaisir. Celui de contempler quotidiennement un dessin aux multiples détails ; une œuvre, une vraie, de grande taille, à la signification dense. Celui, aussi, d’y trouver chaque jour quelque chose de différent : tantôt c’est le côté bande dessinée de la composition, très drôle, qui prime et nous amuse… Tantôt la fascination pour l’univers sombre et énigmatique des toiles de ce mini-musée dessiné. Ainsi, même accrochée dans un univers domestique connu par cœur, l’œuvre garde son pouvoir d’interrogation et d’ambivalence. Bientôt, elle nous quittera – et, sans exagérer, ce sera un petit déchirement, tant elle avait bel et bien fini pour rejoindre notre vie. Inoubliable !
Une œuvre à la maison
Le site de Yann Kebbi
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