Article réservé aux abonnés
Dana-Fiano Armour à côté de l’œuvre « Cupidon » constituée d’un cœur de cochon et résine époxy (2018)
Photo Maurine Tric
Pour l’anniversaire de ses trente ans, Dana-Fiona Armour (née en 1988) a eu une surprise de taille : une visite du musée des maladies de peau, installé dans l’hôpital Saint-Louis à Paris. Un moment « magnifique », dont elle se rappelle avec émotion. Elle nous conseille également le musée Fragonard à Maisons-Alfort, qui expose les délicieuses collections de la fameuse école vétérinaire : animaux écorchés, veaux siamois emprisonnés dans du formol, taxidermies en tout genre… Rien d’étonnant, cela dit, de la part de celle qui a glissé dans son dossier pour entrer aux Beaux-Arts de Paris tout un travail autour du vomi : « Je partais à la chasse vers deux ou trois heures du matin, et je suivais des gens malades pour photographier leurs vomis de très près. » Résultat : des images macro « qui faisaient comme des mosaïques », à l’abject savamment dissimulé.
Dana-Fiona Armour tenant « 1,45 Diamètres- Hypoderme » en latex, pigments, acier (2020)
Photo Maurine Tric
Passionnée de médecine – elle a longuement hésité entre des études d’art et de vétérinaire –, elle est entourée d’amis docteurs et chirurgiens, qui l’aident dans ses lectures (ultra-pointues !) et lui parlent des dernières avancées. Un exemple : « Grâce aux ciseaux génétiques CRISPR-Cas9, on a réussi à créer des cochons avec un cœur humain, qui peuvent ensuite servir comme donneurs d’organes. » Cette compatibilité l’interroge et la motive à employer très régulièrement du sang ou des organes de porcs dans ses pièces. Inquiète toutefois d’être jugée à son seul matériau, elle insiste : végétarienne, soucieuse du bien-être animal, elle ne travaille avec des matières organiques d’origine porcine que pour formuler une réflexion sur le corps, et non pour le pur plaisir d’être gore.
À l’heure où celui-ci se trouve « de plus en plus désincarné », armé de prothèses digitales et transformé par une médecine toujours plus invasive, l’artiste veut questionner ce « qui est en train de devenir une marchandise ». Et complète : « Mon travail résulte d’une fusion entre médecine, science et art. » Dans son atelier ce jour-là, un socle rectangulaire en « faux marbre réalisé à partir d’os d’animaux broyés, de sang de porc et de résine acrylique » mesure exactement la taille de l’artiste – 1 mètre 78 – et supporte un bloc en résine emprisonnant un cœur de porc. Soit, si l’on résume, deux formes très minimalistes, une influence qui revient dans la plupart de ses œuvres.
Dana-Fiona Armour, À gauche : vue d’atelier avec “1,45 diamètres”, “Nephrolithiasis ACT I”, “1,45 diamètres- Hypoderme”, “Zehn Liter (figé)”. À droite : « Untitled » en stéatite et enduit mural (2020)
Photo Maurine Tric
Comme ces trois longues et fines planches de marbre de Carrare appuyées au mur, mesurant encore une fois 1 mètre 78, et nommées Vénus. Striées d’une bande de résine époxy mêlée à du sang de porc déshydraté, elles font référence à un voyage de l’artiste à Florence, sur les traces des « Vénus médicales » présentées au musée de la Specola : réalisés entièrement en cire et ouverts comme par un scalpel, ces modèles permettent d’observer un à un les organes humains. Des objets destinés à la médecine mais stupéfiants dans leur aspect, qui ont inspiré à l’historien de l’art Georges Didi-Huberman l’ouvrage Ouvrir Vénus (1999) et auraient reçu la visite du marquis de Sade. Chez Dana-Fiona Armour, la strie sombre qui creuse la pierre opère « un creux, comme une dissection » aussi sobre qu’élégant.
C’est ce qui séduit le plus chez elle : sa façon de sublimer les matériaux et les références en de superbes objets, parfaitement lisses ou élancés dans l’espace avec jubilation. Elle parle avec effusion de son amour de la taille de pierre (stéatite, albâtre et marbre), à laquelle elle s’intéresse depuis l’enfance. Une petite œuvre en stéatite est d’ailleurs fixée au mur, comme une excroissance rosâtre, un organe sortant de l’architecture, encore relié à elle par des filaments d’enduit [ill. ci-dessus]… Autre sculpture : un large triangle aux couleurs subtiles, fait de gélatine mélangée à « des coulées de sang périmé et du sang frais mélangé », comme pour son projet de diplôme. En y regardant de près, on y voit d’hypnotisants paysages, comme des marais rougeâtres vus du ciel…
Hier sitz ich, forme Menschen
Photo Maurine Tric
Cette sculpture évoque le rôle du foie (filtrer les impuretés) et prend, ainsi suspendue, la place d’un attrape-rêves.
Reste à poser une question qui nous taraude – où se fournit-elle ? Un boucher proche de chez elle, à qui elle a expliqué sa démarche et qui lui fournit, pour quelques euros ou pour rien, des litres de sang et des organes inutilisables. C’est chez lui qu’elle a récupéré un foie de cochon, dont la forme inspire une sculpture pendue au plafond par des chaînes et recouverte d’un vernis nacré. Elle précise ici : « J’ai été un temps élève de Jean-Michel Alberola aux Beaux-Arts, c’est pourquoi il y a des gestes picturaux qui reviennent dans mon travail. » Et raconte que cette sculpture évoque le rôle du foie (filtrer les impuretés) et prend, ainsi suspendue, la place d’un attrape-rêves.
À deux pas, une grande sculpture en latex adopte la surface exacte de sa peau (« il existe un calcul taille/poids qui permet de la mesurer »). Le corps est ici mis à plat, vidé de ses organes et de sa substance humaine, et se fait produit de chair. La tentation, nous glisse-t-elle ensuite, serait de faire le lien avec sa vie d’avant, soit six années à travailler partout dans le monde en tant que mannequin – et de croire que toutes ses réflexions viennent d’une critique, courante dans la mode, du « corps-objet ». Il n’en est rien. Après une enfance dans un petit village proche de Düsseldorf – ville marquée par Joseph Beuys, l’une de ses grandes références –, Dana-Fiona voulait simplement partir vite et loin : « Je m’ennuyais ! Mais rapidement, la création m’a énormément manqué. » Les défilés et les photos n’ont en rien altéré son élan premier pour le travail de la matière, et son intérêt précoce pour la médecine.
Dana Fiona Armour, 1,80m – Marbre cultivé, (détail), 2019
Photo Maurine Tric
Précise, Dana-Fiona Armour aime à éprouver les limites de son besoin de contrôle. Comme lorsqu’elle plonge, durant plus de deux mois, une planche en marbre dans une solution de sursaturation d’oxalate de calcium, et laisse sa surface se couvrir de cristaux… dont le processus est le même que celui des calculs qui apparaissent chez l’humain.
Dana-Fiona Armour, en collaboration avec l’hôpital Necker, Paris, Nephrolithiasis ACT I
Marbre chimiquement modifié • Courtesy Dana-Fiona Armour
Elle évoque alors « Roman Khonsari, chirurgien à l’hôpital Necker, [qui] collectionne ces objets morts qui poussent dans notre corps ». Fascinée, elle est allée à sa rencontre et a lancé son projet d’art et de recherche Nephrolithiasis ACT I. Notons que la planche, recouverte d’irrégularités, n’en reste pas moins parfaitement rectangulaire et exposée en table haute – l’objet est dessiné, et trahit son désir de contrôler malgré tout le « désordre organique ». À l’instar de la société actuelle, tentée par le transhumanisme, qui modèlera peut-être un jour l’humain parfait…
Dana-Fiona Armour. Cooked and Raw
Avril - mai 2021
Poush Manifesto • 6 Boulevard du Général Leclerc • 92110 Clichy
manifesto.paris
Suivre Dana-Fiona Armour sur Instagram
Vous aimerez aussi
Carnets d’exposition, hors-série, catalogues, albums, encyclopédies, anthologies, monographies d’artistes, beaux livres...
Visiter la boutique