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Renaud Jerez dans son atelier, février 2018
Photo Maurine Tric
Avec l’intitulé « Miroir Noir », comme le nom de la série de science-fiction à succès Black Mirror, Renaud Jerez semble placer son exposition toulousaine sous de mauvais augures. En l’occurrence, sous le signe de ces écrans noirs qui prolifèrent et qui, plus que jamais, accompagnent l’homme contemporain dans l’accomplissement de la moindre de ses tâches. Télévision, téléphone, ordinateur ou tablette, les surfaces numériques font tant partie du paysage, conditionnent tellement nos réflexes, que Renaud Jerez en tire le constat suivant : la technologie est désormais une extension des esprits et des corps.
Renaud Jerez, Home, 2015
Vue d’exposition à la galerie William Arnold, Brooklyn • Courtesy Galerie Crèvecoeur, Paris / © Renaud Jerez
Elle fait aussi de moins en moins peur, devient de plus en plus un objet de désir. Ainsi en témoigne l’engouement actuel pour le concept de transhumanisme et son rêve « d’humain augmenté ». Mais « avant de nous greffer des puces ou des prothèses, n’y a-t-il pas d’autres problèmes plus urgents à régler et tout aussi liés à nos corps ? », suppute Renaud Jerez. Parmi eux, l’émancipation du corps vis à vis des écrans et des normes.
Renaud Jerez, BDS, 2015
Pvc, aluminium, textile, caoutchouc, fourrure, jouets, webcams • 200 × 80 × 50 cm • Courtesy Galerie Crèvecoeur, Paris / © Renaud Jerez
C’est à l’aune de ces enjeux éminemment politiques et sociétaux que Renaud Jerez travaille d’arrache-pied pour sculpter la figure humaine à l’heure des technologies. Une figure qui, avec lui, est momifiée ou décharnée, en tout cas incomplète. Né en 1982 à Narbonne, Renaud Jerez –représenté à Paris par la galerie Crèvecœur – conçoit depuis le début des années 2010 ces personnages fragiles nommés Yi, BDS, TBD, B, D, BNWTAS, TC… Des assemblages précaires de matériaux hétéroclites (masques, caméras, baskets usées, peluches) qui représentent des corps réifiés, dysfonctionnels et anorexiques. Un système de tuyauterie renvoie à des veines, des orifices humains ainsi qu’« aux flux qui traversent le corps ». Les êtres conçus par l’artiste sont vulnérables, mis à nu, comme contaminés par un environnement saturé et pollué.
Momies ou mannequins, leur âme a déserté leur enveloppe. Ne reste plus qu’une coquille vide, sans organes, sans chaleur, sans vie : un agglomérat de « trucs et de machins » cheap. À l’instar de ce « seigneur queer » tout droit sorti d’un récit de science-fiction. Fausse fourrure, tubes divers, talons hauts et masque maquillé de rouge à lèvre forment son corps post-genre. Une ambiguïté que l’artiste cultive : « J’aime que mes personnages soient contradictoires, qu’on ne puisse pas savoir si c’est un homme ou une femme ». On pourrait ajouter un vivant ou un mort, un cyborg ou un pantin.
Vue d’une oeuvre de Renaud Jerez sur le stand de la galerie Jenny’s (Los Angeles) à Paris Internationale
© Galerie Jenny’s, Los Angeles / Galerie Crèvecoeur, Paris / Photo Ana Drittanti
Car si Renaud Jerez questionne le monde contemporain, c’est bien dans l’idée d’en faire ressortir les aspérités et sa part d’inquiétante étrangeté. Une esthétique à contrepied de l’image proprette, fluide et rassurante que souhaite véhiculer l’industrie de la Tech et ses rejetons de la Silicon Valley. « Je suis attaché au fait main, au mal fait, à la matérialité » précise t-il, « j’ai en fait une suspicion pour les dernières technologies, car elles prônent une certaine pureté et reproduisent des logiques de discriminations anciennes ».
Le grand projet de l’artiste pourrait en fait s’inscrire dans une volonté d’écrire une histoire alternative. Une histoire réservant le premier rôle à la crasse, à des personnages sculptés, évoquant des contes étranges et ne rentrant dans aucune case. « Miroir Noir » serait alors une émanation de cette quête. Avec Renaud Jerez, le musée des Abattoirs s’est muté en espace mi-urbain, mi-domestique, mi-ouvert, mi-oppressant. Il accueille plusieurs sculptures anthropomorphes, d’autres représentant du mobilier ou encore des cabines d’isolation. Un espace d’exposition éclectique, à la limite de l’incohérence, mais revendiquée : « Je peux déployer des formes esthétiques radicalement différentes. J’imagine qu’il y a plusieurs artistes en moi. »
Vue de l’exposition « Miroir Noir » de Renaud Jerez aux Abattoirs, Toulouse
© S. Leonad
On décèlera malgré tout dans son œuvre une constante, une mélodie discordante qu’il faudrait apprivoiser. À l’image de ces trois vampires rouges posés sur une poubelle à l’entrée de l’exposition. Trois formes molles et allongées, évoquant l’enfance et la sexualité, entre douceur et répulsion.
Renaud Jerez, Miroir Noir
Du 16 février 2018 au 26 août 2018
Musée des Abattoirs • 76 Allées Charles de Fitte • 31300 Toulouse
www.lesabattoirs.org
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