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Reportage

Dans les coulisses de la carte blanche de Subodh Gupta au Bon Marché

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Publié le , mis à jour le
Depuis 2016, le Bon Marché, très chic grand magasin parisien situé rue de Sèvres, dans le 7e arrondissement, invite chaque mois de janvier un artiste contemporain à investir plusieurs espaces du magasin lors d’une carte blanche impliquant, entre autres, une installation monumentale au cœur de l’espace parfumerie. Cette année, c’est au tour de l’Indien Subodh Gupta (né en 1964) de se prêter à l’exercice.
L’exposition “Sangam” de Subodh Gupta au Bon Marché Rive Gauche
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L’exposition “Sangam” de Subodh Gupta au Bon Marché Rive Gauche, 2022

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© Le Bon Marché Rive Gauche

Par une froide journée de décembre, nous voici en route vers un lieu secret perdu au milieu des champs : un immense hangar de 2 300 m² situé à Jouy, non loin de Chartres. Sur le sol en béton de cet ancien atelier d’ameublement rebaptisé La Fabrik, des centaines de casseroles et autres ustensiles s’amoncellent. Des bruits de métal et de perceuses fusent. C’est l’effervescence : une vingtaine de personnes s’activent à accrocher des ustensiles de cuisine à un grand filet métallique. L’heure tourne, car le surlendemain, Subodh Gupta repartira en Inde pour y passer les fêtes de fin d’année !

Pour chaque édition de cet événement hivernal créé en hommage au « mois du blanc », magnifiquement décrit par Émile Zola dans son roman Au Bonheur des Dames, le Bon Marché nous a habitués à des installations spectaculaires et oniriques : chimères en papier aériennes de l’artiste chinois Ai Weiwei, immenses barques de fil blanc de la Japonaise Chiharu Shiota, nœud illusionniste d’escalators de l’Argentin Leandro Erlich, iceberg monumental du plasticien turc Mehmet Ali Uysal, nuée de flèches fonçant vers une cible géante conçue par la Française Prune Nourry… Mais la carte blanche de Gupta est la première dont le magasin dévoile les coulisses à la presse.

Vitrine de Subodh Gupta pour Le Bon Marché Rive Gauche
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Vitrine de Subodh Gupta pour Le Bon Marché Rive Gauche, 2022

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© Le Bon Marché Rive Gauche / Subodh Gupta

L’enseigne parisienne, qui vient de déménager de son ancien atelier de création de Rambouillet pour cet espace plus grand, a inauguré ce dernier en y préparant ses vitrines de Noël actuellement visibles du public. Tous les jours durant deux semaines, le plasticien indien, natif de l’État de Bihar, s’est rendu depuis Paris dans cet atelier situé à 1h30 en voiture de la capitale pour y rejoindre les menuisiers, serruriers, mécaniciens, machinistes, sculpteurs et peintres de l’équipe de Simon Bézine, responsable du lieu. Chaque année, cette dernière concrétise cinquante projets fous commandés par divers clients tels que le Bon Marché mais aussi Hermès, Peugeot, le Tour de France et le Parc Astérix. Personnages et animaux géants, pâtes italiennes surdimensionnées… Pour eux, rien n’est impossible !

Célèbre pour ses cascades d’ustensiles de cuisine, l’artiste a choisi de reprendre ce concept pour la pièce la plus monumentale de cette carte blanche. Entièrement recouvert d’ustensiles en aluminium, un pot géant va verser au milieu de l’espace parfumerie une « coulée » argentée composée de facettes de miroirs – en réalité des feuilles d’aluminium recouvertes de film réfléchissant – qui reflèteront les visiteurs et l’architecture du magasin. L’artiste avoue avoir eu des difficultés à s’adapter aux contraintes du lieu, d’ingénierie et de sécurité, qui l’ont forcé à modifier plusieurs fois son projet, d’abord esquissé à l’aquarelle avant d’être affiné sous forme de plans et de maquettes. À l’extérieur du hangar, Gupta nous montre un immense tuyau de métal installé à la verticale : l’objet servira de socle et de structure interne à cette installation qui mesurera douze mètres de haut !

Portrait de Subodh Gupta avec la maquette de l’exposition “Sangam” à découvrir à partir du 9 janvier au Bon Marché Rive Gauche, Paris
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Portrait de Subodh Gupta avec la maquette de l’exposition “Sangam” à découvrir à partir du 9 janvier au Bon Marché Rive Gauche, Paris, 2022

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© Le Bon Marché Rive Gauche / Photo Hugo Archassal

Théières, casseroles, marmites… Destinés notamment à être fixés sur des structures métalliques qui formeront le pot géant, 3,5 tonnes d’ustensiles neufs et anciens, venus de France ou d’Inde (dont des handis ventrus et des kadhais, sortes de woks à deux anses) ont été rassemblés durant deux mois par l’artiste qui les a chinés en France ou fait acheminer depuis l’Inde par bateau dans des containers. « C’est presque fini. Le tout va être transporté dans des camions et assemblé sur place en quatre nuits seulement, confie une porte-parole du magasin. Un montage à blanc de la structure de douze mètres sera réalisé demain pour s’assurer qu’elle tient et qu’il n’y a pas de risque d’effondrement ».

L’exposition « Sangam » de Subodh Gupta au Bon Marché Rive Gauche
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L’exposition « Sangam » de Subodh Gupta au Bon Marché Rive Gauche, 2022

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© Le Bon Marché Rive Gauche

Sur le modèle de son œuvre Cooking The World (2017), une hutte flottante recouverte d’ustensiles et contenant un énorme lit rond sera également installée au deuxième étage, afin que les clients puissent s’y reposer. Élevé par sa mère et ses tantes qui cuisinaient beaucoup, Gupta a toujours été attaché aux rituels de famille liés à la nourriture et son partage. « Cela fait 25 ans que je travaille avec des ustensiles. J’adore cuisiner et manger », explique ce grand fan du film indien The Lunchbox (2013) de Ritesh Batra. « Je suis donc très à l’aise avec ces objets, qui renvoient à l’âme et à la mémoire des milliers de personnes qui les ont utilisés. C’est pourquoi j’ai baptisé l’œuvre du premier étage Proust effect » – en référence à la fameuse madeleine qui ravivait chez l’écrivain un souvenir d’enfance !

L’artiste nous réserve également d’autres surprises. Dans le hangar, des accumulations surréalistes d’objets hétéroclites, destinées à être exposées dans dix vitrines du magasin, s’alignent, identifiées chacune par un numéro inscrit au sol. Valises anciennes, raquettes à neige, cruches, cuisinières… Une foule d’antiquités, chinées en France par l’artiste dans des brocantes et chez Emmaüs ont été empilées pour former d’étranges sculptures. Des lustres anciens brillent de mille feux à l’intérieur d’un vieux frigo en bois, dont l’intérieur a été tapissé de miroirs pour créer une illusion de profondeur magique. Plus loin, une vieille machine à coudre semble travailler sur un « tissu » fait de brisures d’assiettes en porcelaine anciennes. Devant une bicyclette peinte en noir, un hologramme mouvant fait même danser sous nos yeux, tel un ovni, un appétissant naan volant !

Vitrine de Subodh Gupta pour Le Bon Marché Rive Gauche
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Vitrine de Subodh Gupta pour Le Bon Marché Rive Gauche, 2022

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© Le Bon Marché Rive Gauche / Subodh Gupta

« J’aime les contrastes et les associations incongrues, explique malicieusement l’artiste derrière ses grosses lunettes. Le vélo évoque aussi l’enfance. Et les enfants adorent manger, non ? ». Pour toutes ces pièces, Gupta a laissé libre cours à son instinct en achetant des objets qui lui plaisaient, sans savoir encore ce qu’il allait en faire. Comme les pièces d’un puzzle à assembler, ou des ingrédients qu’on achète au marché, pour ensuite réfléchir à une recette !

S’adapter au Bon Marché n’a pas été facile. « Ce n’est pas un white cube. Dans un magasin, il se passe beaucoup de choses, et l’artiste doit y trouver sa place. Mais j’aime les challenges. J’adore exposer dans des lieux divers et improbables. Une grotte, une montagne, une forêt ? Je prends ! J’aime créer des œuvres monumentales et spectaculaires », explique Gupta, qui se dit très influencé par ses cinq années passées à travailler dans une petite troupe de théâtre indienne où il faisait tout : acteur, maquilleur, concepteur d’affiches, vendeur de billets… « Cela a beaucoup influencé mon art que je conçois comme une performance scénique. Comme au théâtre, il y a d’un côté l’enveloppe extérieure, qui est ludique, amusante et joue avec l’illusion, et de l’autre ce qui se cache derrière le masque : quelque chose de plus sérieux, profond et vrai ».

Dessin réalisé par Subodh Gupta pour l’exposition « Sangam » au Bon Marché
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Dessin réalisé par Subodh Gupta pour l’exposition « Sangam » au Bon Marché, 2022

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Courtesy Subodh Gupta / © Le Bon Marché Rive Gauche

Cette profondeur se ressent notamment dans le puissant contraste entre ces objets et ustensiles usagés, parfois utilisés par des habitants très pauvres de l’Inde, et le luxe rutilant du Bon Marché. « Notre société a créé un système avec des pauvres et des riches. Mais, selon moi, les personnes pauvres sont parfois plus riches que les riches. Leur richesse est juste différente ». Spirituelle, cette carte blanche l’est aussi par son titre, Sangam. « En Inde, le Triveni Sangam est le point de confluence de trois rivières sacrées : le Gange, le Yamuna et le Saraswati. Pour un hindou, c’est un lieu très pur, où on se baigne chaque année. Y est associé un pèlerinage, le Kumbh Mela [littéralement « fête de la cruche »], auquel se rendent des dizaines de millions de personnes. Pour moi, le Bon Marché, en tant que lieu de rencontre où se croisent des gens venus des quatre coins du monde, est une forme de Sangam. Alors, j’ai décidé d’y créer mon propre Kumbh Mela ». Une fête multiculturelle qu’il nous tarde de découvrir, dès le 9 janvier !

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Subodh Gupta. Sangam

Du 9 janvier 2023 au 19 février 2023

www.lebonmarche.com

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