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Ai Weiwei avec Ai Qing, place Tiananmen, Pékin, novembre 1959
© Ai Weiwei
Impossible, après avoir lu ses mémoires, de parler d’Ai Weiwei (né en 1957) sans évoquer son père, à qui l’artiste consacre pas moins d’un tiers de l’ouvrage. Célébrissime en Chine, le poète Ai Qing (1910–1996) a connu comme Ai Weiwei – en pire – les humiliations d’un pouvoir autoritaire : qualifié de « droitiste » et d’intellectuel bourgeois durant les années Mao, Ai Qing a été contraint à l’exil et conduit avec son tout jeune fils dans un camp de travail « à la lisière du désert », qui donne au récit ses premiers souvenirs misérables. L’artiste raconte par exemple comment il avait essayé, sans succès, de fabriquer un poêle pour se réchauffer ou encore comment son père devait porter un bonnet d’âne en défilant dans les rues, piqué par des gardes armés d’une lance. Des souvenirs glaçants, que viennent éclairer le récit de la vie de poète d’Ai Qing. Quelques-unes de ses créations – admirées du grand Pablo Neruda – y sont citées entièrement.
Au lendemain de la Première Guerre mondiale, Ai Qing était parti à Paris grâce à un bocal de dollars caché par son propre père sous une latte du plancher. Ai Weiwei, lui, choisit New York au début des années 80, défiant l’Académie du cinéma où il étudiait, qui lui refuse dans un premier temps son voyage. Arrivé là-bas, il suit les cours de l’école Parsons puis de la Ligue des étudiants en art, et a pour professeur le peintre Sean Scully. Il se fait renvoyer des deux institutions et devient sans-papiers. « Ma situation était le prix de ma liberté – sa marque, même – et tant qu’il restait une bouteille de lait dans le réfrigérateur, je me sentais en sécurité. » Là, il évolue entre « les graffitis rebelles de Keith Haring et de Jean-Michel Basquiat », sous-loue l’atelier du performeur Tehching Hsieh, rencontre Susan Sontag et Allen Ginsberg [ci-dessous], un admirateur de son père. Soit une décennie tourbillonnante, dont il revient « les mains vides » mais le caractère affirmé, et célèbre.
À gauche : Ai Weiwei à New York, Lower East Side, 1985 ; à droite: Allen Ginsberg et Ai Weiwei, Lower East Side, New York, 1988
© Ai Weiwei
Après son retour à Pékin en 1993, Ai Weiwei décide rapidement d’épargner à sa mère le défilé d’« artistes barbus et chevelus » qu’il fréquente et dessine « en un après-midi un projet d’atelier tout simple », soit une « boîte aux bords tranchants construite en briques grises traditionnelles, avec une unique fenêtre côté sud (…) ». Ce croquis « aussi peu artistique qu’un dessin d’enfant » est extrêmement dépouillé, pourtant le succès de sa réalisation est immédiat. Un architecte japonais de passage va jusqu’à déclarer qu’Ai Weiwei est le meilleur architecte chinois, et celui-ci accepte au fil des mois des « centaines de projets architecturaux, petits et grands ». Certains sont même commandés par des agences gouvernementales (il précise ici : « mes rapports avec les autorités n’étaient pas encore tendus »). Il va jusqu’à être recommandé au duo suisse Herzog & de Meuron, avec qui il conçoit un stade en forme de nid d’oiseau pour les futurs Jeux olympiques, son dernier projet – et le plus célèbre.
Jacques Herzog, Ai Weiwei et Pierre de Meuron sur le chantier du Stade national, Pékin, 2007
En 2006, Ai Weiwei se rend à Kassel pour préparer la future Documenta à laquelle il est invité à participer. Observant un joyeux groupe de randonneurs, il est « profondément touché » : « Au début des années 1980, les Chinois n’avaient que très rarement l’occasion de voyager à l’étranger. (…) Le Chinois moyen n’est pas calibré pour voyager loin de chez lui : à partir d’une certaine distance, il se sent aussi seul qu’une peau d’ail vidée de sa gousse. » Qu’à cela ne tienne, il décide d’emmener 1001 compatriotes à Kassel (Fairytale, 2007). Après publication de son offre, il reçoit près de 3000 candidatures (chacun devant répondre à un questionnaire de 99 questions), fait construire un bâtiment pour les accueillir, s’occupe en véritable guide de voyage de leurs billets d’avion et de leurs visas… Et réunit 1001 chaises anciennes de la dynastie des Qing, « contrepartie statique mais tout aussi culturelle et chargée de mémoire que les 1001 participants ».
Ai Weiwei félicite les figurants de son installation « Fairytale » à la Dokumenta 12 de Kassel, juin 2007
© dpa picture alliance archive / Alamy / Hemis
« L’idée d’écrire ce livre m’est venue en 2011 après que la police m’a placé en détention. Pendant cette période d’isolement forcé, j’ai ressenti le besoin de repenser ma relation avec mon père, Ai Qing. » Ouvrant ses mémoires sur la vie chaotique d’un père poète entravé par un pouvoir totalitaire, Ai Weiwei détaille en miroir nombre de ses engagements. Plus qu’un artiste militant, l’homme n’a reculé devant aucun risque pour défendre des valeurs d’humanité et d’empathie : dès son séjour à New York, il photographie « les têtes ensanglantées par les gourdins de la police », entame une grève de la faim après avoir vu sur CNN les manifestations étudiantes de 1989 sur la place Tiananmen ; en Chine, il mène une enquête approfondie autour d’un gigantesque tremblement de terre dans le Sichuan, recueille chez lui 40 chats pour les sauver d’un commerce de viande de félins, s’empare d’Internet pour diffuser informations et opinions librement… Il sera interpellé, surveillé, son passeport sera confisqué durant des années ; aujourd’hui libre de ses mouvements (et vivant en Europe), Ai Weiwei écrit avec force : « Si l’art ne s’engage pas dans la vie, il n’a pas d’avenir. »
Ai Weiwei, Juin 1994
Image de Une : Ai Weiwei à l’hôpital universitaire de Munich, septembre 2009
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