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REPORTAGE

Dans les coulisses de l’opéra hors norme de JR, Damien Jalet et Thomas Bangalter

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Beaux Arts Magazine a suivi pas à pas la conception et la réalisation de la production hors du commun imaginée par les trois créateurs de ce spectacle en plein air et gratuit qui a eu lieu devant l’Opéra de Paris le dimanche 12 novembre. Plongée exclusive dans les coulisses de cette création polysensorielle inédite, qui replace l’opéra, l’homme et la nature au coeur de la cité.
Retour à La Caverne, Acte I, sur la place de l’Opéra à Paris
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Retour à La Caverne, Acte I, sur la place de l’Opéra à Paris, 2023

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© JR

Cela a commencé le mercredi 6 septembre. Je passais comme tous les matins devant l’Opéra de Paris pour me rendre dans les bureaux de Beaux Arts Magazine, boulevard de la Madeleine, et j’ai eu l’impression d’avoir une hallucination : sa façade semblait totalement explosée, révélant à l’intérieur une sorte de grotte mystique !

La veille, JR, avec son équipe, avait recouvert l’Opéra, achevé par Charles Garnier en 1875, par une bâche imprimée d’une image en noir et blanc, un trompe-l’oeil qui transformait l’édifice comme jamais. Le samedi 9 septembre, quand la nuit vint et sans que l’événement ne soit vraiment annoncé – sauf sur le compte Instagram de JR –, des extraits vidéo du Boléro de Ravel mis en scène par Maurice Béjart, ou encore de la Traviata de Verdi, de Brise-lames créé par Damien Jalet et JR furent projetés sur cette caverne qui devint vivante et attira une foule considérable, médusée par les danses et les musiques diffusées dans la rue au cœur de Paris.

1. Là où l’opéra devient un spectacle de rue…

« L’Opéra est totalement inversé, le spectacle ne s’y déroule ni à l’intérieur ni même sur la façade mais dans la rue. C’est le ballet des passants, des voitures, du bruit de la ville qui interagit avec le spectacle projeté », m’explique alors JR. Sa mère, comme la majorité des gens présents, n’avait jamais assisté à un opéra. C’était jouissif, un moment rare, gratuit, où la foule faisait corps avec ces créations artistiques sublimes. Fin de l’acte I ; de cet opéra de rue intitulé Retour à la caverne, le dimanche 17 septembre, sous une pluie battante et des éclairs apocalyptiques.

Chiroptera, l’acte II du projet Retour à la caverne de JR, sur la place de l’Opéra.
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Chiroptera, l’acte II du projet Retour à la caverne de JR, sur la place de l’Opéra.

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Dimanche 12 novembre, 15 000 personnes ont assisté à l’une des deux représentations uniques de Chiroptera, l’acte II du projet Retour à la caverne de JR, sur la place de l’Opéra.

© JR

La nature déchaînée s’invitait à la projection des Indes galantes de Jean- Philippe Rameau, sur cette grotte qui nous rappelait nos origines. Organique, mystique, grave et joyeux à la fois comme ses chorégraphies, Damien Jalet, qui a conçu avec JR et le compositeur quasi mythique Thomas Bangalter (l’un des deux créateurs du duo Daft Punk) l’acte II de l’opéra me dit le lendemain : « Ce qui était beau, c’est que ce mouvement, ces images projetées de danseurs ont créé de l’immobilité, les gens s’arrêtaient, médusés par ce qu’ils voyaient, et se trouvaient dans un état de suspension. » Pour Damien, « la caverne est la source. L’endroit où l’art a commencé. On a découvert dans les grottes les traces artistiques pariétales les plus anciennes, celles qui fondent l’humanité. Pour moi, la caverne symbolise une forme d’illumination. C’est dans l’obscurité que l’on trouve la lumière. Cela fait écho avec le monde d’aujourd’hui ! »

2. Lundi 18 septembre, dans le studio de Thomas Bangalter…

JR et Damien Jalet écoutent et « travaillent » les sons créés par le compositeur pour l’acte II du Chiroptera : une performance unique avec deux représentations de vingt minutes chacune, le 12 novembre…

C’est une porte de garage tout à fait banale, du côté de la gare d’Austerlitz. Mais quand elle s’ouvre, j’entre dans une splendide cour arborée avec de petits immeubles où je découvre un studio de création magnifique, chaleureux. Et surtout époustouflant par le nombre d’instruments de musique, de consoles, de tables de mixage, de magnétophones à bandes et autres machines toutes plus bizarres et étonnantes les unes que les autres qui y sont accumulés. Le studio est celui des anciens Daft Punk, que se partage le duo, aujourd’hui séparé, composé de Thomas Bangalter et Guy-Manuel de Homem-Christo.

Studio d’enregistrement avec l’ex-Daft Punk Thomas Bangalter, l’artiste JR et Damien Jalet qui traduit en chorégraphies les créations musicales
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Studio d’enregistrement avec l’ex-Daft Punk Thomas Bangalter, l’artiste JR et Damien Jalet qui traduit en chorégraphies les créations musicales, 2023

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© JR / Photo Justin Weiler

Thomas, cheveux ébouriffés, très concentré, est devant une console immense, couverte d’une myriade de boutons qu’il ignore quasiment pour se focaliser sur une palette graphique, sur laquelle il dessine littéralement des sons. JR écoute attentivement et Damien fait des mouvements avec ses doigts et ses bras, essayant vraisemblablement de traduire, dans sa tête, les sons en chorégraphies. Deux mois avant la représentation de l’acte II de ce projet fou et totalement expérimental auquel ils n’ont commencé à travailler qu’en juin, les trois artistes dégagent étrangement presque de la sérénité, alors que je me rends compte qu’ils font face à des défis inouïs pouvant les mener à la catastrophe ! Thomas et Damien semblent cependant plus inquiets que JR qui, comme à son habitude, affiche un enthousiasme sans limite : « Si on avait consacré deux ans à créer ce projet, comme pour la plupart des productions artistiques de ce genre, la magie qui opère aujourd’hui n’aurait pas eu lieu, l’urgence nous pousse dans l’au-delà ! » JR aime, voire cultive les projets qui l’incitent à se mettre en danger, à créer en urgence dans des contextes impossibles.

Notre reporter Fabrice Bousteau accompagne JR dans le studio d’enregistrement où l’ex-Daft Punk Thomas Bangalter oeuvre à la création musicale sur sa palette graphique.
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Notre reporter Fabrice Bousteau accompagne JR dans le studio d’enregistrement où l’ex-Daft Punk Thomas Bangalter oeuvre à la création musicale sur sa palette graphique.

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© JR / Photo Justin Weiler

Ce fut le cas dans la favela la plus dangereuse du Brésil, en Ukraine au début de la guerre, dans la prison la plus sécurisée des États-Unis et aussi ce qui fait écho avec l’actualité, en 2007, lorsqu’il a réussi à faire poser ensemble des Palestiniens et des Israéliens rieurs, faisant le même métier (des chauffeurs de taxi comme des religieux) et à coller leurs photos face à face, dans des formats géants, du côté israélien et du côté palestinien. Des images qui semblent aujourd’hui appartenir à un autre temps… mais que l’on aimerait tant retrouver. JR, c’est cette créativité et cette énergie uniques qui embarquent tout le monde, même Thomas Bangalter et Damien Jalet, débordant pourtant tous deux de projets personnels. Car ce qui est exceptionnel d’abord, c’est que ces trois artistes mondialement connus travaillent ensemble. Dans l’histoire des arts, les œuvres collectives, réunissant de surcroît un plasticien, un compositeur et un chorégraphe, sont rares. Ils ne sont pas amis. Mais Damien et JR se sont rencontrés chez Madonna (avec laquelle l’un et l’autre ont réalisé des projets) et ont déjà travaillé ensemble juste avant la pandémie pour la conception d’une chorégraphie intitulée Brise-lames à l’Opéra Garnier. Quant à Thomas Bangalter et JR, leur rencontre est née d’une collaboration, voilà plusieurs années, autour du groupe Arcade Fire produit par Thomas et dont la couverture de l’album a été conçue par JR. Des rencontres, des collaborations qui les ont incités à se lancer dans cette aventure artistique aussi risquée que singulière.

3. Thomas Bangalter explique le processus de création pour Chiroptera

Dialogue avec Damien Jalet et JR sur la relation entre musique et chorégraphie…

Chiroptera est la contraction de chiroptère (nom scientifique des chauves-souris) et d’opéra. Les chauves-souris se déplacent uniquement la nuit et sont capables de se repérer grâce à l’écholocalisation en émettant des ultrasons, ce qui – comme on va le voir – a influencé la composition musicale.

En studio, les trois artistes composent la chorégraphie et la musique finale à partir des sept heures de matière sonore créée par Thomas Bangalter
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En studio, les trois artistes composent la chorégraphie et la musique finale à partir des sept heures de matière sonore créée par Thomas Bangalter, 2023

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© JR / Photo Justin Weiler

Fabrice Bousteau : Thomas, comment avez-vous composé la musique de Chiroptera ?

Thomas Bangalter : La matière de base est extrêmement minimale. Ce sont essentiellement deux sons, une voix de femme et une flûte. À partir de cela, j’ai travaillé avec cette palette graphique où, pendant une semaine, j’ai en quelque sorte « peint le son » de manière assez improvisée, en dessinant de la matière sonore, un peu comme Pollock faisait ses drippings. J’ai créé en une semaine sept heures de « matières » qui résonnent comme des mantras oscillant entre musique, bruits et sons de la nature. Ces « textures » sont à la frontière entre l’animal et l’humain, l’antique et le futur, l’organique et le technologique. J’y ai ajouté ma voix travaillée comme des ultrasons de chauve-souris et un synthétiseur, avec deux instruments qui viennent s’y greffer à de rares moments. C’est à partir de cette matière qu’avec Damien et JR nous composons la chorégraphie et la musique finale. Tout se fait ensemble. On y intégrera aussi les souffles des danseurs que l’on enregistrera pendant les répétitions.

Damien, comment travaillez-vous la conception chorégraphique à partir de la « matière » de Thomas ?

Damien Jalet : Si je devais concevoir un spectacle sur une musique de Debussy, il est certain que j’aimerais avoir son 06 pour lui demander de réduire tel ou tel mouvement entre deux actes ! Là, nous avons sept heures de création musicale pour nous inspirer, que nous pouvons, JR, Thomas et moi, travailler et modeler. C’est à la fois vertigineux et fabuleux. Car la musique aura au final une durée de vingt minutes. C’est, comme le dit Thomas, une sorte de « chaudron immense dans lequel on peut puiser tel ou tel son, mais avec un côté irréversible aussi. »

TB : Ce que j’aime ici, c’est que j’ai davantage l’impression de réaliser une création sonore qu’une partition musicale, on est à la limite entre le bruit et la musique. J’estime que pour ce spectacle, le son et la lumière doivent être au service des corps, de la danse.

JR : Oui, l’ensemble est un souffle de vie qui sort de la caverne et vient nous toucher, nous éveiller.

FB : Damien, d’où viennent les danseurs ?

DJ : De toute l’Europe. Recruter 160 danseurs (au cas où l’un des 153 prévus soit malade ou ait le vertige) pour un spectacle vertical culminant à 35 mètres de hauteur est extrêmement difficile. Nombre d’entre eux ne se sont pas présentés aux auditions par peur du vide.

FB : Pourquoi en faut-il 153 ?

DJ : Tout simplement parce que l’échafaudage crée 17 cases sur 9 étages, soit un danseur par case, ce qui fait en 153. L’échafaudage constitue en soi un canevas, comme une sorte d’écran organique où chaque danseur est un pixel vivant. Chaque case est différente, chaque danseur a une partition différente et il est impossible de répéter tous ensemble. Je n’ai jamais vécu quelque chose de pareil.

Thomas Bangalter, Damien Jalet et JR : le trio de choc aux manettes de Chiroptera.
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Thomas Bangalter, Damien Jalet et JR : le trio de choc aux manettes de Chiroptera.

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© JR / Photo Elea Jeanne Schmitter

Quels sont les plus grands défis de cette chorégraphie ?

DJ : L’urgence et les conditions techniques. Par exemple, on ne peut pas faire sauter 153 personnes en même temps sans risquer un effondrement de l’échafaudage car il ne peut supporter que 13 tonnes fixes et les danseurs en pèsent déjà 10. Dix tonnes en mouvement, cela devient dangereux. Je dois travailler avec des mouvements adaptés à l’espace minuscule des cases dont disposent les danseurs, sachant que ceux-ci devront être attachés pour des raisons de sécurité. Des cordistes seront présents à tous les étages pour « sécuriser » chaque danseur ! Et dans ces cases, quelque chose va se passer : en ouvrant les bras, le danseur va figurer les limites du corps et les cases vont créer un gigantesque puzzle évoquant des images individuelles ou collectives. Ce sera un mur humain qui respire et exprime l’indicible !

JR, Damien, comment avez-vous conçu les costumes et la scénographie ?

JR : Les costumes sont nés d’une discussion entre Damien, Thomas et moi. L’idée est de considérer l’échafaudage comme un canevas et de considérer que chaque case fonctionne comme un pixel qui peut passer du noir au blanc. Les vêtements sont des capes un peu « chauvesouris », noir de dos et blanc réfléchissant de face, qui s’illuminent avec les torches des spectateurs et permettent à la chorégraphie de Damien de créer des formes et même des mots selon les mouvements des danseurs.

Chanel, partenaire de l’Opéra Garnier, a aussi conçu un costume ?

JR : Oui, celui de la danseuse étoile Amandine Albisson, qui ouvre le spectacle. Elle va faire un solo devant la caverne, en ombre chinoise, puis soulever un rideau qui pèse plusieurs centaines de kilos pour révéler l’échafaudage avec ses 153 danseurs. Sur le rideau sont reproduites des milliers de mains de volontaires qui ont été invités sur mon compte Instagram et par le média Brut à broder l’empreinte de leurs mains à l’atelier du 19M.

4. Vendredi 20 octobre, on découvre la folie technique aux premières répétitions…

Le dimanche 12 novembre, 15 000 personnes sur la place de l’Opéra devraient assister gratuitement à l’une des deux représentations de Chiroptera (à 19 h et 21 h) sans savoir réellement ce qu’ils iront voir, si ce n’est qu’il s’agit d’un spectacle avec 153 danseurs et qu’ils doivent être munis d’une lampe frontale ! Un spectacle monumental qui ne sera joué que deux fois. Du jamais-vu ou presque dans l’histoire du spectacle vivant. Devant moi, un échafaudage de trois étages comme l’on en voit sur les façades des immeubles en ravalement – impossible de trouver un hangar culminant à 35 mètres de hauteur comme à l’Opéra où l’échafaudage fera neuf étages ! Seulement une vingtaine de danseurs sont présents : ils font partie du « core group », comme me l’explique Alexandre, l’un d’entre eux, et vont transmettre les mouvements créés par Damien Jalet aux autres danseurs. « C’est un projet totalement fou, je n’aurais sans doute jamais accepté d’y participer si je n’avais pas déjà travaillé avec Damien [pour un film de Jacques Audiard]. » Une danseuse d’origine japonaise me raconte aussi avoir hésité et être montée au dernier étage de la tour Eiffel pour tester sa résistance au vertige, au cas où elle serait placée au dernier étage de l’échafaudage. « Je pense que le spectacle va être magnifique, mais ce qui est difficile c’est que l’on ne voit pas les autres danseurs, contrairement à tout ce que j’ai fait auparavant. On danse seul alors que nous allons être 153 ! Mais les mouvements s’appréhendent facilement, la difficulté étant d’engager le corps dans son entier tout en lâchant prise et en respectant le rythme, sans être paniqué par le vertige. »

Répétitions sur échafaudage pour les danseurs qui bravent le vertige
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Répétitions sur échafaudage pour les danseurs qui bravent le vertige

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© JR / Photo Elea Jeanne Schmitter

5. Vendredi 10 novembre, 7h du matin, dernières répétitions…

« Les ténèbres proclament la lumière ; cette citation résonne par rapport au monde d’aujourd’hui et donne de l’espoir. » JR.

Depuis 5 h du matin, les danseurs répètent mais la préfecture de police n’a autorisé qu’une seule répétition en musique, à partir de 7 h. Le spectacle commence avec Amandine Albisson, sublime dans un ensemble noir pailleté, dont l’ombre immense est projetée au centre de la grotte de JR, accompagnée d’un son inquiétant, animal, préhistorique, comme émanant d’un cauchemar. La circulation automobile, pourtant peu dense, devient vite compliquée, voitures comme passants se figeant, fascinés. Puis le rideau recouvrant l’Opéra se lève progressivement, découvrant un gigantesque échafaudage noir dans un son sifflant et angoissant.

Dans le bas, hommes et femmes chauves-souris, réfléchissant les lumières des spectateurs, semblent s’éveiller. Damien Jalet a conçu une chorégraphie fascinante où les danseurs jouent avec la face noire et blanche de leurs costumes, les faisant passer sans cesse de l’ombre à la lumière. Progressivement, les danseurs se meuvent plus intensément et se multiplient, semblant tomber comme des grappes au rythme d’une musique mystique qui accélère, venue des tréfonds de la terre. Les chauves-souris humaines se mettent alors à dessiner des formes, comme animées par des mantras musicaux. Puis des mots. Une phrase apparaît : « Darkness declares the glory of light », proposée par Damien Jalet, et que JR interprète ainsi : « Les ténèbres proclament la lumière ; cette citation résonne par rapport au monde d’aujourd’hui et donne de l’espoir. » Enchantement, vertige et vitesse apparaissent alors dans la musique et la chorégraphie, qui deviennent tribales et jouissives. Les danseurs semblent produire un souffle, une sorte de danse yogique. Comme une métaphore de la force de l’humain quand chacun se réunit et crée ensemble. Les 153 danseurs deviennent une seule lumière, comme une révélation. Ainsi se termine l’opéra, nous laissant éblouis par sa beauté et animés par le chemin qu’il ouvre !

6. Dimanche 12 novembre, 19 h.

Rendez-vous devant l’Opéra pour la première représentation publique de Chiroptera…

Comme pour l’acte I, il pleut. La place de l’Opéra est bondée. Malgré la foule, tout le monde est dans un bon état d’esprit, avançant tranquillement sous l’oeil des services de sécurité, un peu tendus. Il y a de quoi : beaucoup parmi ces visiteurs de tous âges reviennent de la marche contre l’antisémitisme qui a réuni plus de 100 000 personnes à Paris. Dans cette nuit dense et pluvieuse, avec leurs lampes frontales, ils ont l’air de sortir d’une mine. JR commence à parler pour remercier chacun puis évoque la marche qui fait incroyablement écho avec Chiroptera, qui apparaît en quelque sorte comme sa conclusion.

Certains parleront d’une belle coïncidence. Pour ma part, je pense comme Edgar Morin, qui me disait lors d’un entretien pour Beaux Arts Magazine que les grands artistes sont des « post-chamans », que ce spectacle de JR, Damien Jalet et Thomas Banglater a été comme convoqué par une énergie cosmique ! Beaucoup, en lisant ces lignes, me prendront pour un « illuminé ». Je le suis sans doute devenu grâce à la fréquentation de l’art et des artistes. « La beauté sauvera le monde ? » Oui, j’en suis plus que jamais persuadé en écoutant et en regardant les milliers de gens qui m’entourent applaudir, crier de joie, pleurer et s’embrasser. En ce jour de marche contre l’antisémitisme, le racisme et la barbarie, l’art, la musique et la danse proclament la fin des ténèbres et l’avènement de la lumière, si tous ensemble nous en devenons acteurs.

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