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Emily Mae Smith, le pin-up power

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Publié le , mis à jour le
Ses toiles pimpantes et gonflées d’humour, parfois de mélancolie, ont envahi le Consortium de Dijon. La Texane de 40 ans, Emily Mae Smith, délivre une œuvre reconnaissable entre toutes, où se télescopent avec malice références contemporaines et clins d’œil à l’histoire de l’art. Un univers pop et étrange à la fois.
Emily Mae Smith, Slow Burn
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Emily Mae Smith, Slow Burn, 2016

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Huile sur lin • 122 x 94 cm • © Courtesy Emily Mae Smith

Portrait d’Emily Mae Smith
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Portrait d’Emily Mae Smith

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© Steve Benisty

Avec sa palette de couleurs vives, ses dégradés lustrés et ses formes tirées au cordeau, impossible de passer à côté. La peinture coquette et rutilante d’Emily Mae Smith saute aux yeux, aspire le regard avec l’efficacité d’une publicité. C’est que cette Américaine, née en 1979, sait y faire : ses toiles sont aguicheuses, joueuses et font appel avec malice à nos références communes. Emily Mae Smith est bel et bien une artiste du capitalisme tardif, cette ère où se mêlent culture et marchandises : ses œuvres sont des objets, figurent des objets, et son style est aussi reconnaissable qu’une marque.

A-t-on ici affaire à une célébration de la superficialité, à un travail inoffensif et un peu naïf ? Pas vraiment. À l’instar du hameçon figuré par l’artiste en 2016, l’esthétique pop et comique de l’artiste nous alpague à dessein par la ruse. Elle nous embarque alors dans le reflet glacé de notre époque lisse et fétichiste. Son univers déjanté relie l’histoire de l’art à l’aune des féminismes. Pour Emily Mae Smith, l’art a « toujours été un lieu flexible, un Far West dans lequel écrire son propre script. » Dans cette jungle visuelle hyper dense, l’artiste ouvre donc des brèches, mélange les genres. De ses pérégrinations dans le monde des images, elle retire de savoureux cocktails picturaux et explosifs. Dans le shaker de ses influences : Art Nouveau, romantisme, symbolisme, surréalisme, pop art, Chicago Imagists, illustration vintage… La liste est longue. « À travers la peinture, j’ai le sentiment d’être au plus proche de l’histoire humaine », dit-elle.

Emily Mae Smith, Guns Vs Tongues
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Emily Mae Smith, Guns Vs Tongues, 2014

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Huile sur lin • 28 × 35,5 cm • © Courtesy Emily Mae Smith

« Nous avons besoin de nouveaux symboles. »

Emily Mae Smith

Dans ses nouveaux mythes syncrétiques sur toile, talons aiguilles, langues crochues et moustaches ridicules occupent le devant de la scène. « Nous avons besoin de nouveaux symboles », abonde l’artiste. Il y a aussi ce sympathique manche à balai anthropomorphique. Il ne faudrait surtout pas l’oublier : il a souvent le premier rôle. Chauve ou affublé d’une perruque de femme et de lunettes de soleil, il prend la pose – nonchalante, lascive –, fume dans un coin ou observe les étoiles, impassible. Emprunté à la séquence de L’Apprenti sorcier du film d’animation Fantasia de Walt Disney, il incarne la domesticité, les tâches subalternes, la subordination. Bref, un sale boulot mais qui ici prend ses aises, car il s’est emparé du pouvoir. Une revanche et une résurgence des petits jobs de jeunesse de l’artiste ?

Emily Mae Smith, The Riddle
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Emily Mae Smith, The Riddle, 2017

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Huile sur lin • 170.2 × 129.5 cm • Coll. Privée • © Courtesy Emily Mae Smith

« Jusqu’à l’âge de 30 ans, je n’avais pas vraiment l’impression d’avoir une identité de femme. »

Avant d’enchaîner les expos (hier chez Perrotin à New York, aujourd’hui au Consortium de Dijon, demain dans le Connecticut), Emily Mae Smith, comme beaucoup d’artistes, en a bavé. Elle nous raconte avoir grandi près d’Austin, au Texas, dans un « territoire très rural et isolé » et « avoir longtemps lutté contre diverses conditions d’isolement ». Après un passage à l’Université du Texas, elle emménage à New York, mais sa carrière a du mal à décoller. Qui plus est, elle n’est pas tout à fait satisfaite de ses tableaux. « Jusqu’à l’âge de 30 ans, je n’avais pas vraiment l’impression d’avoir une identité « de femme ». Je me définissais surtout par rapport à mon origine sociale », explique-t-elle. « Au fil du temps, mon expérience en tant qu’ « adulte femme » m’a complètement radicalisée. Quand j’ai commencé à m’y confronter, mon travail est devenu beaucoup plus intéressant. »

Emily Mae Smith, Slippery Slope Study
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Emily Mae Smith, Slippery Slope Study, 2018

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Huile sur lin • 40 × 51 cm • © Courtesy Emily Mae Smith

Lèvres pulpeuses, miroirs portables, seins galbés… Ses peintures se sont alors peuplées d’objets, avatars d’une « féminité » fantasmée, objectifiée et marchandisée. « Secrètement, je conçois en fait mes toiles comme des natures mortes », confie-t-elle. Aux côtés du fameux balai perruqué, l’inscription « The Studio » hante une série exposée au Consortium. Il s’agit du nom d’une revue d’Art Nouveau du début du XXe siècle. Un choix qui n’est pas anodin : c’est à cette époque que le corps féminin est instrumentalisé par le commerce, notamment dans les affiches. Dans cette série, le facétieux balai fait du yoga, joue de la flûte ou gribouille un tableau… Emily Mae Smith se moque là de la frime des artistes et fait de l’atelier un espace d’empowerement des modèles féminins et des petites mains.

Emily Mae Smith, </em>À gauche : <em>Prehistory Pastoral (The Studio), </em> à droite : <em>The Studio (Broom and Egg)
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Emily Mae Smith, À gauche : Prehistory Pastoral (The Studio), à droite : The Studio (Broom and Egg), 2016 et 2014

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Huile sur lin, huile et acrylique sur lin • 137 x 122 cm et 96,5 x 68,5 cm • © Courtesy Emily Mae Smith

Dans ces « tableaux-studios », comme ailleurs, des cadres finement dessinés, agrémentés d’une moustache ou encore en brique, bordent les images. On y décèle un goût prononcé pour les mises en abyme. C’est comme si l’artiste éventrait des murs (ceux des normes du genre) et ouvrait des fenêtres. Ces dernières laissent entrevoir des paysages où les chaussures de femmes sont des architectures, où les dégradés forment des espaces immatériels, où des corps de femmes figurent des dunes et des vagues. Aussi polis et brillants soient-ils, les tableaux d’Emily Mae Smith ne sont pas des parois mais des portails, comme avec cette jeune fille en gros plan dont les lunettes réfléchissent des vagues. Les objets et personnages qui habitent l’œuvre de l’artiste semblent en réalité coincés, voire prisonniers dans l’image.

Emily Mae Smith, Rogue Wave
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Emily Mae Smith, Rogue Wave, 2016

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Huile sur lin • 182,9 × 248,9 cm • © Courtesy Emily Mae Smith

Les tableaux miment en fait des écrans. De téléphone ou d’ordinateur, ils montrent et séparent à la fois. Comme les formes tridimensionnelles, les dégradés colorés HD semblent avoir été conçus sur logiciel. « Ils proviennent de mes observations du ciel. La fenêtre de mon studio à New York fait face à l’ouest et je vois de superbes couchers de soleil », précise Emily Mae Smith. « Je crois que cela remonte aussi à mes cours théoriques de peinture, où j’essayais de peindre des figures en observant attentivement toutes les nuances de lumière et de couleur. »

La peintre nous parle finalement très peu des caractéristiques de l’image digitale. Surprenant ? C’est le signe d’une condition numérique pleinement naturalisée. « Quand vous voyez en personne mes images, ce sont très clairement des peintures. Elles sont faites à la main. Il y a beaucoup d’artisanat et d’ingénierie en jeu », conclue la jeune femme. Car si elle fait du tableau un écran, elle donne surtout à ce dernier la texture de la matière et du pigment. Loin d’être un seul alignement de pixels, l’image numérique pénètre aujourd’hui complètement nos yeux, nos corps et nos esprits. Et en effet, quel autre médium pour aussi bien témoigner de la pénétration du digital dans le tissu de nos vies qu’une toile sur un châssis ?

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Emily Mae Smith

Du 24 novembre 2018 au 14 avril 2019

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