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Laetitia Ky, Love and justice, 2023
photograhie • © Laetitia Ky / Courtesy Lis10 Gallery, Arezzo, Paris - LouiSimone Guirandou Gallery, Abidjan
Arrivés place de la Bastille, nous la voyons de loin. Laetitia Ky (née en 1996) affiche ce jour-là une très jolie (et spectaculaire) coiffure, qui dessine comme de grands pétales de fleurs autour de son visage. Deux heures plus tard, elle inaugurera devant les invités l’exposition, en plein milieu de la place, de seize de ses photographies, abordant de front de grandes causes féministes (« la culture du viol », « le harcèlement », « la sexualité féminine », …) et imprimées sur de grands panneaux en plein air. Pas nerveuse pour un sou, la jeune femme accepte en attendant de répondre longuement à nos questions à la terrasse d’un café tout proche. Et de remonter jusqu’à sa plus tendre enfance.
Dès l’âge de cinq ans, sa mère l’initie aux rituels ivoiriens en matière de coiffure. « La Côte d’Ivoire est une ancienne colonie française, et cela se ressent encore aujourd’hui dans nos standards de beauté, calqués sur ceux des Européens », nous explique-t-elle en préambule. Les cheveux des Ivoiriennes sont donc régulièrement soumis à un traitement redoutable : le défrisage. Douloureuse, l’opération nécessite un arsenal de produits chimiques qui abîment le cuir chevelu et peuvent aller jusqu’à le faire saigner… Pourtant, « la première fois que j’ai vu une femme noire avec des cheveux naturels, j’avais seize ans ! »
Laetitia Ky, Trop noire, 2020
photographie • © Laetitia Ky / Courtesy Lis10 Gallery, Arezzo, Paris – LouiSimone Guirandou Gallery, Abidjan
« C’est obligatoire. Si tu n’as ne serait-ce qu’un centimètre de cheveux sur la tête, on te rase devant toute la classe. »
Extrêmement répandue, la pratique du défrisage est remplacée le temps des années collège par la tonte hebdomadaire des cheveux, imposée aux filles par les établissements scolaires publics. « C’est obligatoire. Si tu n’as ne serait-ce qu’un centimètre de cheveux sur la tête, on te rase devant toute la classe. » C’est à ce moment-là que Laetitia prend conscience qu’elle « aime ses cheveux », et qu’elle désire en prendre soin. À quinze ans, le baccalauréat en poche (« j’étais en avance ! »), elle s’intéresse en parallèle de ses études de commerce à ces femmes noires américaines qui font la promotion du retour au naturel. « Je prends alors la décision de me raser la tête, pour tout recommencer à zéro. »
Laetitia Ky, African Kitchen, 2022
photographie • © Laetitia Ky / Courtesy Lis10 Gallery, Arezzo, Paris – LouiSimone Guirandou Gallery, Abidjan
Là, elle tombe par hasard sur un album de photographies anciennes, montrant des femmes aux cheveux sculptés : « ces coiffures parlaient pour celles qui les portaient, elles indiquaient leur place dans la société. » Un déclic s’opère ; de sa tête, Laetita Ky fera une œuvre d’art. À l’aide de fils de fer et d’extensions, elle sculpte ses cheveux en guitare ou en parapluie. Elle se prend d’abord en selfie avec son portable, poste ses photographies sur Internet ; puis, devant le succès grandissant de ses publications, se professionnalise en achetant un appareil photo Canon, en se cadrant sur fond uni et en ajoutant quelques commentaires en anglais à ces images qui fascinent particulièrement les publics anglophones, américains surtout.
« Quand mes images sont devenues virales, j’ai eu envie de les rendre politiques. » Car des femmes noires lui avaient écrit pour lui dire combien elles l’admiraient de transformer une chevelure dénigrée en œuvre d’art. « Je me suis dit qu’il y avait quelque chose de plus grand à faire de cela, que mon travail pouvait servir à quelque chose. » Depuis, elle fait de ses cheveux le support de messages féministes autour du consentement (sa chevelure dessine alors une femme et un homme qui se serrent la main), du « sexisme bienveillant » (une main géante manipule ses bras comme si elle n’était qu’un pantin) ou de l’éducation sexuelle (avec un ventre de femme enceinte).
Laetitia Ky, Motherhood, 2022
photographie • © Laetitia Ky / Courtesy Lis10 Gallery, Arezzo, Paris – LouiSimone Guirandou Gallery, Abidjan
Elle est en train d’écrire une bande dessinée « où l’héroïne utilise ses cheveux en forme de mains pour combattre le crime à Abidjan ».
Habituée à porter haut les couleurs de la cause – avant #MeToo, elle postait déjà sur les réseaux sociaux des récits des agressions qu’elle avait subies –, elle se met à recevoir des milliers de messages de femmes, témoignages d’une ultra-violence masculine quotidienne. Cela dit, « ma vie entière n’est pas un combat », dit celle qui crée parfois des coiffures juste pour s’amuser. Repérée par l’agence de mannequins Elite, Laetitia Ky travaille aussi pour des marques, comme Marc Jacobs ou Apple, en tant que photographe, conceptrice et mannequin. Elle a également sorti un livre, paru en France aux éditions E/P/A (Love and Justice, 2022) et joué dans deux films, La Nuit des rois (Philippe Lacôte, 2020) et Disco Boy (Giacomo Abbruzzese, 2023).
Laetitia Ky, Feminist !, 2022
photographie • © Laetitia Ky / Courtesy Lis10 Gallery, Arezzo, Paris – LouiSimone Guirandou Gallery, Abidjan
Exposée jusqu’à la Biennale de Venise en 2022 (où elle a représenté la Côte d’Ivoire avec cinq autres artistes) et au musée des Arts décoratifs de Paris en 2023, où elle était l’une des bonnes surprises de l’exposition « Des cheveux et des poils », Laetitia a même attiré l’attention du Guinness World Records, pour qui elle a accepté de sauter à la corde pendant trente secondes avec ses cheveux pour devenir « la personne ayant réalisé le plus de sauts à la corde avec ses propres cheveux ». Actuellement en pleines démarches pour emménager à New York et quitter la Côte d’Ivoire où elle réside, elle est en train d’écrire une bande dessinée « où l’héroïne utilise ses cheveux en forme de mains pour combattre le crime à Abidjan », réfléchit à se lancer dans la musique et confie s’adonner de plus en plus à la peinture… Bref : « la créativité n’a pas de limite pour moi. »
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