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Série - L’art outragé

Ép. 2 Vénus attaquée ! Attentat contre la beauté

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Publié le , mis à jour le
Raisons morales ou politiques, vénalité ou incompétence coupable, parfois même simple question de goût… Les œuvres d’art sont bien fragiles face à la violence humaine et ce, quelles que soient les cultures et les époques ! Pour ce deuxième épisode sur les outrages à l’art, Beaux Arts revient sur l’attaque au hachoir, en 1914, de la Vénus à son miroir de Diego Vélasquez. Un geste militant pour… la cause des femmes.
Diego Vélasquez, Vénus à son miroir
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Diego Vélasquez, Vénus à son miroir, 1647-1651

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Huile sur toile • 122 x 177 cm • Coll. National Gallery, Londres • © Aisa/Leemage

Nous sommes le 10 mars 1914, un samedi matin ordinaire à la National Gallery de Londres. Fiers de leur musée, les Londoniens ont pour coqueluche une toile de Diego Vélasquez : la Vénus à son miroir, peinte entre 1647 et 1651. Il faut dire que cette Espagnole est un peu une Britannique d’adoption : elle est entrée sur le territoire en 1813, dans le domaine Rokeby d’où elle tire son sous-titre. Alors que la toile est mise en vente en 1906, le royaume lance la première subvention publique du National Art Collections Fund pour la conserver dans les îles. Un combat national !

Au musée ce jour-là, une jeune femme brune prend consciencieusement des notes pendant deux heures de visite. Qui s’en méfierait ? Personne, sans doute pas le gardien ! Elle arrive en tête à tête avec la Vénus, affronte du regard le reflet de la déesse de l’amour et ébauche même ses contours sur le papier. Brusquement, elle tire de sa manche un hachoir et brise la vitre de protection, blessant une première fois la Vénus au passage. Suivent un, deux, trois et jusque six coups ! Un carnage…

Illustration de Achille Beltrame pour « La domenica del corriere »
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Illustration de Achille Beltrame pour « La domenica del corriere », 1914

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« Vénus à son miroir » de Diego Vélasquez lacérée par Mary Richardon.

© Lee/Leemage

« J’ai essayé de détruire le portrait de la plus belle femme de l’histoire mythologique pour protester contre le Gouvernement. »

Les gardiens maîtrisent la jeune femme qui, sans résistance, est arrêtée par la police. Elle s’appelle Mary Richardson et est une suffragette canadienne, active dans le mouvement pour le droit de vote des femmes en Grande Bretagne, du début du XXe siècle. Mary s’adresse à la foule médusée : « Vous pouvez remplacer un tableau, mais pas une vie, puisqu’ils sont en train de tuer Mrs Pankhurst ». Durant sa garde à vue, elle ne cherche pas à plaider la folie et assume un acte politique : « J’ai essayé de détruire le portrait de la plus belle femme de l’histoire mythologique pour protester contre le Gouvernement, qui détruit Mrs Pankhurst, la plus belle figure de l’histoire moderne ».

Arrestation de Emmeline Pankhurst à Buckingham Palace
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Arrestation de Emmeline Pankhurst à Buckingham Palace, 21 mai 1914

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Coll. National Portrait Gallery, Londres • © National Portrait Gallery, London/ Scala, Florence

Qui est donc cette Mrs Pankhurst, qui mérite que l’on attaque pour elle une des plus grandes icônes de l’histoire de l’art ? Emmeline Pankhurst a fondé le parti du Woman’s Social and Political Union (WPSU) en 1903. Elle a été incarcérée la veille de l’attentat de la National Gallery et a subi de mauvais traitements. MrsPankhurst rassemble autour d’elle la faction activiste des suffragettes, dont fait partie Mary Richardson. Les actions coup-de-poing qu’elles mènent les conduisent régulièrement en prison, où elles entament des grèves de la faim et sont, à partir de 1913, nourries de force. De quoi radicaliser une personne.

Unanimement, la presse condamne la suffragette. Voilà que, vingt-six ans après les crimes traumatisants de Jack l’éventreur, la plus belle femme peinte de Londres était à son tour lacérée. Mary Richardson est condamnée à six mois d’emprisonnement. Craignant des représailles, les autorités ferment les grands musées londoniens. L’affaire déborde des frontières et trouve un écho outre-Manche. Si les coups de couteau sont inqualifiables, ils ne justifient pas la teneur misogyne de journaux aux abois, comme le Gil Blas du 13 mars 1914 : « Il faut donc pardonner à cette suffragette à laquelle la beauté répugne : elle est laide… ».

Les dégats causés par l’attaque du 10 mars 1914 et Mary Richardson
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Les dégats causés par l’attaque du 10 mars 1914 et Mary Richardson, Illustrated London News, 14 mars 1914

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© Illustrated London News ; National Portrait Gallery, London/ Scala, Florence

C’est une rareté dans l’histoire de l’art en même temps qu’un manifeste de la liberté artistique qui est attaqué.

 Mais pourquoi ce tableau ? La Vénus à son miroir était déjà une survivante dans l’histoire de l’art. Le mystère plane toujours quant à l’identité du modèle : s’agit-il d’une favorite du roi Philippe IV ou de Flaminia Triva, maîtresse italienne du peintre ? Impossible de répondre avec certitude. Descendante des Vénus de Titien, aïeule de la Maja nue de Francisco de Goya ou de l’Olympia d’Édouard Manet, la Vénus de Diego Vélasquez brille par sa sensualité : il est clair qu’elle s’inspire d’un modèle vivant. Seul nu dans l’œuvre du peintre, elle aurait pu lui valoir les pires châtiments dans l’Espagne de l’Inquisition ! Elle ne doit sa survie qu’au refuge trouvé dans des demeures privées. En somme, c’est une rareté dans l’histoire de l’art en même temps qu’un manifeste de la liberté artistique qui est attaqué.

Est-ce une certaine image de la femme qui est visée ? Un canon d’érotisme plaisant à la gent masculine ? Dans son autobiographie écrite en 1953, Mary Richardson suggère que le regard lubrique des hommes face au tableau l’a en effet courroucée. Mais elle parle aussi de son geste comme d’un crève-cœur, exécuté au nom d’une cause supérieure. Mrs Pankhurst rappelle dans ses mémoires que Mary Richardson était une amatrice d’art éclairée, consciente de la valeur de celle qu’elle attaquait. Pour l’anthropologue Sophie Moiroux, l’acte de la suffragette peut être perçu comme sacrificiel, comme une mise en scène de la mise à mort symbolique d’Emmeline Pankhurst, « Vénus des suffragettes », par le gouvernement.

Les suffragettes manifestent pour le droit de vote des femmes à Londres
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Les suffragettes manifestent pour le droit de vote des femmes à Londres, 1909

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Coll. Museum of London • © Photo Scala Florence/Heritage Images

Intolérables, les coups de hachoir n’ont cependant pas été sans effet : le crime de Mary Richardson a répandu le nom des suffragettes à travers le globe. Mais c’est surtout la guerre et la mobilisation des suffragettes pour maintenir le pays debout qui va mener à la victoire, et conduire à l’obtention du droit de vote, partiel en 1918 et total en 1928 (en France, il faut attendre 1944 !). Mary Richardson ne finit pas glorieusement, intégrant le BUF (British Union of Fascists), parti britannique d’obédience mussolinienne en 1932. Quant à la Vénus à son miroir, elle se porte très bien ! Trois mois auront suffi à sa restauration et, aujourd’hui, les visiteurs avertis doivent regarder de très près pour tâcher de deviner les imperceptibles cicatrices de son attaque… Stigmates qui ajoutent à son aura.

Retrouvez dans l’Encyclo : Diego Vélasquez

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