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Léa Belooussovitch travaillant sur une œuvre dans son atelier à Bruxelles, 2021
Photo Valeria Mongelli
« Ici, c’est une explosion au Cameroun, ça, un tsunami en Inde… » En nous montrant ses derniers dessins posés sur la table de son atelier, Léa Belooussovitch (née en 1989) précise spontanément à quel événement chacun se réfère – comme le font d’ailleurs ses titres, qui indiquent la date et le lieu. Catastrophes naturelles, attentats, guerres : l’artiste s’intéresse aux actualités qui, partout dans le monde, mettent les hommes à l’épreuve, et fournissent aux photojournalistes leurs sujets. Ces derniers lui apportent sa matière première, des photographies qu’elle déniche sur des sites d’informations locales et qui montrent de façon frontale des blessés et des morts, dans des paysages déchirés. Penchée sur un support de feutre blanc, une petite reproduction à côté d’elle, Léa recadre ces images puis en reprend les motifs et les floute patiemment.
Léa Belooussovitch travaillant sur une œuvre dans son atelier à Bruxelles, 2021
Photo Valeria Mongelli
En revanche, précise-t-elle, elle en garde rigoureusement les couleurs. Bleu azur, jaune poussin et rose fuchsia ne résultent pas d’une volonté de rendre ses dessins plus séduisants (comme on a pu l’en accuser, nous confie-t-elle), mais viennent bel et bien des photos originales. « La question se pose quant à ces couleurs : pourquoi sont-elles si vives ? Parce qu’elles sont retouchées ! Ce ne sont pas des images qui sortent directement d’un appareil photo. » Autrement dit, les photos dont elle s’inspire ont déjà été « sublimées » par une post-production du photojournaliste. Elles sont du côté du « leurre ». Ce qu’elle interroge ici est tout aussi perçant que sa palette : quel sens revêtent de telles images ? À quoi correspond ce type de traitement de l’information – si ce n’est à une soif de voyeurisme ? « Tant que l’œuvre d’art pose une question, elle a rempli son contrat. »
Léa Belooussovitch travaillant sur une œuvre dans son atelier à Bruxelles, 2021
Photo Valeria Mongelli
« Certaines photos d’enfants morts ont été prises avant que leurs parents ne les voient… En leur redonnant l’anonymat, elle leur rend leur intégrité. »
Alexandre Quoi
De prime abord, ses dessins sont abstraits – mais très vite, un doute surgit, une forme d’inquiétude aussi. On devine les formes comme à travers une plaque de verre dépoli, sans y parvenir vraiment. Un visage, peut-être, celui d’un enfant, sans doute, mais comment savoir ? L’expérience est troublante. Et c’est précisément ce qui fait la force de ce travail : l’indisponibilité de ses sujets, à qui elle rend la dignité que leur volaient les images de photojournalistes sans scrupule. Alexandre Quoi, commissaire de son exposition « Feelings on Felt » au musée d’art moderne et contemporain de Saint-Étienne, nous parle ici de « mémoire » et d’« une démarche éthique » : « Certaines photos d’enfants morts ont été prises avant que leurs parents ne les voient… En leur redonnant l’anonymat, elle leur rend leur intégrité. »
Léa Belooussovitch, Barrage de Brumadinho, Brésil – série « Extractions », 25 janvier 2019
dessin aux crayons de couleur sur feutre • 130 × 160 cm • Photo Gilles Ribero
De loin, l’œil opère donc une forme de mise au point de l’image, qui s’efface lorsqu’en s’approchant, elle se noie dans les masses colorées, auras pelucheuses qu’on toucherait volontiers pour en sentir la douceur réconfortante. Le choix du feutre, matériau cher à Joseph Beuys, grâce auquel il aurait survécu à un accident d’avion, est chez Léa celui d’une matière industrielle, solide, qui isole du froid et du son. Le feutre pardonne « les rattrapages » en cas de crayons capricieux, absorbe les couleurs et les diffuse naturellement. Une matière textile, comme souvent chez elle, qui permet un « rapport corporel, intime » : « Cela va avec les contenus que j’utilise, qui sont très forts en émotions. »
Car si les dessins sur feutre sont la « colonne vertébrale » de son travail, de nombreux projets les complètent. Comme cette série de grands portraits de 2017 imprimés sur du satin duchesse : ceux-ci reprennent des photographies prises dans les années 1930 de criminelles sortant du tribunal, le visage dissimulé dans leurs mains. Ces femmes, à la fois victimes et coupables car « accusées à cause de leurs maris » impliqués, par exemple, dans des affaires de trafic, sont l’image même de la « honte face à une image contrainte, subie ». En faisant des recherches, Léa a découvert que ce geste de la main sur le visage, dit « Facepalm » en anglais, est extrêmement ancien et se retrouve jusque dans l’Antiquité.
Vue de l’atelier de Léa Belooussovitch à Bruxelles
Photo Valeria Mongelli
« Il faut que le support soit le plus cohérent possible », nous explique la jeune artiste. Dont le parcours est, il faut le souligner, sans accroc. Née à Paris d’un père travaillant dans le secteur de l’édition et d’une mère sculptrice, Léa s’est inscrite dès l’école primaire à des cours du soir de dessin, d’histoire de l’art et de cinéma, puis a trouvé son bonheur en Belgique, où elle s’est plu à La Cambre. Depuis, elle n’a plus quitté le plat pays : elle a son atelier à Bruxelles, une ville qu’elle connaît bien pour y avoir organisé des expositions dans des bâtiments en friche avec un collectif d’artistes de 2014 à 2018 – ce qui lui a permis de se confronter très vite à différents aspects techniques, comme les questions d’accrochage (« le lieu aussi génère l’œuvre »). Aujourd’hui, la plasticienne a déjà une galerie (en France, elle est représentée par Paris-Beijing), a reçu plusieurs prix et été de nombreuses fois encensée dans la presse internationale. De quoi nous impressionner, et nous dire un peu de sa grande maîtrise.
Avec une constante, donc : le questionnement de la violence, et des pratiques de sa représentation. Œuvres vidéo ultra-poignantes, Frogmarch (2019) compile au ralenti des démarches de prisonniers, contraints par des gardiens et terrassés par l’humiliation ; The Blind Side (2019) collectionne les films amateurs de voitures percutant des animaux sauvages – seul le moment de l’impact est coupé, laissant en suspens l’arrivée inévitable de la mort. Pour The Blue Wall of Silence – Anonymous Witnesses (2019), l’artiste a créé vingt-quatre images à partir de captures d’écran réalisées à partir de vidéos de violences policières, en supprimant la silhouette de la victime pour que ne restent que les corps en uniforme, tordus dans leurs coups de poings et de matraque. Même procédé pour Les Méthodes (2015), mais avec des photos d’exécution publique, dont Léa Belooussovitch a retiré les corps suppliciés. Seul le dispositif de mort demeure – laissant le regardeur à son vertige face à la barbarie des hommes…
Léa Belooussovitch. Feelings on felt
Du 16 décembre 2020 au 15 août 2021
MAMC - Musée d'art moderne et contemporain de Saint-Étienne • Rue Fernand Léger • 42270 Saint-Priest-en-Jarez
www.mam-st-etienne.fr
Young Belgium. Opus 1 Ineffable
Du 13 décembre 2020 au 27 février 2021
La Patinoire Royale/Galerie Valérie Bach • 15 Rue Veydt • 1060 Bruxelles
www.prvbgallery.com
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