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Reportage

Quand l’art contemporain s’incruste dans un lycée du 93

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Publié le , mis à jour le
Ils viennent avec une ou plusieurs malles rouges, qui contiennent de véritables œuvres d’art. Les médiateurs du Frac Île-de-France sillonnent la région à la rencontre de lycéens et leur parlent de Sophie Calle, Richard Prince ou Erwin Wurm. En temps normal, ils offrent un accès privilégié à des formes d’art contemporaines et exigeantes – et en ces temps épidémiques, constituent leur seule chance de voir de l’art en vrai. Nous les avons suivis le temps d’une séance de médiation dans un lycée à Romainville : reportage.
Jirí Kovanda, Untitled May 30th 2008
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Jirí Kovanda, Untitled May 30th 2008, 2008

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Photo Maurine Tric

« Je vais vous montrer des œuvres d’art. » Ainsi commence Hugo Audam, jeune homme sympathique employé depuis un an et demi par le Frac Île-de-France au poste de médiateur. Le ton est gai, et d’emblée interactif. Les élèves assis devant lui ont-ils des exemples d’artistes ou d’œuvres à lui citer ? Quelques exclamations livrent en vrac La Joconde, Frida Kahlo, Pablo Picasso. Ils sont en classe de seconde, aucun ne manifeste d’intérêt ou de connaissance particulière pour l’art. Mais ils sont calmes, ils écoutent, ils répondent. Installés en arc de cercle autour de Hugo, ils n’ont ni table ni cahier ni crayon, et n’ont pour seule mission que celle d’être attentifs et – si possible – de participer à la conversation.

Émilie Pitoiset, Just because #9
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Émilie Pitoiset, Just because #9, 2010

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Photo Maurine Tric

Hugo les sollicite souvent, les interpelle, leur demande quelles formes les œuvres d’art peuvent-elles prendre (« le vase de la reine Élisabeth ! » propose un garçon), où peut-on en voir, etc. C’est l’occasion pour le médiateur de parler du Frac et de montrer une photographie du château de Rentilly réhabilité par Xavier Veilhan en 2014. Ses façades couvertes de miroirs rencontrent un certain succès auprès des élèves ; puis, c’est le moment de parler de la Flash Collection, petit nom à la sauce superhéros du « module itinérant » pensé par le designer Olivier Vadrot pour les médiateurs. Des malles rouges, semblables aux flight cases utilisées dans le monde du spectacle, qui permettent à Hugo de questionner : quelle est la différence entre art et design ? Les élèves sèchent. Il est temps de sortir la première œuvre.

Émilie Pitoiset, Just because #9
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Émilie Pitoiset, Just because #9, 2010

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Photo Maurine Tric

Car les malles ne sont pas là pour rien : elles contiennent une à deux œuvres d’art, que Hugo révèle en levant un cache. Le geste est joli, et nous fait penser un instant à celui d’un magicien. D’ailleurs, la première œuvre sent la fête foraine : soigneusement découpée par Émilie Pitoiset (née en 1980), une photographie montre une famille des années 50 alignée devant un stand de tir. Hugo interroge les élèves sur les possibles liens qui unissent les personnages, sur le choix de placer l’œuvre bas dans le cadre, sur l’époque de la prise de vue – et, surtout, sur le geste de l’artiste. Puisque la photo n’est pas d’elle, qu’a-t-elle fait ? De ce « geste artistique hyper simple » souligne Hugo, il y a « beaucoup de choses à dire ». Arrive la question du goût : qu’en pensent les élèves ? « J’aime bien. – Quoi, la photo ou le geste ? – Le geste. »

Julien Carreyn, Chillout « mister collage »
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Julien Carreyn, Chillout « mister collage », 2007

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Photo Maurine Tric

On s’amuse d’entendre le médiateur employer tantôt des formules simples voire orales (« prank », « chelou »), tantôt des notions plus complexes (« aléatoire », « polysémie »). Soucieux de s’adapter à son jeune public, il conserve toutefois la langue qui accompagne l’art contemporain, et démontre par cela l’exigence du dispositif. Il faut bien ça pour parler correctement du travail du Tchèque Jirí Kovanda (né en 1953), dont l’« art participatif » invite les visiteurs d’un musée à troubler son calme en répondant à un téléphone (le sien) qui sonne. « On est devant une action, on va devoir faire un choix. » Le débat tourne à la philosophie, les élèves réagissent. Certains précisent qu’ils n’oseraient pas répondre, préférant s’en tenir à l’interdit.

Aurélie Salavert, Sans titre
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Aurélie Salavert, Sans titre, sans date

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Photo Maurine Tric

Là, Hugo sort la reproduction d’une œuvre de Sophie Calle, qui « s’amusait à appeler une cabine téléphonique », conçue en 2006 avec Frank Gehry. Les œuvres de la collection du Frac sont ainsi régulièrement complétées par des images avec qui elles résonnent – en tout, une dizaine d’artistes seront évoqués. La troisième œuvre dévoilée par Hugo est une aquarelle d’Aurélie Salavert (née en 1966), qui ne donne jamais de titre à ses œuvres. « Pourquoi à votre avis ? – Pour qu’on puisse deviner ! » Elle ne donne pas de date non plus : l’occasion de troubler la perception et de faire penser à des dessins d’enfants, qu’elle aurait pu conserver et exposer tels quels.

La cloche sonne ; Hugo promet qu’il n’en a plus que pour une minute, et termine son argumentaire. Puis propose aux élèves de prendre un sac en toile rouge portant le sigle de la Flash collection, et un document expliquant les œuvres. Les élèves sortent, d’autres entrent ; c’est au tour de sa collègue Laure Delclaux de prendre le relais et d’expliquer aux nouveaux les mêmes œuvres, mais à sa façon. Quelques jours plus tard, la professeure d’arts appliqués madame Truchi rebondira sur ce qui a été dit ; pendant ce temps, les médiateurs iront dans d’autres lycées, ou structures du champ social (hôpitaux, EHPAD…) pour continuer leur travail d’explication de l’art contemporain. Et sèmeront les graines d’un travail de médiation intelligent, joyeux. Espérons qu’elles germeront !

Retrouvez dans l’Encyclo : Sophie Calle

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