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Tiphaine Calmettes dans son atelier au Crédac à Ivry-sur-Seine, 2021
Photo Maurine Tric
De ce privilège étrange d’être seul dans une salle d’exposition – les musées étant fermés depuis des mois et accessibles aux seuls professionnels –, il n’advient à Vassivière rien d’intimidant. Au contraire : dans l’espace postmoderniste conçu avec emphase par l’architecte italien Aldo Rossi, Tiphaine Calmettes (née en 1988) se faufile gaiement. Et nous avec elle, presque sur les pistes d’un jeu. Même seul, même masqué, on se laisse bercer par le bruit doux d’une fontaine, on goûte un peu de l’eau du lac qu’elle a pris soin de distiller, assis sur une structure géométrique en terre crue. Tout d’un coup, une odeur, extrêmement forte et entêtante, nous prend à la gorge : il s’agit de kombucha, un breuvage fermenté dont l’aspect se solidifie au fil des jours. On l’avoue, on est heureux de s’en éloigner pour filer à l’étage, où nous attend une nouvelle dégustation liée au jour de la semaine (nous, c’était un mercredi, jour associé à Mercure, donc à de la carotte sauvage).
Tiphaine Calmettes dans son atelier au Crédac à Ivry-sur-Seine, 2021
Photo Maurine Tric
Tout ici s’appréhende avec le corps, s’observe, s’expérimente. L’exposition se visite de façon très intuitive. Un document, donné à l’entrée, nous en apprend un peu plus sur l’immense somme de connaissances mobilisées par l’artiste (où l’on trouve, pêle-mêle, les définitions de la géobiologie, du bain dérivatif ou de la suite de Fibonacci). Petit à petit, il devient évident que Tiphaine donne à voir, à l’intérieur des murs, un aperçu sensible et élaboré des paysages qui entourent le centre d’art – fussent-ils lointains –, ainsi que des hommes et des femmes qui peuplent les environs, ou qui lui ont permis de mieux les comprendre. L’artiste multipliant depuis ses débuts les rencontres, certains sont cités sur le document, y donnent des recettes, des conseils, racontent des histoires : ils sont géobiologue (Yann Hélip-Soulié), productrice de plantes aromatiques et médicinales (Chantal Ballot) ou encore céramiste et alchimiste (Olivier Zol).
Tiphaine Calmettes dans son atelier au Crédac à Ivry-sur-Seine, 2021
Photos Maurine Tric
Lorsqu’on la rencontre dans son atelier du Crédac à Ivry-sur-Seine, où elle est actuellement en résidence, Tiphaine révèle en souriant qu’elle vient de passer un an et demi sur les routes. Elle a vécu un temps à La Borne, un hameau de potiers, puis à Marseille chez son ami alchimiste ; en Dordogne, aussi, chez un rocailleur héritier des pratiques du XIXe siècle (un clin d’œil au parc des Buttes-Chaumont à Paris, où la rocaille est abondante et imite la forme des troncs d’arbre pour se faire marches et rampes d’escalier). Tiphaine nous raconte aussi qu’elle a passé le premier confinement à Notre-Dame-des-Landes, où elle a participé à la construction d’un dortoir, et le deuxième chez un ami dont le four et le tour lui ont permis d’affiner sa connaissance de la céramique. « Je garde des liens », appuie-t-elle, soulignant la « dimension collective » de sa pratique : il s’agit de « remettre de la joie et du partage dans le travail ».
Lauréate du prix AWARE pour l’artiste émergente en 2020, Tiphaine est une créatrice en mouvement, dont les œuvres ne sont pas destinées à être vendues mais à être vécues. Avec son public, elle organise des dîners performatifs (une salle de l’exposition est prête à accueillir des invités, et n’attend que la fin de la pandémie), et toutes ses œuvres sont nées de moment de vie, de partage de savoir-faire. Certaines sont liées à des croyances : la première du parcours, par exemple, est une fontaine liée à la technique du bain dérivatif, qui consiste à plonger son sexe dans l’eau froide pour stimuler « l’élimination des déchets entre autres vertus » (dixit le document donné à l’entrée).
L’Atelier de Tiphaine Calmettes au Crédac à Ivry-sur-Seine, 2021
Photo Maurine Tric
C’est la « tentative de voir les choses autrement » qui l’intéresse, cette rencontre avec l’altérité enrichissant son regard sur le monde.
« C’est une pratique que je trouve curieuse, mais qui a un rapport à l’eau très intéressant » explique l’artiste. Plus loin, c’est en étudiant les énergies des réseaux d’eau souterrains avec le géobiologue Yann Hélip-Soulié qu’elle a conçu une grande installation en terre crue. Une question nous vient… Croit-elle aux savoirs alternatifs qu’elle convoque dans son travail ? Elle nuance : c’est davantage la « tentative de voir les choses autrement » qui l’intéresse, cette rencontre avec l’altérité enrichissant son regard sur le monde. Mais « bien sûr, au fond, j’y crois, même si une partie de moi-même reste en doute ». Citadine, Tiphaine a grandi à Paris, est passé un an par les Beaux-Arts de Lyon puis ceux de Bourges, durant cinq ans. Nous qui l’imaginions un peu sorcière sommes rappelés à la réalité d’une jeune artiste aux intérêts multiples, qui a bel et bien les pieds sur terre.
Tiphaine Calmettes dans son atelier au Crédac à Ivry-sur-Seine, 2021
Photo Maurine Tric
Une expérience marquante ? Avant son diplôme, six mois en Mongolie, où elle a « dessiné des pages et des pages de nuages » en cours de peinture traditionnelle, sans parvenir à convaincre son professeur qui lui demandait de « ressentir la forme ». Un échec qui l’a toutefois mise sur la route de l’autonomie, Tiphaine ayant décidé de suivre ses rencontres avec d’autres artistes pour arpenter le pays à sa façon. Après son diplôme, elle se plonge dans la recherche : d’abord à l’EHESS, puis avec un groupe d’artistes au sein de l’école d’art de Clermont-Ferrand. Une « recherche en mouvement » car, de toute façon « l’objet figé ne m’intéresse pas tant que ça ». C’est pourquoi ses œuvres, qui empruntent volontiers au végétal, à l’organique, sont des objets d’usage, des assises sur lesquelles on s’installe, des gobelets dans lesquels on peut boire. Des œuvres qui fonctionnent toutes seules (un alambic, une fontaine, un récipient qui laisse apparaître la trace du liquide qu’il contient), et qui sont enrichies de ces fameuses énergies, forces et croyances que certains leur insufflent.
Tiphaine Calmettes dans son atelier au Crédac à Ivry-sur-Seine, 2021
Photo Maurine Tric
Chez elle, même la géométrie des formes n’est pas gratuite : elle s’inspire de la fameuse suite de Fibonacci, liée au nombre d’or et qui serait naturellement harmonieuse. Ces « formes agissantes » sont le contraire de représentations figuratives, qui en appellent à la pensée, et invoquent des savoirs souterrains. Tiphaine Calmettes veut ainsi mettre en évidence les relations qui nous unissent au monde. Cela passe aussi par son appréciation gustative, puisqu’à plusieurs endroits de l’exposition, il est question de sentir ou de goûter. L’artiste évoque alors son intérêt personnel pour ce qu’elle mange, et nous parle cuisson vapeur, nutriments, fermentation. Manger étant l’acte le plus intime qui soit, rien de plus logique que de convoquer le spectateur jusque dans ses entrailles, dans ce qu’il ingère du monde. Avec, dans la dernière salle, une pièce sonore réalisée avec son ami Antoine Mermet, qui a travaillé à partir de sons enregistrés au sein de l’exposition. L’expérience est complète, infiniment délicate, et bouleversante. On quitte le centre d’art avec un peu de Vassivière en nous, un souvenir vivant – bouillonnant au creux du ventre…
Tiphaine Calmettes. Par le chant grondant des vibrations autour
Du 1 février 2021 au 24 mai 2021
Centre international d’art et du paysage de l’île de Vassivière • Île de Vassivière • 87120 Beaumont-du-Lac
ciapiledevassiviere.com
À venir
Actuellement en résidence au Crédac d’Ivry-sur-Seine et aux Laboratoires d’Aubervilliers, Tiphaine Calmettes sera invitée à Bétonsalon en 2022 dans le cadre du prix AWARE.
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