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Reportage

Une journée dans la frénésie de l’hôtel Drouot

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Publié le , mis à jour le
Qui n’a jamais eu peur de faire un geste mal interprété durant une vente aux enchères et de se retrouver avec un service à thé en vermeil dont il n’avait pas vraiment besoin ? Mais comment se passe réellement une vente aux enchères ? Immersion pendant une journée entière, en novembre dernier, au cœur de l’effervescence du plus célèbre des hôtels des ventes parisiens : Drouot.
Vente aux enchères de tableaux appartenant à Nana Mouskouri
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Vente aux enchères de tableaux appartenant à Nana Mouskouri, 12 mai 2010

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Vente animée par Pierre Cornette de Saint Cyr • © Dupuy Florent / SIPA

À 11 h pétantes, l’épais rideau métallique de l’entrée de Drouot fait grincer ses mailles. Emportée par la foule, je pénètre dans l’antre parisien des enchères, ralentie par les vigiles qui fouillent minutieusement chacun des sacs. Dans un hall recouvert de marbre est diffusé le programme de la journée sur des écrans. Le matin, pas de ventes à Drouot, mais l’ambiance y est tout aussi excitante. C’est la dernière heure de l’exposition avant les ventes de l’après-midi : jusqu’à midi, on peut voir les objets et mobilier avant leur changement de propriétaire. Objets briqués, aspirateur passé, j’ai l’impression d’être à l’ouverture de la Biennale Paris (ancienne Biennale des Antiquaires).

Je débute ma visite et tombe nez à nez avec… un dinosaure ! La vente a lieu le lendemain, mais les curieux se pressent déjà dans cette salle pour reluquer le monstre. C’est sur une colonne encerclée de rubans rouges, comme un carré VIP, qu’est exposé le prédateur. Les murs habillés d’un bleu violine, l’éclairage tamisé, rien n’a été laissé au hasard dans cette salle. Une scénographie recherchée qui ne séduit pas Patrick*, un visiteur, qui préfère les mises en scène plus brouillonnes « pour avoir l’impression qu’on peut encore découvrir des trésors. Dans cette salle, [il se sent] comme dans un musée. »

Photographie prise lors de la vente “Retour au Jurassique” par Binoche et Giquello
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Photographie prise lors de la vente “Retour au Jurassique” par Binoche et Giquello, 11 avril 2018

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© Drouot

Mais avec toutes ses salles ouvertes au public, Drouot, finalement, ne serait-il pas un musée ? Avec un peu d’adrénaline en prime ? En pleine réflexion, j’emprunte machinalement l’escalator central, vite rattrapée par la réalité. Un véritable défilé s’offre à mes yeux ébahis. Je croise des acheteurs les bras chargés d’objets insolites et volumineux : animaux empaillés, tableaux démesurés, robes, miroirs… J’ai hâte d’arriver à l’étage supérieur pour visiter ce musée à ciel ouvert, où tout se vend et tout s’achète.

Pierre Curie, Correspondance scientifique de Pierre Curie à un collaborateur. Vente « Aristophil. Science – De Malbranche à Einstein »
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Pierre Curie, Correspondance scientifique de Pierre Curie à un collaborateur. Vente « Aristophil. Science – De Malbranche à Einstein », Vente du 19 novembre 2018

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Ces correspondances permettent de suivre les étapes des expériences ayant abouti à la découverte du radium

Aristophil. Ce nom résonne dans tous les couloirs de Drouot. Bref résumé : à la suite de soupçons d’escroquerie, la société Aristophil, qui achetait les manuscrits d’illustres personnages, est mise en liquidation et les ventes se succèdent dans le plus célèbre hôtel des ventes parisien depuis un an. Au programme aujourd’hui : les 13e et 14e ventes de ce scandale (sur 200 prévues pour disperser le butin !). En salle 1, où sont présentés les manuscrits des plus grands physiciens, le personnel de l’étude est sur son 31 pour prendre les ordres d’achats. Quelques intéressés de dernière minute demandent des informations sur les précieux écrits d’Albert Einstein et de Pierre Curie, placés dans des vitrines. Timide et émue, je m’approche pour contempler ces écrits à la fois historiques et intimes. Messes basses et port de loupe semblent obligatoires.

Hall d’entrée de l’hôtel des ventes Drouot
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Hall d’entrée de l’hôtel des ventes Drouot

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9 rue Drouot • © Hughes Hervé / hemis

Dans la salle adjacente résonnent les coups de marteau de la première partie d’une vente de mode. Parfait, après l’ambiance protocolaire qui règne à côté, j’ai besoin de légèreté. En véritable fashionista, Esther* arpente les salles des ventes pour trouver l’accessoire qu’il manque à son dressing. Comme dans une friperie du Marais, le moindre m2 est exploité : la salle est pleine à craquer. Des foulards Hermès pendent au plafond, des sacs griffés surmontent des malles Vuitton… Notre prêtresse de la mode piaffe d’impatience à la vue d’un sac rayé Céline, qui sera adjugé 70 €, une « affaire » ! « Les gens n’osent pas venir et acheter aux enchères, explique-t-elle, pourtant dans « ventes aux enchères publiques », il y a le mot « publiques ». »

Signé Lasellaz, Éventail représentant « Le Triomphe d’Amphitrite »
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Signé Lasellaz, Éventail représentant « Le Triomphe d’Amphitrite », Vente par Coutau-Bégarie le 19 novembre 2018

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Monture en nacre blanche sculptée et signée Jules Vaillant • © Coutau-Bégarie / Drouot

Je poursuis ma visite de Drouot et découvre une exposition monomaniaque : une vente entièrement dédiée aux éventails. Les vitrines sont chargées de modèles anciens, où papiers, plumes et dentelles se volent la vedette. C’est sur un modèle fait de plumes de cygne que deux jeunes asiatiques s’attardent. « Ça fait très Marie-Antoinette », me confient-elles entre deux selfies. Cliché.

«  On vient voir, mais aussi être vu », m’explique un marchand des Puces scrutant la foule à la recherche d’un galeriste, qui « vient tous les lundis ». Des professionnels, il y en a beaucoup à Drouot. Ils se trahissent par une attitude faussement nonchalante, s’observant les uns les autres pour ne manquer aucun coup…

« Tintin » mis aux enchères chez Drouot
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« Tintin » mis aux enchères chez Drouot, 18 novembre 2012

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Simples crayonnés au éditions originales comme celle de « Tintin au Pays des Soviets » ou « Objectif Lune » • © Urman Lionel / SIPA

Midi : les portes ferment, le temps pour les manutentionnaires de disposer les chaises et transformer la salle en théâtre. Slalomant entre les chariots remplis de marchandises, je me dirige vers le rez-de-chaussée où se trouve le restaurant l’Adjugé. Friande de brèves de comptoir, je suis finalement déçue par le lieu, plus fréquenté par les amateurs que par les professionnels, qui préfèrent les bistrots du trottoir d’en face.

Dès 13 h 50, une émulation se fait sentir. Les enchérisseurs s’amassent devant les portes des salles. Quelques minutes après, il n’y a déjà plus de places. Je me rattrape en m’appuyant sur les cimaises de la salle 1. Plus tard, j’aurais l’occasion d’apercevoir, dans une autre salle, des enchérisseurs vautrés sur les canapés Louis XVI proposés à la vente.

Photographie d’une vente Drouot
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Photographie d’une vente Drouot

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© Drouot

Un hôtel où personne ne dort…

La vente Aristophil débute. Tel un chef d’orchestre, le commissaire-priseur navigue entre la salle, la caméra pour la retransmission en live et ses collaborateurs au téléphone. Faisant jouer ses lunettes dans ses mains, son œil est pourtant partout. Point d’orgue de la vente : une exceptionnelle réunion de manuscrits d’Émilie du Châtelet. Après quelques minutes où le suspens est à son comble, le marteau tombe à 507 000 € (frais d’acheteur inclus, soit environ 30%).

Dans cette ambiance confinée, loin de la lumière du jour, je perds la notion du temps, et de l’argent… C’est une avalanche de chiffres : mises à prix, adjudications, numéros de lots, même les acheteurs sont désignés par leur numéro d’enchérisseur ! Au milieu de l’après-midi, la chaleur se fait sentir. Les visages sont aussi rouges que les murs de l’hôtel des ventes. Les éventails de la salle 2 seraient bien utiles. Je file d’ailleurs voir comment se déroule la vente. Ici, les adjudications comportent deux zéros de moins : les ventes aux enchères peuvent donc aussi être un bon plan pour dénicher des pièces à prix accessibles.

Le ballet incessant des ventes se poursuit jusqu’à 21 h : une salle est libérée, puis immédiatement prise d’assaut par une autre étude. Un hôtel où personne ne dort… Tout doit être prêt pour la réouverture demain, à 11 h précises.

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Hôtel Drouot

*les prénoms ont été modifiés.

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