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Blues, soul, free jazz, hip-hop… L’art de la dissonance

Exposition imaginaire

Blues, soul, free jazz, hip-hop… L’art de la dissonance

le 28 août 2020 à 17h08

Suite de notre série sur les expositions imaginaires, née pendant le confinement : pour cet épisode 5, la curatrice Marie-Ann Yemsi orchestre un détonnant récit jazzy. Son big band compte autant de ténors que d’artistes méconnus, dont le travail fait écho à une musique pour toujours liée à la révolte des communautés noires américaines. Let’s play !

Suite de notre série sur les expositions imaginaires, née pendant le confinement : pour cet épisode 5, la curatrice Marie-Ann Yemsi orchestre un détonnant récit jazzy. Son big band compte autant de ténors que d’artistes méconnus, dont le travail fait écho à une musique pour toujours liée à la révolte des communautés noires américaines. Let’s play !

https://www.youtube.com/watch?v=c4DGmKTzo6A

Le double album Soul of a Nation (2017), avec une œuvre (recadrée) de Barkley L. Hendricks, accompagne cette longue première session. Contrepoint sonore de l’exposition magistrale organisée par la Tate Modern à Londres la même année, ce disque fait résonner l’âme du jazz, des protest songs aux spoken words jusqu’au rap contemporain. Une histoire cimentée à Harlem durant l’entre-deux-guerres, restée profondément ancrée dans l’imaginaire urbain.

Cette session creuse dans les histoires et les imaginaires à l’œuvre dans le jazz ; une musique qui s’est affirmée simultanément comme l’espace esthétique d’émancipation et le lieu de visibilité et d’expression politique collective des communautés africaines-américaines dans une Amérique toujours hantée par un racisme intériorisé et systémique.

Roy DeCarava, “Coltrane #24” (1963) et Kahlil Joseph, “Fly Paper” (2017)
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Roy DeCarava, “Coltrane #24” (1963) et Kahlil Joseph, “Fly Paper” (2017)

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Roy DeCavara capture de manière unique l’intensité d’une performance de John Coltrane (1926–1967), considéré comme l’un des plus grands saxophonistes de jazz de tous les temps. « Fly Paper » s’en inspire et remixe des textes sur le Harlem des années 1950 avec les paysages sonores de Kelsey Lu, Alice Smith, Thundercat et Kelan Phil Cohran.

© Estate of Roy DeCarava. Courtesy Kahlil Joseph.

Charles Mingus a livré une définition très juste de cette musique : « Nous avons fait notre histoire dans cette langue, le jazz. Le jazz a été notre langue de communication, nous qui en étions privés et interdits. » Une langue maniée avec virtuosité par Roy DeCarava pour « écrire avec la lumière » et révéler les visages invisibilisés de sa communauté à Harlem (New York). Les tons très sombres de ses photographies relèvent d’un geste conscient d’opposition aux valeurs imposées par la société américaine et la tradition européenne, avec la mise à l’écart de la culture noire qui en résulte. The Sweet Flypaper of Life, un ouvrage singulier dans lequel ses images dansent avec la prose poétique de Langston Hughes pour dépeindre le Harlem des années 1940–1950 (publié en 1955 et réédité en 2018), a inspiré à Kahlil Joseph son film Fly Paper (2017). L’artiste américain, réalisateur de la vidéo Lemonade de Beyoncé mais aussi de clips pour le rappeur Kendrick Lamar, imagine un « riff visuel » avec une bande-son hip-hop qui démultiplie la puissance des images de cet hommage à la communauté d’artistes, écrivains et musiciens noirs engagés qui vécut à Harlem.

Jeff Wall se saisit d’un autre monument littéraire, Invisible Man de Ralph Ellison paru en 1952, pour livrer une réinterprétation poignante d’une scène dans After « Invisible Man » by Ralph Ellison, the Prologue (1999–2000). Réfugié dans une cave après une émeute, l’homme, qui écoute du jazz, a suspendu au plafond 1 369 ampoules pour être, enfin, visible. Cette mise en abyme photographique d’un récit fictionnel offre une nouvelle lecture, en résonance avec des faits contemporains. Carrie Mae Weems s’attache à cette question de visibilité, en particulier celle des femmes noires, dans une œuvre photographique ample et engagée qui déconstruit les rapports de domination et les stéréotypes racistes. Elle prend la pose et devient alors Dee Dee, une chanteuse de boîte de nuit, dont la pochette de l’album est accompagnée d’un disque d’or portant le titre Ode to Affirmative Action, une double allusion aux lois en faveur de l’égalité des droits civiques et à la difficile condition des femmes.

David Hammons, Chasing the Blue Train
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David Hammons, Chasing the Blue Train, 1989–1991

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David Hammons sonde depuis cinquante ans la réalité culturelle et politique africaine-américaine en remontant l’histoire des émancipations noires.

Vue de l’installation au SMAK, Gand • © SMAK, Gand

De l’injustice raciale et des luttes, il est également question chez David Hammons, qui a souvent incorporé son héritage africain-américain dans ses pièces. L’installation Chasing the Blue Train (1989– 1991), composée de pianos à queue, d’un monticule de charbon et d’un train miniature bleu qui serpente dans cet étrange paysage, est une ode au jazz de Coltrane et de Monk, ainsi qu’une critique de l’exploitation des esclaves noirs dans les mines de charbon. L’œuvre fait également référence au Harlem Renaissance, mouvement de renouveau de la culture africaine-américaine dans l’entre-deux-guerres, dont le berceau et le foyer sont ce dynamique quartier noir de New York.

Sanford Biggers, Blossom
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Sanford Biggers, Blossom, 2007

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Blossom incorpore une allusion aux paysages idéologiquement connotés d’artistes américains du XIXe siècle tels qu’Alfred Bierstadt et Frédéric Church.

Technique mixte • Courtesy Sandford Biggers et Grand Arts, Kansas City

L’héritage de ce mouvement est aussi réinterprété par l’artiste Sanford Biggers, à la tête de Moon Medicin, groupe conceptuel qui mêle expérimentations visuelles et sonores. Dans Blossom (2007), installation spectaculaire, un piano enchâssé dans un arbre diffuse les notes de Strange Fruit, chanson mythique de protestation contre l’atrocité des lynchages, popularisée par Billie Holiday. Gageons qu’une vie plus longue aurait permis à cette grande voix du jazz d’interpréter le célèbre poème Black Art, écrit en 1965 par LeRoi Jones aka Amiri Baraka, fondateur du Black Arts Movement, qui s’achève par ces vers :

« We want a black poem And a

Black World

Let the world be a Black Poem

And Let All Black People Speak This Poem

Silently

or LOUD »

C’est précisément dans le souffle de ce poème – manifeste pour une esthétique noire, émancipée de l’hégémonie culturelle occidentale – que se situe l’œuvre avant-gardiste de Julius Eastman, pianiste et compositeur noir, queer et politiquement engagé. Cette grande figure du minimalisme américain fit scandale en transformant une performance de John Cage en un exposé performé sur le colonialisme et la sexualité. Tombée dans l’oubli après sa disparition en 1990, son œuvre a été redécouverte récemment. Quiconque a assisté au concert organisé par l’artiste Mathieu K. Abonnenc au Palais de Tokyo dans le cadre de la triennale Intense Proximité (2012) a inévitablement gardé en mémoire Evil Nigger (1979), une partition éblouissante et intense pour quatre pianos, habitée par un sentiment d’urgence et de rage.

C’est autour de l’inventivité sonore de cette pensée noire et visionnaire que se sont ancrés le projet de recherche et l’exposition conçus en 2018 par Bonaventure Soh Bejeng Ndikung et Berno Odo Polzer au centre SAVVY, à Berlin. Deux œuvres produites pour ce projet expriment l’essence de l’œuvre radicale d’Eastman : entre le blues lié aux traumas collectifs d’un monde qui s’écroule distillé dans Tainted (2018), installation de Hassan Khan, et l’instinct vital, mobile et disruptif du free jazz qui jaillit de Genial Nigger (2018), œuvre de Barthélémy Toguo. Un dispositif orchestral, des dessins sur les pupitres esquissant des partitions réduites à quelques lignes ; sur les bannières murales, des têtes sans visage, entourées de fragments de textes de deux jeunes poètes, Richard Sedley, Mauricien, et Mxolisi Nyezwa, Sud-Africain.

Hassan Khan, « Tainted » (2018) et Barthélémy Toguo, « Genial Nigger » (2018)
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Hassan Khan, « Tainted » (2018) et Barthélémy Toguo, « Genial Nigger » (2018)

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À gauche : « Tainted est un monument aux personnes que j’honore, aux échecs et points de départ illustres, aux traumas collectifs et aux rêves solitaires », a déclaré Hassan Khan.

À droite : Cette œuvre de commande du SAVVY Contemporary, à Berlin (2018), fait référence à la pratique musicale minimaliste du pianiste et compositeur Julius Eastman.

© SMAK, Gand.

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En une :

Jean-Michel Basquiat, Horn Players [détail], 1983, acrylique et bâton à l’huile sur trois panneaux de toile montés sur bois, 243,8 x 190,5 cm

Coll. & © The Broad Los Angeles / The Estate of Jean-Michel Basquiat / ADAGP, Paris 2020

Ce triptyque rend hommage aux artistes de jazz qui passionnent Jean-Michel Basquiat : le saxophoniste Charlie Parker et le trompettiste Dizzy Gillespie. Les mots sur la toile sont des références à la musique et à l’activisme de ces artistes légendaires.

Retrouvez dans l’Encyclo : Jean-Michel Basquiat

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