Blues, soul, free jazz, hip-hop… L’art de la dissonance
Blues, soul, free jazz, hip-hop… L’art de la dissonance
Suite de notre série sur les expositions imaginaires, née pendant le confinement : pour cet épisode 5, la curatrice Marie-Ann Yemsi orchestre un détonnant récit jazzy. Son big band compte autant de ténors que d’artistes méconnus, dont le travail fait écho à une musique pour toujours liée à la révolte des communautés noires américaines. Let’s play !
Session 2
La radicalité de l’abstraction semble être une des formes dans lesquelles peuvent s’exprimer et s’épanouir les sonorités les plus intimes et secrètes de l’être. Ernest Mancoba, victime de rejet raciste, de l’effacement de son rôle dans le mouvement CoBrA et de l’isolement d’un très long exil en banlieue parisienne, déploie dans certains de ses tableaux de somptueux traits géométriques tels des motifs de danses dans lesquelles viendraient se réfugier toutes les sonorités africaines du jazz. Elles résonnent puissamment en Afrique du Sud, sa terre natale, par rapprochement d’histoires oppressives. Rien n’indique à première vue dans une grande toile aux motifs abstraits que Donna Kukuma, jeune artiste sud-africaine, revisite une chanson de 1963 interprétée par Miriam Makeba, symbole de la résistance au régime. Le rythme dansant et festif de ce morceau camoufle une charge antiapartheid virulente, indétectable pour qui ne maîtriserait ni la langue ni le sens caché de certains mots. En faisant le choix de l’abstraction, l’artiste réencode dans sa peinture un message de résistance ardemment politique.
Le contexte historique de l’Afrique du Sud postapartheid est omniprésent dans le travail de Kemang Wa Lehulere, qui s’étend de la sculpture au dessin, en passant par la performance et le film. Une œuvre dense traversée par la poésie, la littérature et la musique jazz. L’artiste a ainsi produit un album en collaboration avec le musicien de free jazz Mandla Mlangeni, à l’occasion de son exposition personnelle « Bird Song » à Berlin, en 2017. Une œuvre interpelle particulièrement. Dans Broken Light (Feya Faku) 1, un titre en référence à une composition du musicien de jazz Feya Faku, l’artiste a utilisé ses propres cheveux pour recomposer un passage de la partition qui affleure ainsi sur un vaste tableau blanc. Si de multiples significations et références sont convoquées dans ce geste artistique, en associant la musique jazz et les cheveux crépus, objets d’éternels rejets racistes, Kemang Wa Lehulere affirme simplement : BLACK IS BEAUTIFUL !
Romare Bearden, Train Whistle Blues No. 1, 1964
Le titre, utilisé par Romare Bearden pour plusieurs compositions, est une référence probable à la chanson éponyme de blues enregistrée par Jimmie Rodgers en 1929.
Tirage gélatino-argentique • 73,7 x 95,3 cm • Coll. et © MoMA, New York / Digital image / Scala, Florence
Cette réappropriation de l’estime du corps noir, Romare Bearden l’exprime dans ses célèbres collages et ses photomontages qu’il commence à expérimenter dans les années 1950, à travers une approche improvisée et un processus proche de celui des compositeurs de jazz. De ses collaborations en tant que caricaturiste, Bearden conserve le sens du trait essentiel, vif et parfois sériel, comme autant de tentatives de faire surgir et de recomposer dans ses œuvres fragmentées une sorte d’universel de la condition humaine.
« Sampler », « scratcher » jusqu’aux zones les plus sombres et sensibles : une approche fertile chez Jean-Michel Basquiat, dont l’immense succès commercial n’a pas adouci la dimension de critique sociale de son œuvre. Grand admirateur des pionniers du jazz, et particulièrement ceux de la musique be-bop, il fait résonner sa passion pour la musique dans ses graffitis, peintures, collages et assemblages et tente même quelques expérimentations musicales au sein de son groupe Gray.
Andrew Pierre Hart et Jason Moran invoquent tous deux une présence matérielle du son par l’engagement très physique de leur corps dans la réalisation de leurs œuvres. Pianiste de jazz, compositeur et performeur, Jason Moran est connu pour ses collaborations musicales avec des artistes tels que Stan Douglas, Glenn Ligon, Lorna Simpson ou avec son épouse, la mezzo-soprano Alicia Hall Moran. Invités tous les deux par Okwui Enwezor lors de la Biennale de Venise 2015, Jason Moran disséminait dans l’exposition internationale des installations en forme de reconstitution de salles de concert mythiques, comme The Three Deuces à New York où Charlie Parker avait ses habitudes. Plus discrètes, ses œuvres subtiles sur papier sont réalisées par empreintes sur les touches d’un piano ou d’un clavier. À l’aide de ses doigts recouverts de charbon de bois ou de pigments secs, il improvise de la musique et le papier capte les mouvements de son jeu. Pour Andrew Pierre Hart, la recherche performative de la musicalité dans ses peintures signifie aussi la conquête d’un espace safe, protecteur des corps racisés. La fugitivité et le déplacement peuvent devenir une sorte de refuge, comme l’exprime la danse du personnage féminin en tissus peints de Tshabalala Self, aux courbes exagérées. Un « avatar » selon l’artiste, qui place son travail dans l’ère numérique en assumant un processus de réalisation manuel et traditionnel.
Le mouvement est une constante dans le travail de Robin Rhode, proche de la culture hip-hop et de l’art du grafitti, qui s’est fait connaître par ses actions dans l’espace public. La dimension performative recherchée semble être celle d’un flux continu, des traits qu’il dessine à la craie ou au fusain jusqu’aux décors qu’il active par ses gestes et fait évoluer au gré de l’engagement de son corps. Les mouvements de l’histoire, le son et l’expérience des diasporas africaines sont centraux dans le travail protéiforme de Satch Hoyt, sculpteur, performer et compositeur (il a réalisé des chansons pour Grace Jones). Say It Loud (2004) explore leur impact culturel et politique, avec quelque 500 livres sur des sujets liés à l’histoire des Noirs, empilés en forme de podium autour d’un escabeau. L’installation est accompagnée d’un enregistrement du refrain de Say It Loud – I’m Black and I’m Proud de James Brown, qui a été modifié pour désactiver le mot « noir ». Un microphone invite les visiteurs à intervenir pour manifester leur propre concept de fierté ou pour observer le silence sélectif des voix noires. Par l’engagement des spectateurs en tant que participants et collaborateurs, Hoyt souligne le caractère ouvert de l’identité noire et de l’autonomisation.
Une réflexion que Julien Creuzet intègre dans une œuvre empreinte d’une conception de la temporalité proche du jazz. Pour lui, il n’est pas question de présenter une œuvre achevée, aboutie, fixe et immuable ; il s’agit au contraire de construire à partir d’elle un devenir. La poésie, la sculpture, la performance et surtout la musique concourent à la réflexion d’un artiste qui dit s’intéresser particulièrement « aux silences entre les notes. »
Cette constellation de relations entre des voix et des formes esquisse par fragments d’autres possibles en termes de représentation et du monde, et je souhaite conclure cette exposition imaginaire par un dernier album, Jacques Coursil: Hostipitality Suite (2020) en hommage au trompettiste disparu en juin dernier.
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