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DOSSIER

Pour une histoire drôle de l’art !

le 25 mai 2022 à 16h05

Des peintures orgiaques du Moyen Âge aux détournements d’Instagram, art et humour font bon ménage. Histoire d’un couple souvent subversif, parfois potache, mais toujours jouissif.

Affiche de Scorpion Dagger pour la réouverture du musée de Cluny, Paris
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Affiche de Scorpion Dagger pour la réouverture du musée de Cluny, Paris, 2022

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© Scorpion Dagger

Et si c’était la forme humoristique du XXIe siècle ? À l’ère des outils de retouche photo et des réseaux sociaux omniprésents, le détournement est devenu un art à la portée de tous. Et quoi de plus jouissif que d’égratigner nos augustes chefs-d’œuvre, d’en révéler le potentiel comique insoupçonné ou de leur inventer de nouveaux récits reconnectés à notre réalité (souvent bien plus banale) ? Certains s’en sont fait une spécialité et réunissent ainsi sur Instagram ou Facebook des dizaines (voire des centaines) de milliers de fidèles, à l’image de James Kerr, qui officie sous le pseudo de Scorpion Dagger. Ses bijoux d’animation dézinguant la peinture de la Renaissance ont conquis bien au-delà de ses 85 600 abonnés Instagram : non content de s’inviter régulièrement dans les colonnes du New York Times, le gif-artiste vient de signer la campagne de communication culottée du musée de Cluny pour sa réouverture. Objectif : dérider les collections de l’institution pour livrer une image du Moyen Âge un peu moins sage. Car depuis leur fermeture généralisée lors du premier confinement en 2020, les musées l’ont bien compris : le rire est une excellente arme de séduction, notamment auprès des jeunes. Aussi les Offices, à Florence, n’ont-ils plus aucun complexe à amuser la galerie sur TikTok en faisant tout simplement chanter leurs icônes ou en les affublant de filtres ridicules.

@ohpet.art
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@ohpet.art

Mais s’il est une forme de détournement propre au web qui a profondément marqué notre sens de l’humour 2.0, c’est le mème ! Soit une image ou une vidéo sortie de son contexte initial pour devenir virale et se prêter à de nouvelles interprétations décalées. L’art n’échappe pas à cette lame de fond. Le monde très sélect du marché de l’art se retrouve souvent épinglé par le compte privé @jerrygogosian sur Instagram à travers ses mèmes ultracorrosifs qui empruntent à la pop culture. L’artiste Thomas Lélu, roi de la parodie chic et choc (sa série Fake Ads, fausses pubs de luxe, « Céline Dior » ou « Birkinstock », a fait le tour du monde), n’hésite pas à partager des mèmes en tout genre piochés dans les profondeurs du Net.

Dans un style moins grinçant, détourner le sens d’œuvres d’art classiques est devenu le passe-temps favori de certains internautes inspirés, comme Classical Art Memes, devenu une référence en la matière avec plus de 5 millions de fans sur Facebook, lesquels se gaussent quotidiennement de ses vannes au ras des pâquerettes mais parfaitement illustrées ! Le principe a depuis fait des émules en France, à la différence près que se cachent souvent derrière les posts d’authentiques passionnés d’art attachés à faire découvrir des œuvres en plus de faire rire. Désormais, vous le saurez : si vous voulez vous en payer une bonne tranche, direction les musées !

1. Scorpion Dagger : il y a des gifs qui se perdent


N’en déplaise à ceux qui décrètent le gif déjà ringard (selon un article de Vice devenu viral, paru en janvier), on ne se lasse pas de ceux de James Kerr, alias Scorpion Dagger. Complètement barrées, ses saynètes remixent tous azimuts des tableaux de la Renaissance à la sauce potache. Où le Christ se fait tatouer le visage de sa virginale maman, des saints déguisés en saucisses se livrent à des danses endiablées sur du métal, l’arche de Noé se prend un cargo en pleine proue… Irrévérencieux et anachroniques à souhait (on y croise aussi bien Marty McFly que Superman), ses petits bijoux de collages animés régalent 85 600 abonnés.

2. Unfauxgraphiste : gravure de rire

Il détourne tout ce qu’il trouve : bandes dessinées, affiches, photos vintage… Mais le dada d’unfauxgraphiste, ce sont les illustrations anciennes dont il réécrit les dialogues avec un sens consommé du français châtié, mâtiné de jeux de mots idiots. L’air de rien, ses images à l’humour noir décapent gentiment notre époque avec une verve toute situationniste. Et ses presque 97 000 abonnés en redemandent ! Lorrain Oiseau, également auteur de bande dessinée (son autre compte, @lorrainoiseau, chronique l’actualité de manière absurde), a compilé ses meilleurs calembours dans Un faux livre (trois tomes déjà), pour se gondoler sans modération.

3. Discarding images : le Moyen Âge complètement enluminé

Qui aurait pu se douter que le Moyen Âge était un tel réservoir de facéties ? Publiées maintenant au compte-gouttes, les petites merveilles dénichées par Discarding Images dans les lettrines, ornements de page et illustrations des manuscrits médiévaux nous laissent baba. Comme cet homme menaçant d’une lance un escargot géant [ill. ci-dessous], un cochon reniflant les excréments d’un homme entre les lignes d’une partition (!), un barbu surgissant d’une chaussure… Des énigmes visuelles d’une poésie folle. On se délecte au passage de la beauté de ces oeuvres délicates aux couleurs flamboyantes, strictement référencées dans chacun des posts, suivis par 83 800 abonnés

4. Ohpet.art : mèmes pas mal


Pour décrypter cet étrange pseudonyme, lisez « Oh pétard ! ». Soit l’interjection que Solène de Courcy cherche à nous faire lâcher face aux mèmes qu’elle concocte
à base de tableaux anciens plus ou moins connus – il faut dire qu’elle parvient à débusquer d’improbables pépites dans les oubliettes de l’histoire de l’art, en
particulier au XIXe siècle. Sous sa plume de millenial, les personnages y balancent des punchlines bien senties qui les propulsent à l’âge des dates Tinder, du féminisme nouvelle vague mais aussi dans notre quotidien le plus trivial. Et c’est un peu l’époque qui se (la) raconte.

5. Classical art memes : légendes bêtes et pas méchantes


Il vous faudra faire un petit effort de traduction pour tout saisir, mais le jeu en vaut la chandelle : ce compte britannique anonyme a élevé le mème au rang d’art suprême. Suivi dans le monde entier, il affiche pas moins de 891 000 fans sur Instagram. Sa recette : des légendes simplissimes, en décalage total avec les oeuvres (parfois maltraitées sur Photoshop), mais qui s’accordent si bien à l’image qu’elles en deviennent hilarantes. C’est souvent un peu bête mais tellement jubilatoire… Pour une version un poil plus sophistiquée, le compte @_varkey vaut aussi son pesant de cacahuètes.

6. Sabine Pigalle : la jeune fille et les perles


En 2020, elle s’en est donné à cœur joie en chroniquant notre quotidien confiné à travers des détournements tragi-comiques. Cela fait vingt ans que Sabine Pigalle hybride avec talent peinture et photographie pour livrer des versions alternatives d’icônes de l’histoire, toujours esthétiques, parfois caustiques et, à bien y regarder, jamais gratuites… Comme lorsqu’elle installe dans les bras de la Dame à l’hermine un pangolin, qu’elle affuble l’Origine du monde d’un masque chirurgical ou qu’elle transforme les tableaux de Bosch en surprises-parties. Son Instagram régulièrement alimenté compte 53 100 abonnés.

7. Clémentine Mélois : les grands détournements


Ses couvertures détournées sont cultes : « Maudit Bic », « Légume des jours, de Boris Viande », « Liliane et l’Audi C »… Mais Clémentine Mélois ne s’arrête pas là : pochettes de disque [ci-contre], romans-photos, boîtes de camembert, affiches publicitaires, tickets de manège… Tout y passe ! Entre traits de génie et farces ingénues, cette fervente de l’Oulipo passée par les Beaux-Arts de Paris jongle avec les mots et les images avec une exquise loufoquerie. Son compte Instagram (23 900 abonnés) est un joyeux laboratoire débordant de vrais faux ready-made aussi savants que savoureux.

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À lire

Le Rire de résistance – de Diogène à Charlie Hebdo

Éd. Beaux Arts • 15 € • 354 pages.

Un livre imaginé par Jean-Michel Ribes, directeur du théâtre du Rond-Point, sur ceux qui ont opposé à toutes les formes d’hégémonie un grand éclat de rire. L’ouvrage a été actualisé en 2018 avec des nouvelles contributions de Jackie Berroyer, Antoine de Caunes, Florence Aubenas, Philippe Tesson…

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L’Idiotie

Par Jean-Yves Jouannais

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À voir

Tout comme ses performances explosives qui l’ont rendu mondialement célèbre, les sculptures et installations de Roman Signer explorent les multiples facettes de l’expérimentation, du hasard et du danger. À découvrir au Frac Franche-Comté qui présente des œuvres essentiellement inédites de l’artiste ingénieur à l’ironie un brin mélancolique.

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Roman Signer – Tombé du ciel

Du 22 mai 2022 au 25 septembre 2022

www.frac-franche-comte.fr

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À écouter

Les Chemins de la philosophie

Par Adèle Van Reeth • https://www.radiofrance.fr/franceculture/podcasts/serie-le-rire

Sur France Culture, une série consacrée au rire (quatre épisodes, de Bergson à Nietzsche), pas ennuyeuse pour un sou et sacrément bien ficelée (podcast les Chemins de la philosophie, août 2012).

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