Pour une histoire drôle de l’art !
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Des peintures orgiaques du Moyen Âge aux détournements d’Instagram, art et humour font bon ménage. Histoire d’un couple souvent subversif, parfois potache, mais toujours jouissif.
Des peintures orgiaques du Moyen Âge aux détournements d’Instagram, art et humour font bon ménage. Histoire d’un couple souvent subversif, parfois potache, mais toujours jouissif.
Quand l’art rend hilare
Expliquer une blague sans en annihiler l’effet comique relève de la gageure. De même, chercher à analyser le mécanisme de l’humour sans le trahir est un exploit. Bergson, le seul philosophe qui consacra un ouvrage entier au rire, suggère d’ailleurs que ses congénères s’y sont tous cassé les dents – d’Aristote qui fait de ce phénomène « le propre de l’Homme » à Nietzsche qui lui confère un caractère divin. L’ouvrage de Bergson, paru en 1900 et sous-titré « Essai sur la signification du comique », ne prête, lui non plus, pas vraiment à rire, mais il en soulève une composante essentielle : l’importance de l’imagination.
Anonyme amand, Diptyque satirique [détail], 1520–1530
huile sur bois • 58,8 × 44,2 × 6 cm • Coll. et © Université de Liège / Collections artistiques (galerie Wittert).
Le rire est le fruit d’un enchevêtrement complexe d’images, construit dans une liberté absolue de l’esprit. Dès lors, rien d’étonnant à ce qu’il ait envahi le champ des arts visuels. Et ce bien avant les provocations des avant-gardes qu’incarne à elle seule la Fontaine de Marcel Duchamp, urinoir érigé au rang d’œuvre d’art en 1917, première réalisation qui vient à l’esprit quand on soulève la question hilarante mais non moins vertigineuse du caractère comique de la création. Une œuvre peut-elle être fondamentalement drôle au-delà de son contexte culturel ? Quelles en sont les principales caractéristiques ? De quand daterait la première créée pour susciter si ce n’est l’hilarité au moins un sourire ?
« Le sérieux abrutit, la gaieté régénère »
Il faut remonter bien au-delà de Duchamp, plus loin encore que les caricatures réalisées au vitriol par Honoré Daumier au XIXe siècle ou les têtes grimaçantes sculptées par Franz Xaver Messerschmidt au XVIIIe siècle. Remonter au moins à l’Antiquité grecque et romaine, dont certaines mosaïques donnent à voir les expressions exagérées des masques du théâtre comique. Partir jusqu’au Japon, où une véritable culture du rire secoue l’archipel depuis la nuit des temps, incarnée par les visages au sourire narquois des dogū, statuettes en terre cuite vieilles de trois à quatre millénaires, les figurines funéraires antiques ricanantes, les scènes animalières singeant les humains sur les rouleaux peints du Moyen Âge et les estampes satiriques de l’ère Edo.
Franz Xaver Messerschmidt, Tête de caractère, 1770–1783
Portraitiste au service des puissantes familles viennoises, le sculpteur (1736–1783) est surtout connu pour ses autoportraits aux expressions exacerbées, qui ne seront révélés qu’après sa mort.
plomb • h. 38 cm • Coll. et © Musée du Louvre, Paris, dist. RMN-GP / Photo René-Gabriel Ojeda.
Malgré leur réputation d’érudits géniaux, les peintres de la Renaissance se sont eux aussi pris au jeu. Marchant dans les pas de Daniel Arasse, l’historien de l’art capable d’analyser une œuvre avec autant d’érudition que d’humour, Francesca Alberti, dans son ouvrage la Peinture facétieuse (Actes Sud, 2015), décortique les toiles de Corrège et Tintoret pour en révéler les rouages comiques, faisant d’un très dévotionnel tableau, Madone de saint Sébastien, une allégorie du plaisir plutôt que de la douleur – pour preuve le gonflement du tissu noué autour des hanches du saint –, et d’une scène de Vénus, Vulcain et Mars un véritable vaudeville, avec le mari cocu, la femme infidèle et l’amant caché qui prend la fuite. Mais les champions des blagues toutes catégories confondues demeurent à l’époque les Flamands. Les tableaux de Bosch et Bruegel sont truffés de détails déconcertants, avec une prédilection singulière pour l’illustration de proverbes populaires tels « chier sur le monde », « affubler son mari d’une cape bleue » (le tromper), « tomber du bœuf à l’âne » (faire de mauvaises affaires)…
Et lorsqu’ils s’installent à Rome, passage obligé de leur formation, les peintres originaires des Pays-Bas ne se comportent guère mieux. Ils finissent dans les bas-fonds de la Ville éternelle, se régalent à peindre des scènes de beuveries où les protagonistes pissent sur des ruines antiques et s’en vont déféquer dans un coin. Affublés de toges et de couronnes de laurier, ils organisent des soirées orgiaques, ponctuées d’actions douteuses, qui se concluent par un pèlerinage sur le tombeau du dieu de l’ivresse, Bacchus, sarcophage de porphyre conservé dans l’église Santa Costanza qu’ils n’hésitent pas à décorer de grafitis dans les niches. Un manque de respect total pour la religion et le caractère sacré de l’œuvre d’art.
Meret Oppenheim, Fur Gloves with Wooden Fingers, 1936
Une main de femme aux ongles vernis dans un gant de bête sauvage… La surréaliste Meret Oppenheim n’était jamais à court d’idées quand il fallait inventer un objet destiné à titiller notre inconscient.
fourrure, bois et vernis à ongles • 5 × 21 × 10 cm • Ursula Hauser Collection, Suisse / Photo Stefan Altenburger Photography, Zurich. © Adagp, Paris, 2022
« Le sérieux abrutit, la gaieté régénère. »
Jules Lévy
Ce goût de la provocation n’a rien à envier aux Incohérents qui, plus de deux siècles plus tard, en 1883, viennent secouer la scène parisienne. Le mot d’ordre de cet agglomérat de farceurs impertinents, réunissant derrière des pseudos débiles tels Zipette ou Troulala des talents comme Alphonse Allais et Toulouse-Lautrec, tient dans les quelques mots de son fondateur, Jules Lévy : « Le sérieux abrutit, la gaieté régénère. » Parmi leurs calembours les plus célèbres, on trouve l’invention du monochrome blanc, avec une Première Communion de jeunes folles chlorotiques par un temps de neige, et une Mona Lisa fumant la pipe signée Sapeck (pseudo d’Eugène Bataille), trente ans avant le célèbre Carré blanc sur fond blanc de Malevitch et le fameux L.H.O.O.Q. de Duchamp ! Le rire va ensuite devenir « un paramètre essentiel de la création », comme le soulignent Daniel Grojnowski et Denys Riout dans leur livre sur ce groupe hétéroclite aussi éphémère que foutraque.
Des parodies d’art minimal et conceptuel
Ghyslain Bertholon, Troché de face – Raton laveur, 2018
« Mon travail dénonce les rapports
de domination que nous, animaux humains, exerçons sur la nature en général et les animaux en particulier. Il s’agit de sculptures. Aucun animal n’est élevé, ni tué pour produire ces œuvres », précise l’artiste de ce montage tragi-comique qui prend à rebrousse-poil les trophées de chasse.
sculpture • 130 × 100 × 83 cm
Les artistes du XXe siècle « n’ont ensuite cessé de célébrer l’union libre de l’art et du comique, sous toutes ses formes ». Les délires poético-contestataires et nihilistes de dada inspirent à leur tour les surréalistes qui imaginent des objets détournés désopilants et poilants, tasse couverte de fourrure, téléphone doté d’un homard en guise de combiné, paire de chaussures celée à la façon d’un poulet rôti… Leur succèdent, dans un tourbillon de sarcasmes flashy, les créations trash du « funk art », sorte de contre-culture tragi-comique portée par des artistes comme Robert Hudson, avant que Fluxus ne prenne le relais. Fondé en 1961 par George Maciunas, ce « non-mouvement », chantre de l’anti-art à l’origine de happenings mêlant musique concrète, installations hallucinatoires, performances et repas déjantés, est suivi de près par les ricanements caustiques de Présence Panchounette. Créé en 1969, sévissant jusque dans les années 1990, ce collectif bordelais conçoit ses œuvres comme autant de pieds de nez et de parodies de l’art minimal et conceptuel, réunissant dans l’espace d’exposition nains de jardin et débris de plastique, puits en pneu et jerrycans à mazout.
Piero Manzoni, Merda d’artista n°014, 1961
Il a osé, il l’a fait, l’a mis en boîte et l’a érigé au rang d’œuvre d’art. Les conserves scatologico-arty de Manzoni sont probablement l’une des farces les plus outrancières et l’un des plus grands scandales de l’histoire de l’art moderne.
métal, papier, matière fécale • 4,8 × 6,5 cm • Coll. Museum of Modern Art, New York / © Digital image, Museum of Modern Art, New York / Scala, Florence. © Adagp, Paris, 2022
Ils revendiquent une forme d’absurdité, celle dont nous parlait Jean-Yves Jouannais dans son ouvrage l’Idiotie (sorti en 2001 et réédité en poche en 2017), où il rappelle lui aussi combien « la modernité coïncide avec l’invention d’un rire, et ce dernier s’impose encore aujourd’hui comme la forme la plus aboutie d’un art jouissif et subversif, en butte aux prédications morales des conservatismes comme aux dogmatismes des avant-gardismes ». Un rire galvanisant qui souffle sur l’imaginaire débridé de créateurs tels Gilles Barbier, Erwin Wurm, Maurizio Cattelan, Sarah Lucas, Paul McCarthy, Laure Prouvost ou Mika Rottenberg. Qu’elles soient burlesques, déjantées, trash, bêtes et méchantes, sophistiquées, cruelles ou tendres, engagées ou dérisoires, sidérantes ou cathartiques, leurs œuvres s’avèrent toutes stimulantes pour l’œil et l’esprit.
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« Et plus nous voudrons te mettre en garde, plus tu auras envie de sauter par la fenêtre », annonce d’entrée de jeu l’auteur flamand de ce tableau grimaçant qui se moque ouvertement du spectateur depuis maintenant cinq siècles.