Ary Scheffer, Les Ombres de Francesca da Rimini et de Paolo Malatesta apparaissent à Dante et à Virgile, 1835
Huile sur toile • 172,7 x 238,8 cm • Coll. Wallace, Londres
Qu’il prenne la forme d’une silhouette translucide glissant dans les couloirs d’un manoir, d’un personnage vêtu d’un linceul et affublé de chaînes, d’un souffle glacé ou d’un esprit frappeur, le fantôme est une figure familière qui hante notre imaginaire depuis la nuit des temps. Le spectre incarne l’âme du défunt qui, généralement en raison d’une mort violente ou prématurée, ne trouve pas le repos et erre parmi les vivants, sans parvenir à rejoindre l’au-delà. À moins qu’il ne soit une simple projection de nos peurs, désirs et tourments…
« Vous ne trouverez pas dans cette exposition de réponse à la question de savoir si les fantômes existent, mais vous y verrez qu’ils ont toujours été présents, et qu’il n’y a pas une civilisation sur terre qui n’ait pas ses revenants. Les fantômes sont ambivalents ; ils peuvent être effrayants, mais aussi rassurants. Ils incarnent une porosité nécessaire entre le monde des morts et celui des vivants, car il y aura toujours ce besoin d’ouvrir une porte vers l’autre monde pour garder contact avec nos défunts », explique Philippe Charlier, commissaire général de l’exposition.
Surnommé « l’Indiana Jones des cimetières », ce médecin légiste, paléopathologiste et archéo-anthropologue a publié des études très médiatisées (et parfois contestées) portant sur des momies, des reliques et des restes humains de personnalités historiques dont Henri IV, Robespierre, Jeanne d’Arc, les enfants de Toutânkhamon et même Adolf Hitler – dont il a analysé la mâchoire et les dents conservés à Moscou pour en conclure qu’elles appartenaient bien au dictateur.
Anonyme, Malle de chasseur de fantôme, 2025
Bois, métal, divers objets • 40 × 40 × 55 cm • Collection Surnateum, Bruxelles
Fasciné par les sujets qui créent des ponts entre sciences, histoire, croyances et fiction, cet érudit aux multiples casquettes a rassemblé une importante collection personnelle d’objets relatifs aux fantômes, dont un certain nombre nourrissent cette exposition gorgée de pièces inédites, aux côtés de prêts d’autres collectionneurs et d’institutions réputées comme le Louvre, la BnF et le musée d’Art et d’Histoire de Genève.
Stèle funéraire étrusque d’une mère décédée à l’accouchement de jumeaux
Coll. musée du Louvre, Paris
« On oublie souvent que l’Antiquité a été un âge d’or pour les fantômes », rappelle ce passionné. L’exposition s’ouvre ainsi sur la première représentation au monde d’un fantôme : une tablette babylonienne de 1 500 avant J.-C. ornée d’un dessin représentant un spectre d’homme capturé par une femme qui le tient au bout d’une corde, assorti d’instructions indiquant comment se débarrasser d’un revenant indésirable. À deux pas, l’un des plus anciens récits de maison hantée, rédigé par Pline l’Ancien, côtoie des stèles funéraires, des talismans égyptiens et autres objets destinés à s’assurer que les défunts atteignent bien l’au-delà.
Le XIXe siècle, où l’occulte fascine en réaction au positivisme triomphant, a lui aussi regorgé de spectres. En témoignent notamment le manuscrit original du Horla de Maupassant prêté par la BnF, un tableau de Johann Heinrich Füssli représentant un cardinal terrifié par le fantôme d’un duc (1808), une version sur papier de L’Apparition de Gustave Moreau, et une fascinante série de lithographies d’Odilon Redon (« La Maison hantée », 1896) montrant des yeux et des silhouettes fantomatiques luisant dans l’obscurité. Ou encore un vase victorien orné de fantômes encapuchonnés de blanc, venu du Victoria and Albert Museum, et une toile du peintre breton Yan’ Dargent qui figure une foule d’âmes translucides dans un paysage nocturne…
Odilon Redon, La Maison hantée : C’était une main, apparemment aussi de chair et de sang que la mienne, 1896
Lithographie
De fascinants objets des XIXe et XXe siècles racontent la façon dont les nouvelles technologies ont été utilisées (par des curieux sincères ou des charlatans) pour tenter de communiquer avec les esprits et de prouver leur existence.
La pièce favorite de Philippe Charlier : un dessin au crayon d’un visage démoniaque, présenté par Victor Hugo comme un autoportrait de la Mort, qui l’aurait griffonné elle-même à sa demande lors de l’une des nombreuses séances de spiritisme auxquelles participait l’écrivain. Du photonographe (destiné à capter des phénomènes lumineux) et du nécrophone (censé enregistrer les voix des morts) de Thomas Edison à une malle de chasseur de fantômes de 1920 et son attirail complet, en passant par d’intrigantes photographies spirites, de fascinants objets des XIXe et XXe siècles racontent aussi la façon dont les nouvelles technologies ont été utilisées (par des curieux sincères ou des charlatans) pour tenter de communiquer avec les esprits et de prouver leur existence.
Zoow24, Story of a bad deal, 2015–2019
Toile, adhésif, peinture acrylique • 151 × 149 × 4,5 cm • Coll. Mucem, Marseille • © Mucem / Marianne Kuhn
Un linceul stylisé percé de deux trous dans un album de Lucky Luke, Casper le gentil fantôme, Ghostbusters… Des figures de fantômes « rigolos » de la pop culture sont également abordées dans le parcours, tout comme un spectre de femme sexy (incarnation d’un amour perdu) sur une pochette d’album de Placebo. Autant de preuves que le fantôme a pris de multiples formes au cours du temps, mais aussi des zones géographiques.
Utagawa Hiroshige, Un Enfant orphelin voit apparaître l’âme de ses parents, XIXe
Estampe
Au troisième étage, consacré aux spectres de pays lointains, les gigantesques costumes de fantômes texturés et colorés « egungun » du vaudou béninois, que les membres de la tribu Yoruba endossent pour communier avec les esprits, tranchent en effet avec la blancheur évanescente de leurs homologues européens.
Plus loin, on découvre aussi de ricanantes têtes de mort polychromes venues du Mexique, d’étonnants costumes d’exorcistes et de chasseurs de fantômes indonésiens, népalais et mongols, des miroirs chinois repousse-fantômes, une figure de spectre affamé issue d’un théâtre d’ombres thaïlandais, ou encore une estampe japonaise d’Utagawa Hiroshige représentant un enfant orphelin face aux fantômes de ses parents.
Peinture de Yurei
Coll. Ph. Ch. / LAAB / UVSQ
Le Japon, en particulier, est réputé pour ses esprits appelés yōkai. L’exposition se conclut par une peinture de yūrei (fantôme nippon blafard aux longs cheveux noirs) veillée par des bougies. Depuis le XVIIIe siècle, à l’occasion de la fête des morts (O bon) et des veillées, les Japonais exposent ces lugubres portraits de spectres sur papier vertical devant les maisons, avec des lanternes censées les guider vers l’au-delà – une tradition que l’exposition « Enfers et fantômes d’Asie », présentée au musée du quai Branly en 2018, avait mise en scène de manière saisissante.
Sophie Calle, Roger Ballen… Plusieurs œuvres contemporaines intéressantes sont également disséminées dans le parcours, dont trois superbes installations de Christian Boltanski (qui convoque toujours de façon troublante les fantômes de l’Histoire, notamment à travers des photographies d’enfants en noir et blanc, et sur lesquelles plane sans être nommé le spectre de la Shoah), une série de dessins d’Enki Bilal faisant surgir des fantômes hurlants d’œuvres du Louvre photographiées de nuit, seul dans le musée, et des clichés mélancoliques d’Alain Fleischer, qui a projeté dans des paysages nocturnes le visage de femmes décédées.
Si le cinéma aurait pu être plus présent dans le parcours sous forme d’extraits, et la scénographie plus amusante et immersive – mis à part un guéridon en lévitation devant une photo issue du film Docteur Mabuse de Fritz Lang, et une salle proposant de communiquer avec un esprit frappeur, le résultat manque un peu de folie –, l’ensemble offre néanmoins un voyage insolite et éclectique jalonné de raretés, dont certaines donnent assurément la chair de poule…
Fantômes
Du 21 juin 2025 au 28 septembre 2025
Hôtel Départemental des Expositions du Var (HDE Var) • 1 Boulevard Maréchal Foch • 83300 Draguignan
www.var.fr
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