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Le public connaît Johann Heinrich Füssli (1741–1825) au travers de son œuvre horrifique célèbre : Le Cauchemar. Ce peintre d’origine suisse – que l’on peut associer à un romantisme précoce – devient en Angleterre le peintre de William Shakespeare dont les œuvres furent remises au goût du jour au milieu du XVIIIe siècle. La mode est aussi au gothique. Inventeur à l’imagination féconde comme son contemporain William Blake, amateur de mythologie nordique et de littérature, Füssli, ancien pasteur, était un artiste académique reconnu, doté d’une solide culture classique. Son univers fantastique se caractérise par une grande expressivité.
Johann Heinrich Füssli, Étude pour un autoportrait, 1741–1825
Crayon blanc et noir sur papier • 28,6 × 24,4 cm • Coll. V&A Museum, Londres • © DeAgostini/Leemage
« Le rêve est une des régions les plus inexplorées de l’art. »
D’origine suisse, Füssli est né à Zurich dans une famille nombreuse, dont le père était peintre de portraits et de paysages. À l’origine, le jeune garçon est destiné à une carrière cléricale mais déjà, il aime dessiner et se prend de passion pour Shakespeare. Après avoir été ordonné pasteur, son chemin se tourne vers l’art à la suite de son arrivée en Angleterre à l’âge de 22 ans. Sa rencontre avec Joshua Reynolds est déterminante : devant son talent évident, le grand peintre britannique (rival de Thomas Gainsborough) lui conseille de se lancer dans une carrière d’artiste.
Dans les années 1770, à l’âge de 30 ans, Füssli fait son Grand Tour en Italie, comme tous les peintres de son époque. Il tente d’italianiser son nom en Fuseli. L’artiste est très marqué par les décors de ruines et les œuvres de Michel-Ange. De ce maniérisme hors normes, il conserve le principe d’une certaine exagération des expressions et des postures. L’Antiquité, comme l’art italien, le passionne. Son identité d’artiste se dessine, entre classicisme et inspiration gothique, qui le porte vers les monstres et les fantômes.
Son retour en Angleterre en 1779 signe le véritable démarrage de sa notoriété. En 1781, il expose à la Royal Academy Le Rêve de la reine Catherine, qui met en scène le thème de l’apparition. Mais c’est en 1782, lorsqu’il présente son œuvre la plus sensationnelle, Le Cauchemar, qu’il se fait connaître dans toute l’Europe.
Füssli reçoit dès lors plusieurs commandes importantes, notamment pour l’aristocrate John Boydell qui lui confie, en 1789, neuf toiles pour sa galerie consacrée à Shakespeare. Passionné de théâtre et doté d’un imaginaire fantastique débordant, Füssli devient pour le public britannique « le peintre de Shakespeare ». Il produira également des œuvres sur le même modèle autour de l’univers du poète John Milton.
En 1788, Füssli devient membre de la très prestigieuse Royal Academy, et se marie à la même époque avec l’un de ses modèles, la jeune Sophia Rawlins, qu’il représente à maintes reprises, notamment dans des dessins érotiques dont une grande partie fut brûlée à la mort de l’artiste.
Homme de lettre qui s’intéresse à la science comme à la philosophie, Füssli entretient des liens étroits avec les poètes de son temps tels William Cowper, auteur du texte engagé La Complainte du nègre, ou William Blake. Son inspiration lui vient de la littérature mais aussi de la bible et de la mythologie, notamment nordique.
En 1799, il devient professeur de peinture à la Royal Academy, avant d’être également accueilli comme membre de l’Académie de Saint-Luc, à Rome, grâce au sculpteur néoclassique Antonio Canova. Dans cette dernière partie de sa vie, Füssli écrit beaucoup. Il meurt à l’âge de 84 ans et est enterré à Londres.
Johann Heinrich Füssli, Le Cauchemar, 1781
Huile sur toile • 101,6 × 127 cm • Coll. Detroit Institute of Arts • © Superstock/Leemage
Le Cauchemar, 1781
Il s’agit de la plus célèbre toile de l’artiste depuis son exposition à la Royal Academy de Londres en 1782. Elle représente une femme allongée dans une posture excessivement lascive, voire contorsionnée, qui peut évoquer la mort – ou l’orgasme. Sur elle, est posé le fruit de son cauchemar, un démon, qui fixe le spectateur. À l’arrière-plan, une tête de cheval émerge d’un rideau en velours rouge. Füssli a-t-il voulu livrer l’image de croyances folkloriques ? Est-ce un tableau à la dominante érotique ? Ou une manifestation de l’inconscient ? Son iconographie demeure encore en partie mystérieuse. Füssli en a réalisé plusieurs versions, et l’interprétation gravée de l’œuvre fera le tour du monde jusqu’à atterrir chez Sigmund Freud un siècle et demi plus tard.
Johann Heinrich Füssli, Lady Macbeth somnambule, vers 1783
Huile sur toile • 221 × 160 cm • Coll. & © musée du Louvre, Paris / Photo RMN-Grand Palais / Hervé Lewandowski
Lady Macbeth somnambule, vers 1783
Le digne représentant de Shakespeare en peinture comble la critique de l’époque par son « extravagance », son « sublime » mais aussi sa « turbulente représentation des passions de l’âme ». Le moment choisi par Füssli est issu de l’acte V scène 1 : après avoir encouragé son époux aux meurtres de Duncan et Banquo, la soif de pouvoir fait sombrer Lady Macbeth dans une longue déchéance, qui lui fera se donner la mort. Cette Lady Macbeth révèle une autre tendance esthétique de l’époque : le sublime, qui mêle plaisir et terreur, théorisé par Edmund Burke en 1757.
Johann Heinrich Füssli, Satan, la mort et le péché, 1799–1800
Huile sur toile • 67,3 × 58,4 cm • Coll. Los Angeles County Museum of art
Satan, la mort et le péché, 1799–1800
Cette composition montre bien les connaissances classiques de Füssli, dans la posture du personnage de gauche brandissant une arme. Il ressemble clairement à une sculpture. Füssli était un bon connaisseur des théoriciens néoclassiques, en particulier de Johan Joachim Winckelmann. Mais à l’immobilité préconisée par cet auteur, Füssli a toujours préféré l’expression du mouvement et des passions, mêlée à sa fascination pour les monstres et les personnages fantastiques.
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