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Vue de l’exposition “Une Folle Histoire du Temps” à l’abbaye royale de Fontevraud, 2023
© Léonard de Serres
Quoi de mieux qu’une vénérable abbaye royale fondée au XIIe siècle pour abriter une réflexion sur le temps ? « Ce sont ses cloches, qui permettent de signifier le temps qui passe en sonnant les heures, qui nous en ont donné l’idée, explique Nicolas Dupont, conservateur du patrimoine à l’abbaye et commissaire de l’exposition. Il y a quatre ans est né le projet de recréer les six cloches de l’abbaye, qui avaient disparu pendant la Révolution française.
Des artistes contemporains ont été invités à les décorer. Il en reste encore deux à couler. Celle de 2023, exposée actuellement, a été ornée par le peintre, affichiste, designer et illustrateur pour enfants Paul Cox, comme une sorte de colonne Trajane qui reprend, en style BD, des motifs et anecdotes du Moyen Âge. L’exposition durera jusqu’à l’arrivée de la dernière cloche en 2025 ».
Vue de l’exposition « Une Folle Histoire du Temps » à l’abbaye royale de Fontevraud, 2023
© Léonard de Serres
« Pour moi, le temps est à la fois un sujet très sérieux, et pas sérieux. C’est quelque chose d’universel et en même temps d’insaisissable, qui donne lieu à des expressions amusantes et absurdes comme ‘courir après le temps’, ‘tuer le temps’… », s’amuse le commissaire, qui a tenu, avec succès, à ce que l’humour soit bien présent dans les textes (très agréables et accessibles, ce qui est appréciable pour un sujet aussi complexe) qui scandent l’exposition.
Au début du parcours, une belle sculpture en bronze de Georges Bareau, datée de 1904, nous rappelle que le temps fut souvent personnifié sous les traits de Chronos : un vieil homme barbu doté de grandes ailes. Mais celui-ci n’est pas muni de sa faux habituelle, ni de son sablier rappelant que nos jours sont comptés : au lieu d’être présenté comme destructeur (avec lui vient la mort), le temps est ici « créateur de sagesse ». Car non content d’être immatériel, le temps est aussi à double tranchant…
À gauche, un sablier; à droite, un calendrier Républicain de la première moitié du XIXe siècle.
impression polychrome fixée sous verre • Coll. Musée du Temps, Besançon • © Pierre Guenat / © Bévalot
Faute d’avoir réussi à voyager dans le temps (un sujet qui a inspiré d’innombrables écrivains et scénaristes), l’homme tente de le dominer en le mesurant. Cette volonté apparaît dès le Paléolithique, comme en témoigne un fac-similé de la Vénus de Laussel, vieille de 25 000 ans, qui présente treize encoches gravées représentant vraisemblablement le nombre de cycles lunaires dans l’année. Plus loin, un calendrier rustique du Moyen Âge nous montre que la représentation du temps était d’abord liée à l’agriculture, rythmée par les saisons et les travaux des champs.
Cadran solaire antique, clepsydre (horloge à eau), cierge gradué, montre à quartz, horloge atomique, personnage-automate en bois polychrome servant à frapper la cloche des beffrois, coucous, pendules, calendriers modernes ornés de chatons ou d’hommes nus… : l’exposition rassemble de nombreux objets hétéroclites et amusants témoignant de nos efforts déployés pour marquer le temps qui passe – l’invention de l’horlogerie en Europe au XIIIe siècle étant une étape déterminante de cette épopée.
« Le dernier changement de calendrier a eu lieu en Corée du Nord. Quand un politicien s’intéresse au temps et au calendrier, il faut se méfier ! »
Mais le temps n’est pas qu’une affaire de science et de technique : qui organise sa mesure détient le pouvoir politique ! Un calendrier gaulois du IIe siècle, qui divise le temps en « lustres » (périodes de cinq années), le prouve, cette durée correspondant précisément, à l’époque de César, à un cycle électoral. Après sa conversion au christianisme au IVe, l’empereur Constantin s’implique dans la création d’un calendrier chrétien qui efface les fêtes païennes, mais parvient difficilement à faire oublier le calendrier julien établi par César. En 1582, le calendrier grégorien (notre calendrier actuel) est finalement mis en place par le pape Grégoire XIII.
Vue de l’exposition « Une Folle Histoire du Temps » à l’abbaye royale de Fontevraud, 2023
© Léonard de Serres
« Le dernier changement de calendrier a eu lieu en Corée du Nord. Quand un politicien s’intéresse au temps et au calendrier, il faut se méfier ! », sourit le commissaire. Les révolutionnaires de 1789 avaient d’ailleurs voulu balayer le calendrier religieux en le remplaçant par un retour aux repères agricoles, avec des mois baptisés « brumaire », « ventôse » et « pluviôse ». Benito Mussolini, lui aussi, avait tenté d’imposer son propre calendrier. Difficile cependant d’être en décalage avec les autres pays : un système universel doit dominer !
Affiche de « Retour vers le futur », 1985
© Abbaye Royale de Fontevraud
Il fallait un vainqueur, et c’est finalement le temps chrétien qui s’est imposé dans le monde. En Amérique, les colons européens forcent les populations préhispaniques à adopter le temps de l’église. Avec le développement du commerce, les pratiques s’uniformisent. Dès le XVIe siècle, les Chinois se passionnent pour l’horlogerie européenne et l’adoptent. Avec la révolution industrielle, la domination du temps occidental s’accentue encore : le chemin de fer pousse à faire concorder les heures des différents pays et villes. En 1848, un temps universel est fixé : le « temps moyen de Greenwich » (Greenwich Mean Time, dit « GMT »).
S’affranchir des contraintes du temps est devenu le luxe ultime. « Aujourd’hui, le temps est trop présent. Sa mesure nous oppresse », déplore le commissaire. C’est d’ailleurs la raison d’être de la création des robots, « robot » étant un mot tchèque signifiant « esclave », c’est-à-dire celui qui travaille à la place de son propriétaire et l’affranchit en lui donnant du temps libre !
Mais impossible, malgré tous nos efforts, d’échapper à la domination du temps. Pour clore le parcours, le commissaire et son équipe se sont amusés à construire un appartement-témoin rempli d’objets évoquant le temps qui passe et le spectre inévitable de la mort. Si cette note finale reste un peu trop kitsch – le rideau de douche maculé de sang à la Psychose était-il nécessaire ? –, l’humour présent tout au long du parcours demeure très appréciable… Et essentiel pour affronter un tel sujet qui nous met face à notre finitude !
Une folle histoire du temps
Du 7 octobre 2023 au 21 septembre 2025
Abbaye royale de Fontevraud • 49590 Fontevraud-l'Abbaye
www.fontevraud.fr
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