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Rembrandt, Le Paysage aux trois arbres, 1643
Eau-forte, pointe sèche et burin, état unique • 21,6 x 28,5 cm • Collection Fonds Glénat pour le patrimoine et la création Cabinet Rembrandt – Couvent Sainte-Cécile à Grenoble
Rembrandt était le maître incontesté de l’eau-forte, technique consistant à dessiner avec une pointe sur une plaque de cuivre enduite de cire, pour en tirer des impressions sur papier. Outre la variété et la finesse extrême du trait qui lui permet de rendre avec virtuosité les poils vaporeux d’une barbe ou la douceur d’une fourrure, ses œuvres gravées se distinguent par un usage remarquable de la lumière, ainsi que par des compositions étonnantes pleines de mouvement, de mystère et de profondeur.
Contrairement à la peinture et au dessin, la gravure est une discipline à laquelle il s’est initié seul à partir de 1625. Vers 1630, l’eau-forte devient un mode de création indépendant de sa peinture. Sujets religieux, scènes mythologiques, tronies, portraits, autoportraits, scènes de genre, paysages… Prolifique, l’artiste s’est essayé à tous les genres au fil de 314 gravures.
Rembrandt, Médée ou Le Mariage de Jason et de Créuse, 1648
Eau-forte et pointe sèche, quatrième état • Collection Fonds Glénat pour le patrimoine et la création Cabinet Rembrandt – Couvent Sainte-Cécile à Grenoble
L’exposition en réunit 100 issues de trois collections : celle de l’éditeur Jacques Glénat, présentée par roulements au cabinet Rembrandt de Grenoble, celle léguée par Eugène Dutuit au Petit Palais, et celle de Frits Lugt conservée à la fondation Custodia. Faiblement éclairées en raison de leur fragilité, les œuvres se découvrent dans une ambiance feutrée – et muni, sur demande, d’une loupe permettant d’observer leurs détails les plus fins !
Maître du clair-obscur, il fait cohabiter des zones très sombres et des espaces d’une clarté aveuglante qui laissent le papier à nu.
En ouverture de l’exposition, l’artiste joue à se regarder dans le miroir pour tester différentes expressions (rire, étonnement…), coiffé de divers chapeaux. Une manière d’expérimenter des techniques qu’il réutilisera pour d’autres personnages. D’une main enlevée, Rembrandt représente ses humeurs de façon très vivante, en particulier avec son formidable (et minuscule) autoportrait « aux yeux hagards » (1630) [ill. ci-dessous] qui par son mouvement, sa spontanéité et son cadrage mordant, évoque un selfie impulsif ! Ces autoportraits sont très différents de celui de 1639, présent plus loin dans l’exposition. Plus statique mais techniquement impressionnant, ce dernier, inspiré de Titien, le représente en costume du XVIe siècle, sûr de lui et bien installé.
Rembrandt, À gauche, « Rembrandt aux yeux hagards » (1630). À droite, « La Grande Mariée juive » (1635)
Eau-forte et pointe sèche, état unique ; Eau-forte, pointe sèche et burin, 5e état • 5 × 4,3 cm ; 22,1 × 17 cm • Collection Fonds Glénat pour le patrimoine et la création Cabinet Rembrandt – Couvent Sainte-Cécile à Grenoble
« Les œuvres de Rembrandt sont d’autant plus bluffantes que certaines ont la taille de timbres-poste. »
Dominique Gagneux
« En gravure, on ne découvre le résultat qu’à la fin, et l’image est inversée. Cela demande une conceptualisation étonnante. Les œuvres de Rembrandt sont d’autant plus bluffantes que certaines ont la taille de timbres-poste, tandis que d’autres se composent de plusieurs plans sur seulement vingt centimètres de haut », insiste la directrice du musée, Dominique Gagneux. « Au lieu de classer les œuvres par genres, nous avons identifié différents modes de composition et techniques », ajoute-t-elle. Soit douze parties qui décryptent en détail le style de l’artiste, tous genres mélangés.
L’artiste combine des zones très fouillées et d’autres à peine esquissées : ainsi, dans Le Cochon (premier état, 1643) [ill. ci-dessous], le pauvre animal qui attend au premier plan, pattes liées, d’être abattu pour le dîner, est bien plus travaillé, hachuré et ombré que les enfants rieurs saisis sur le vif en train de jouer à l’arrière-plan, en quelques lignes claires et fluides.
Rembrandt est aussi le premier à rehausser ses eaux-fortes à la pointe sèche et au burin pour obtenir des effets artistiques. De façon inédite, il allie ainsi le procédé doux et souple de l’eau-forte et des touches plus incisives, tranchantes, tout en variant l’intensité et la forme des hachures (parallèles, croisées, denses, éparses…) pour donner plus de complexité aux ombres et aux volumes.
Rembrandt, À gauche, “Le Cochon” (1643). À droite, “La Mise au tombeau” (vers 1654)
Eau-forte et pointe sèche, premier état ; Eau-forte et pointe sèche • 15 x 18,7 cm ; 20,9 x 16 cm • Fondation Custodia – Collection Frits Lugt • © Alamy / Hemis / Photo Penta Springs Limited
L’artiste innove également en élaborant chaque œuvre par étapes successives, à même la plaque de cuivre, créant ainsi de multiples états différents d’une image, parfois transformée de façon radicale au fil du processus, à l’instar de La Mise au tombeau (vers 1654). Rembrandt réutilise aussi des figures d’une œuvre à l’autre (un vendeur ambulant, un joueur de vielle) et réalise de nombreuses variations d’un même sujet.
Ses coups de lumière sont parfois surprenants, comme sur son autoportrait avec écharpe autour du cou, qui éclaire son épaule mais laisse son visage dans l’ombre. Maître du clair-obscur, il fait cohabiter des zones très sombres et des espaces d’une clarté aveuglante qui laissent le papier à nu, comme avec son Paysage aux trois arbres (1643) et Médée ou le mariage de Jason et de Créuse (1648). L’artiste utilise souvent des trouées de lumière, tantôt pour ouvrir sur un arrière-plan secondaire, tantôt pour abriter la scène principale, le premier plan ombré tenant lieu d’introduction, donnant ainsi du volume à ses décors organisés par strates, dans lesquels l’œil peut s’enfoncer.
Rembrandt, Descente de croix aux flambeaux, 1654
Eau-forte et pointe sèche • 23,8 × 17,8 cm • Collection MET Museum, New York • © Wikimedia Commons
Pour accentuer le caractère dramatique des scènes, il crée parfois d’impressionnantes grappes de personnages, serrés les uns contre les autres, mais très détaillés individuellement, scandant ces compositions complexes d’éléments-clés qui dirigent le regard et organisent les espaces, comme une main et un drap dans la Descente de croix. Enfin, il saisit souvent un personnage en plein mouvement, opérant comme un arrêt sur image à un moment dramatique, qu’il s’agisse d’un ange s’envolant de dos dans le fond de l’image, ou du bras levé d’un bourreau prêt à sévir.
Dans ses gravures, Rembrandt glisse souvent des éléments réalistes, comme le brancard moderne présent au premier plan de la Descente de croix, ou un chien tentant de prendre un biscuit à un bébé dans une scène de cuisine. Son Adam et Ève [ill. ci-dessous] n’idéalise pas le couple originel comme le fit Dürer. Au contraire, l’artiste montre des corps affaissés, une Ève ventrue et échevelée. Dans cette composition, Rembrandt démontre aussi son humour en faisant débouler un petit éléphant à l’arrière-plan. Ailleurs, le malicieux n’hésite pas à représenter une vieille femme endormie sur sa Bible !
Rembrandt, Adam et Eve, 1638
Eau-forte • 16 × 11,7 cm • Collection National Gallery of Art, Washington DC • © Wikimedia Commons
Quant aux cadrages, ils opèrent souvent un décentrage, laissant de grandes plages de blanc en fond. Plusieurs de ses paysages présentant ces caractéristiques sont ici mises en dialogue avec des photographies contemporaines de paysages de l’artiste allemand Elger Esser (élève de Bernd et Hilla Becher), imprimées sur des plaques de cuivre argenté. Car le musée, qui abrite depuis 2021 la collection de 900 œuvres de Martine et Léon Cligman, présente cette dernière au sein d’un parcours permanent mais aussi de ses expositions temporaires qui la font dialoguer avec de grandes figures de l’histoire de l’art.
L’exposition s’enrichit également d’un film réalisé pour le cabinet Rembrandt, animé par le regretté Ger Luijten (ancien directeur de la fondation Custodia, décédé fin 2022), et d’un espace avec écrans où les gravures de l’artiste prennent vie et s’animent afin de mieux attirer l’attention sur leurs détails. Enfin, des tablettes tactiles interactives reconstituent trait pour trait le making of d’une gravure de ce génie du Siècle d’or. Une réussite !
Rembrandt en eau-forte
Du 17 juin 2023 au 24 septembre 2023
Musée d’art moderne de Fontevraud • Rue Saint-Jean de l'Habit • 49590 Fontevraud-l'Abbaye
www.fontevraud.fr
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