Exposition “Beauvoir, Sartre, Giacometti. Vertiges de l’absolu” à la fondation Giacometti
© Fondation Giacometti
L’Homme qui chavire (1950) vacille sur son socle. Seulement retenu par l’extrémité de ses doigts de pied, il lève les bras et embrasse l’air, à la recherche désespérée d’un équilibre… Sublime, et encore jamais montrée à la fondation Giacometti, cette fine sculpture de bronze raconte l’étrange point commun qui unissaient le sculpteur et ses deux amis écrivains, Jean-Paul Sartre et Simone de Beauvoir : ils étaient tous les trois sujets aux vertiges.
« L’amitié fut immédiate. »
Émilie Bouvard
« Son vrai souci était de se défendre contre l’infinie et terrifiante vacuité de l’espace. Pendant toute une époque, écrit de Giacometti l’autrice du Deuxième Sexe, quand il marchait dans les rues, il lui fallait toucher de la main la solidité d’un mur pour résister au gouffre qui s’ouvrait à côté de lui. » La citation est révélatrice, car c’est Beauvoir qui, nous dit Émilie Bouvard, commissaire de « Beauvoir, Sartre, Giacometti. Vertiges de l’absolu », « a le mieux décrit Giacometti ».
Alberto Giacometti, Homme qui chavire, 1950
Bronze peint • 59,1 × 26,5 × 27,5 cm • Coll. Fondation Giacometti • © Succession Alberto Giacometti / Adagp, Paris 2025
À l’origine de l’exposition, il y a le désir de mettre en valeur l’amitié entre les deux écrivains et le sculpteur. « Je voulais en donner à sentir le cœur, l’intimité », détaille Émilie Bouvard ; d’abord, par ses archives et traces. Le cabinet graphique réunit quelques-unes des lettres qu’ils se sont échangées, des exemplaires des Temps modernes recouverts de dessins par Giacometti, de petits portraits de Sartre et Beauvoir griffonnés dans ses carnets, et même une ravissante et minuscule tête sculptée de cette dernière, réalisée aux alentours de 1946.
Figures de Montparnasse, tous trois se rencontrent en 1941 grâce à une amante de Simone, Nathalie Sorokine, laquelle trafique des vélos qu’elle stocke dans l’atelier de Giacometti. Beauvoir est en train d’écrire L’Invitée, et Sartre revient tout juste d’un camp de prisonniers, en Allemagne ; il est plongé dans L’Être et le Néant. « L’amitié fut immédiate », précise la commissaire, insistant sur leur « commune conception de la perception du monde, et commune notion de l’engagement, pas tant politique qu’existentiel ».
Leur credo ? « On est ce que l’on fait de soi-même », résume Émilie Bouvard, et on vit pour créer. Tous trois pensent que l’art permet de « donner forme à cette liberté ». Giacometti a justement rompu avec les surréalistes pour préserver sa liberté. Durant les années de guerre, il explore de tout petits formats, en écho peut-être à la rudesse de l’époque, mais il « retrouve l’élongation » en rentrant en France, et expose chez la galerie Pierre Matisse en 1948.
Réunion de travail pour « Les Temps modernes » chez Simone de Beauvoir, avec Jacques-Laurent Bost, Claude Lanzmann et Jean-Paul Sartre, 1969
Coll. Sylvie Le Bon de Beauvoir • © Claude Lemant
Pour l’occasion, il demande à Sartre d’écrire la préface du catalogue, préface qui restera célèbre. Extrait : « Giacometti a su donner à la matière la seule unité vraiment humaine : l’unité de l’acte. Telle est, je crois, l’espèce de révolution copernicienne que Giacometti a tenté d’introduire dans la sculpture. Avant lui, on croyait sculpter de l’être, et cet absolu s’effondrait en une infinité d’apparences. Il a choisi de sculpter l’apparence située, et il s’est révélé que par elle on atteignait à l’absolu. »
Alberto Giacometti, Buste de Simone de Beauvoir, Vers 1946
Crayon graphite sur page de carnet détachée • 13,5 × 9,2 cm • Coll. Fondation Giacometti • © Succession Alberto Giacometti / Adagp, Paris 2025
De son côté, Beauvoir est très proche d’Annette, la compagne de Giacometti, qui se révèle assez goujat avec elle, indisponible et frileux face à l’engagement d’une relation amoureuse. Leurs discussions nourrissent ses réflexions féministes. C’est sur elle, Simone de Beauvoir, que se termine en beauté le parcours, par une reconstitution du studio qu’elle avait dans la même rue que la fondation, et où elle conservait toutes sortes d’œuvres d’art – des sculptures de Giacometti, mais aussi des masques japonais, des marionnettes siciliennes… On le sait peu mais « c’est une femme qui adorait l’art » – une journée d’étude sera organisée en marge de l’exposition le 10 octobre, permettant d’approcher cet aspect méconnu de sa personnalité.
Beauvoir, Sartre, Giacometti. Vertiges de l'absolu
Du 19 juin 2025 au 12 octobre 2025
Fondation Giacometti • 5 Rue Victor Schoelcher • 75014 Paris
www.fondation-giacometti.fr
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