Alors que les Abattoirs de Toulouse consacrent une exposition à sa période d’après-guerre (1946–1966), que l’Institut Giacometti expose son Nez sous forme d’hologramme, que ses figures s’invitent dans une installation prégnante à l’exposition Mark Rothko de la fondation Vuitton, et que sa fondation s’implantera aux Invalides d’ici 2027, Alberto Giacometti est décidément au cœur de l’actualité.
Élève d’Antoine Bourdelle en même temps que Germaine Richier, sculpteur des surréalistes avant de rompre avec le mouvement au début des années 1930, Giacometti est aussi peintre et créateur de mobilier, éternel insatisfait qui fascine les existentialistes par sa manière de poursuivre un but aussi élémentaire que inaccessible : celui de dessiner ce qu’il voit.
La famille Giacometti. En partant de la gauche: Alberto, Bruno, Giovanni et Annetta, devant Diego et Ottilia, 1911
Photo Andrea Garbald
On connaît Diego Giacometti (1902–1985), frère cadet du sculpteur, lui-même sculpteur et designer dont les pièces de mobilier au style proche de son aîné décorent le musée Picasso de Paris. Mais toute la fratrie d’Alberto Giacometti exerce une activité artistique ou artisanale : sa sœur Ottilia (1904–1937) était tisserande et son benjamin Bruno (1907–2012), architecte d’une longévité extraordinaire. Ce goût partagé pour l’art est dans leurs gènes : leur père, Giovanni Giacometti (1868–1933), était un peintre important en Suisse, intime de Cuno Amiet, influencé par les Nabis et symbolistes, proche un temps de la Sécession berlinoise. Il n’est toutefois pas aussi connu que son cousin, Augusto Giacometti (1877–1947), véritable célébrité à Zurich.
Vue dans l’atelier de Giacometti à Paris, 46, rue Hippolyte-Maindron, peu après sa mort ; au premier plan, une sculpture inachevée : « Le Buste de Lothar », janvier 1966
© Alberto Giacometti / Fondation Alberto et Annette Giacometti. © Daniel Frasnay / akg-images
En 1922, Alberto Giacometti arrive à Paris pour étudier la sculpture auprès d’Antoine Bourdelle à l’Académie de la Grande-Chaumière. Il suit toujours cet enseignement lorsqu’il emménage au 46 rue Hippolyte-Maindron (14e arrondissement) en 1926. L’atelier y est exigu, sombre et froid, et pourtant Alberto ne le quitte jamais, sauf durant son exil en Suisse durant la Seconde Guerre mondiale, où il sculpte parfois dans l’ancien atelier de son père à Stampa. De retour à Paris en 1945, Giacometti est devenu une icône mondiale. Ses grandes figures demanderaient un espace plus spacieux, néanmoins l’artiste ne peut se résoudre à quitter son local aux murs couverts de mots et de dessins, où la poussière n’est jamais faite et où le sol est juché de plâtres qu’il écrase parfois. Un atelier dont Jean Genet a scellé la légende en 1963, et qui est reconstitué à l’Institut Giacometti à la même adresse.
Alberto Giacometti, Homme qui chavire, 1950 – Fonte Rudier 1952
bronze • 60 × 22 × 36 cm • Coll. musée Granet, Aix-en-Provence • © 2023 Succession Giacometti (Fondation Giacometti, Paris + ADAGP, Paris)
« Un soir qu’il traversait la place d’Italie, Giacometti fut renversé par une auto. Blessé, la jambe tordue, dans l’évanouissement lucide où il était tombé, il ressentit d’abord une espèce de joie « Enfin quelque chose m’arrive ! » » Ce récit de Jean-Paul Sartre dans Les Mots (1963), ou du moins la citation donnée, est contesté par Giacometti. Pourtant, il s’est bien fait renverser par une voiture en 1938, en réalité sur la place des Victoires. Il en garde comme séquelles une démarche boiteuse et des vertiges chroniques, mais y trouve aussi un choc l’amenant à penser de nouvelles sculptures. Pour Yves Bonnefoy, auteur d’une monographie de Giacometti en 1991, cet épisode de bascule – au sens littéral – lui a inspiré la figure de L’Homme qui chavire en 1950.
Alberto Giacometti, Silvio debout les mains dans les poches, 1943
À Stampa, chez sa mère, Alberto Giacometti a choisi de prendre Silvio, son neveu avec lequel il passe beaucoup de temps, comme modèle. C’est d’ailleurs ce dernier qui lui rappellera, des années plus tard, son processus atypique de création consistant à reprendre la figurine de la veille pour la réduire de moitié. L’artiste dédie entre quinze minutes et une heure à cet « anéantissement », seul capable de rapprocher son sujet du réel.
Plâtre • 11,2 × 4,6 × 4,4 cm • Coll. Fondation Giacometti, Paris • © Bridgeman images
Avant de s’essayer aux sculptures de grandes dimensions après 1945, Giacometti a exploré l’infiniment petit ! Dans la chambre d’hôtel qu’il occupe à Genève pendant son exil, il taille de petites sculptures mesurant deux à trois centimètres de hauteur, socle compris, taillant le plâtre selon son habitude jusqu’à s’épuiser la rétine. Plus qu’une contrainte de place ou d’argent, ces œuvres miniatures des années 1940 viennent d’un désir de l’artiste de se libérer de la « taille naturelle » pour se fier à sa propre perception : une femme vue de loin dans la rue n’est pour les yeux pas plus grande en effet qu’une tête d’épingle. De là vient la légende selon laquelle, de retour à Paris, Giacometti aurait transporté toutes ses œuvres dans six boites d’allumettes.
À gauche, « La Femme qui marche I » d’Alberto Giacometti, bronze de 1932. À droite, « L’Homme qui march d’Auguste Rodin », bronze de 1903
150,3 × 27,7 × 38,4 cm / 85,1 × 59,8 × 26,5 cm • Coll. Fondation Giacometti, Paris / Coll. National Gallery of Art, Washington DC • © 2023 Succession Giacometti (Fondation Giacometti, Paris + ADAGP, Paris)
Avançant d’un pas presque mécanique pour dessiner un profil en « Y » renversé, L’Homme qui marche (1961) est la plus célèbre des sculptures de Giacometti, motif intemporel évoquant l’art étrusque comme les métropoles contemporaines, au point même d’avoir inspiré le logo de sa fondation. Le motif est pourtant le fruit d’une longue maturation, qui nous renvoie en 1932. Première surprise, L’Homme qui marche a d’abord été une femme ! Avec cette œuvre, Giacometti s’éloigne de l’objet en même temps que du surréalisme pour en revenir à des questions plus sculpturales. Mutilée comme un antique, la Femme qui marche répond aussi à une célèbre sculpture de Rodin. Au début des années 1930, le Suisse revient plus clairement à la figuration pour mettre en forme ses propres perceptions dans une forme renouvelée de réalisme.
Alberto Giacometti à New York en 1965
Dès 1948, Giacometti est acclamé à New York avec une première exposition personnelle à la galerie de Pierre Matisse, qui devient son représentant exclusif outre-Atlantique. Le sculpteur est un modèle pour les jeunes artistes américains, qui exercera une fascination jusque sur les minimalistes comme Donald Judd. Pourtant, le Suisse repousse toujours la programmation d’un voyage et ne se résout qu’en octobre 1965 à gagner la « Grosse Pomme », où le MoMA lui consacre une rétrospective. Fasciné par l’immeuble de la Chase Manhattan, Alberto Giacometti projette d’y confronter un Homme qui marche démesuré, pour lequel il doit s’attaquer à la création d’une armature à Paris. Hélas, cette ultime inspiration ne pourra pas être concrétisée puisque Giacometti s’éteint d’une pneumonie possiblement contractée aux États-Unis, quelque temps après son retour le 11 janvier 1966.
Le temps de Giacometti (1946-1966)
Du 22 septembre 2023 au 21 janvier 2024
Les Abattoirs - Toulouse • 76 Allées Charles de Fitte • 31300 Toulouse
www.lesabattoirs.org
Alberto Giacometti. Le Nez
Du 7 octobre 2023 au 7 janvier 2024
Fondation Giacometti • 5 Rue Victor Schoelcher • 75014 Paris
www.fondation-giacometti.fr
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