Philippe Cognée, Guillaume et Thomas (detail), 1996
Encaustique sur toile marou ée sur bois • 180 x 120 cm • Collection particulière • © Laurent Edeline
À travers trois petites fenêtres, l’artiste passe sa tête. Il lève le menton, puis nous regarde, la bouche comme cousue par la peinture, puis s’évade encore. Cet Autoportrait (2001) en trois peintures de 30 × 30 centimètres chacune [ill. ci-dessous] ouvre le parcours de la rétrospective que le musée Paul Valéry de Sète consacre à Philippe Cognée (né en 1957).
L’homme, car il est cadré de près, semble nu. N’existent que sa peau, l’intensité de son regard noir, ses oreilles, ses sourcils, le désordre de ses cheveux, entrevus à travers la puissance brumeuse de la peinture à la cire. Il y a du Francis Bacon dans la distorsion des formes, et les commissaires, Stéphane Tarroux et Olivier Weil, citent la réflexion sur le « sujet absolu » du philosophe Jean-Luc Nancy, qui guide l’artiste dans sa recherche d’intensité.
Philippe Cognée, Autoportrait, 2001
Encaustique sur toile marouflée sur bois • Triptyque, 30 × 30 cm chacun • Collection particulière • © Laurent Edeline
Même s’il a peint peu d’autoportraits, nous rappelle-t-on, ceux-ci sont présentés en premier, réunis en bande ; l’idée pourrait paraître classique, il est courant d’ouvrir une rétrospective avec un portrait de l’artiste, mais elle permet ici d’entrer directement dans le vif du sujet, au sens existentiel du terme : il n’est pas question de ressemblance dans ces autoportraits, mais de « présence », précisent les commissaires.
« À l’École des beaux-arts à Nantes, j’étais toujours un peu à côté. »
Philippe Cognée est un artiste qui fait et défait, peint à l’encaustique sur toile, le plus souvent d’après des photographies, puis floute et déforme le résultat en utilisant un fer à repasser chaud qu’il applique sur un film de rhodoïd posé sur la toile. Ce faisant, il révèle, va à l’os de son sujet, que l’on distingue dans une brume angoissée comme à travers un rideau de larmes, mais que l’on a l’impression de n’avoir jamais aussi bien regardé, et vu : une fleur, un immeuble sinistre, la profonde mélancolie d’une table en fin de repas.
Philippe Cognée, Table fin de repas, 2012
Encaustique sur toile marou ée sur bois • 125 × 153 cm • Collection particulière • © Laurent Edeline
Né à côté de Nantes, Philippe Cognée a rapidement déménagé au Bénin, où son père était instituteur et où il a vécu de ses 5 à ses 17 ans. « À l’âge où l’on va à l’école primaire, j’étudiais à la maison, raconte-t-il dans le catalogue de l’exposition. Mon père était professeur, nous donnait des devoirs à mon frère et à moi, et ma mère nous faisait travailler. Au lycée Béhanzin, à Porto-Novo, j’étais dans une classe d’élèves béninois, et j’ai eu du mal à trouver ma place. À mon retour, je suis entré en terminale, puis à l’École des beaux-arts à Nantes. Et à nouveau j’ai éprouvé certaines difficultés, j’étais toujours un peu à côté – j’y ai passé sept ans au lieu de cinq, je n’étais pas mûr. J’étais très indépendant, je vendais des aquarelles au marché pour pouvoir travailler sur mon œuvre. »
Dans les écoles d’art, l’heure n’est plus à la peinture, mais lui regarde du côté de Georg Baselitz, du Douanier Rousseau, d’André Masson. Nourri aussi de mythologie grecque, il peint en 1982 un Minotaure, ainsi qu’un Labyrinthe comme un plateau de jeu, hanté de créatures serpentines.
Philippe Cognée, Minotaure, 1982
Acrylique et gouache sur papier japon • 60 × 92,5 cm • Collection particulière • © Laurent Edeline
Expérimentant beaucoup, il se rapproche de la peinture pariétale avec Chevaux dans un pré (1991), où les bêtes paissent dans une matière peinte épaisse, rocailleuse. « Ces animaux criaient peut-être ma volonté d’exister, une forme de sauvagerie et de rage. » Il peint alors à l’acrylique et à la gouache. Puis, dès la salle suivante, au mitan des années 1990, Philippe Cognée change radicalement : de style, de sujets, d’ambition.
Philippe Cognée, Labyrinthe 1, 1982
Acrylique et gouache sur papier japon marou é sur toile • 225 × 205 cm • Collection particulière • © Laurent Edeline
De 1991 à 1997, il photographie toutes sortes de choses de son quotidien, sortant son appareil « sans vraiment se poser la question du motif », indiquent les commissaires, puis recouvre de peinture les tirages. Parfois, on reconnaît une casserole, une route ; parfois, on ne saurait trop dire. L’artiste palpe la texture du banal journalier, et cette texture prend la forme d’une « peau », disent les commissaires, découverte en recouvrant de peinture les tirages photographiques. Cet « aspect poli » l’intéresse, il le retrouvera grâce à la cire associée au fer à repasser, un protocole qui confère à chacune de ses œuvres de la brillance, et une matérialité presque minérale. En s’approchant, on peut observer des reliefs, des trous, des cicatrices, tout un paysage de la peinture qui traduit cette fixation du souvenir en œuvre, puisqu’il est ici question du temps qui passe et que l’artiste saisit.
Pour sa série « Traverser la ville », il associe peinture à l’huile et fusain, et maltraite la matière avec toutes sortes d’outils comme des tournevis, des bâtons et même une tronçonneuse.
Il peint ses vacances, ses enfants sur la plage (Guillaume et Thomas, 1996), applique son protocole à toutes sortes de recherche, revisitant des motifs archi-classiques de l’histoire de l’art, des memento mori (Deux crânes (triptyque), 2012), des fleurs (splendides et imposantes Amaryllis, 2022) ou une série de 36 Carcasses (2003) réveillant les souvenirs de Rembrandt et de Chaïm Soutine. Souvent, il confère aux sujets simples l’apparence spectrale d’un trouble, comme ces étranges châteaux de sable en 2012, cette inquiétante et délavée Chambre d’hôtel à Atlantic City (2003), ou encore ces terribles paysages urbains, rendus à une inhospitalité sinistre (TAJ Tour dans la nuit, 2012).
Philippe Cognée, Deux crânes (triptyque), 2012
Encaustique sur toile marou ée sur bois • 35 x 27 cm (chaque panneau) • Collection particulière • © Laurent Edeline
Parfois, il joue avec d’autres images, comme des captures d’écran de Google Earth (Vue du ciel, New York, 2011) ou des photographies prises lors de voyages en train : pour sa série de quatre peintures « Traverser la ville » (2024), il associe peinture à l’huile et fusain, et maltraite la matière avec toutes sortes d’outils comme des tournevis, des bâtons et même une tronçonneuse. Preuve que l’artiste ne se cantonne pas à la technique qui a fait sa signature. D’ailleurs, l’exposition se termine sur sa dernière œuvre, La Lune se lève sur la mer calme (2025), laquelle semble inachevée et diffère beaucoup des autres.
Exposition « Philippe Cognée. L’œuvre du temps » au musée Paul-Valéry de Sète
© Gilles Hutchinson
« Ici, expliquent les commissaires, l’apparent inachèvement est une façon d’inscrire dans la peinture même la suspension du temps qui marque le passage du jour à la nuit sur la mer, ce moment très particulier où le soleil ayant disparu derrière l’horizon, la lune, telle une apparition, se lève silencieusement et les ténèbres gagnent progressivement le ciel encore éclairé du jour précédent. » Ou comment terminer en beauté.
Philippe Cognée. L’œuvre du temps
Du 21 juin 2025 au 2 novembre 2025
Musée Paul Valéry • 148, rue François Desnoyer • 34200 Sète
museepaulvalery-sete.fr
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