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D’un expressionnisme brutal, la peinture de Chaïm Soutine (1893 – 1943) est celle d’un homme en souffrance, rongé par ses excès et ses angoisses. Juif biélorusse émigré en France, il est sorti du ghetto pour la bohème de Montparnasse et ses ateliers d’artistes. Ce grand ami d’Amedeo Modigliani, intégré à l’École de Paris, a cultivé trois thèmes de prédilection : le portrait, le paysage et la nature morte. Ce terme prend, avec lui, tout son sens car Soutine était le peintre des écorchés, des carcasses en décomposition. On a souvent parlé de lui comme d’un peintre maudit.
Chaïm Soutine dans les années 1930
© FineArtImages/Leemage
« On aurait dit qu’il peignait dans un état d’affolement lyrique… Une si grande fièvre était en lui qu’elle déformait tout à l’excès. » Maurice Sachs
Né en Russie à l’époque où elle était encore un Empire, Chaïm Soutine vient d’une famille juive très pauvre. Son enfance est encore, à l’heure actuelle, mal documentée. Tout au plus sait-on qu’il était le dixième enfant d’une famille nombreuse, et que son père était raccommodeur. Élevé dans la tradition talmudique, il blasphème à chaque fois qu’il dessine, s’exposant à des punitions. Son avenir, alors, est limité au monde de la confection.
Soutine parvient tant bien que mal à quitter sa ville natale de Smilovitchi, et entre comme retoucheur chez un photographe de Vilna. Tombé amoureux, il entre à l’école des Beaux-Arts locale. Mais c’est de Paris dont il rêve, comme ses amis Pinchus Krémègne et Michel Kikoïne. Avec un peu d’aide, Soutine arrive dans la capitale française en 1913.
À Paris, c’est l’effervescence artistique, le creuset des avant-gardes. Soutine s’installe à la Ruche, une cité d’artistes qui accueille de nombreux étrangers. Rêvant de faire son chemin, il fréquente les musées et s’inscrit à l’école des Beaux-Arts, vivant de petits travaux. L’artiste est en pleine dépression. Angoissé, il ne parvient pas à se détacher de son passé de privations et de souffrances.
Réformé pendant la Grande Guerre, Soutine demeure à Montparnasse, à la cité Falguière, et se lie d’amitié avec Modigliani. Les années 1920 sont marquées par une certaine embellie, liée à la rencontre de plusieurs marchands et collectionneurs qui croient en son talent : Léopold Zborowski, Paul Guillaume et surtout le riche américain Albert Barnes. Du jour au lendemain, il fait fortune et devient célèbre.
Son mode de vie devient problématique. Plus riche, Soutine s’installe dans un atelier du 14e arrondissement mais étonne et dérange son voisinage, le peintre entreposant des carcasses d’animaux morts chez lui, afin de les peindre. Lui-même reste un écorché vif, violent envers lui-même et ses œuvres, tourmenté et taciturne.
Pendant la Seconde Guerre mondiale, l’avenir de Soutine s’assombrit. Juif, il vit dans la clandestinité et souffre de sa santé précaire. En 1943, il doit être hospitalisé pour un ulcère. Opéré trop tard, l’artiste décède au mois d’août de cette année qui précède la libération de Paris.
Chaïm Soutine, Le Petit pâtissier, 1922–1923
Huile sur toile • 72 × 44 cm • Coll. musée de l’Orangerie, Paris • © SuperStock/Leemage
Le Petit pâtissier, 1922–1923
C’est grâce à ce portrait que Soutine a suscité l’intérêt de Paul Guillaume, le marchand de son ami Amedeo Modigliani, puis du Docteur Barnes. C’est donc le début de sa notoriété et de sa fortune. L’artiste appréciait traiter un même sujet sous la forme de série, comme c’est ici le cas (six versions sont connues du Petit pâtissier). Le personnage est représenté avec un maniérisme étonnant, anguleux, comme s’il était vu à travers un prisme déformant.
Chaïm Soutine, Le Village, vers 1923
Huile sur toile • 73,5 × 92 cm • Coll. musée de l’Orangerie, Paris • © Bridgeman Images
Le Village, vers 1923
Traité avec des effets de déformation spectaculaires, ce paysage donne une image très angoissante de la réalité. Soutine donne libre cours à son interprétation, comme si le monde s’écroulait et se dissolvait autour de lui. L’artiste a peint ce paysage dans le Sud de la France, une région ensoleillée qu’il aimait et détestait à la fois.
Chaïm Soutine, Le Bœuf écorché, 1925
Huile sur toile • 201,9 × 114cm • Coll. musée de Grenoble • © akg-images / Erich Lessing
Le Bœuf écorché, 1925
Inspiré des tableaux de Rembrandt, Soutine revisite le thème de l’écorché, de la carcasse animale. Morbide, il livre sa réflexion sur la mort dans une époque marquée par les conséquences de la Première Guerre mondiale. Les couleurs, comme le point de vue, donnent une violente monumentalité à cette dépouille. Expressionnistes, les œuvres attachées à cette série ont autant suscité la fascination que le rejet de ses contemporains.
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