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GALERIE THADDAEUS ROPAC

Alex Katz : le long fleuve tranquille de la peinture

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Publié le , mis à jour le
Avant une grande rétrospective au Guggenheim de New York en 2022, le peintre américain de 94 ans présente à Paris ses monumentaux paysages. Plus connu pour ses portraits sans affect, il dévoile là ses recherches obsessionnelles autour de l’eau, entre réalité et illusion. Rencontre.
Alex Katz, photographié à Pantin par François Roelants pour Beaux Arts Magazine.
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Alex Katz, photographié à Pantin par François Roelants pour Beaux Arts Magazine.

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© Photo François Roelants pour Beaux Arts Magazine.

L’œil pétillant, le teint hâlé, le pied alerte malgré ses 94 ans, l’homme tient une forme épatante. À croire que la peinture conserve, autant le corps (fluet mais vigoureux) que l’esprit (vif et malicieux). Nous rencontrons Alex Katz dans le splendide espace de la galerie Thaddaeus Ropac à Pantin, baigné ce samedi-là dans la lumière jaune d’un soleil de septembre qui illumine une cinquantaine de paysages aquatiques. 

Il fait ce qu’il veut des questions posées, digressant plus volontiers sur les poètes new-yorkais des années 1950–1960 et sur Machito, pointure de la musique afro-cubaine à la même époque, ou plaisantant sur la nuée de moustiques qui l’accompagne dès qu’il part peindre en bord de rivière, dans le Maine, où il travaille assidûment, chaque été, dans un périmètre fort réduit : « 2 km2 autour de sa maison de Lincolnville », précise Éric de Chassey, commissaire de l’exposition et directeur de l’Institut national d’histoire de l’art (INHA). 

Alex Katz, Reflection 4
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Alex Katz, Reflection 4, 2008

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Waterscape est le terme anglais qui qualifie au mieux le genre des toiles exposées, puisqu’il ne s’agit pas seulement de paysages ni seulement de marines, mais bien de paysages avec de l’eau.

Huile sur toile • 274,3 × 548,6 cm • Photo Paul Takeuchi / Courtesy Thaddaeus Ropac, Londres-Paris-Salzbourg-Séoul.

Tout cela en dit déjà beaucoup sur l’artiste, sa manière de peindre les gens (on le connaît surtout comme portraitiste) et le paysage, donc, puisque c’est sur ce genre pratiqué par Katz depuis les années 1950 que l’exposition braque ses feux. Tout chez lui – sa peinture, l’art et la manière de sentir les choses, son tempérament – est, selon son propre terme, « cool », le mot désignant ce détachement, pas froid, frais plutôt, distant, posé et finalement amène qu’il s’agit d’avoir face au monde et aux gens qui vous entourent.

Cette attitude n’implique aucun relâchement et ne s’apparente surtout pas à une forme d’indifférence. Elle est au contraire une manière de se tenir en éveil sans encombrer l’objet (ou le sujet) qui se tient devant vous de vos émois, de vos problèmes, de votre ego. Le cool, Katz l’a adopté en peinture en réaction à toute une veine par trop expressionniste, quand les artistes tartinaient les toiles de leurs tourments et d’une palette surexcitée, délibérément brouillonne, à grands coups de pinceaux furibonds.

Alex Katz, People
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Alex Katz, People, 2013

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L’exposition « Mondes flottants » ne montre que trois toiles où le paysage accueille des personnages. Dans cette scène de bord de mer, les baigneurs, alignés parallèlement aux bateaux, permettent de donner une échelle à l’image.

Huile sur toile • 320 × 243,8 cm • Photo Paul Takeuchi / Courtesy Thaddaeus Ropac, Londres-Paris-Salzbourg-Séoul.

Ses premières œuvres, au milieu des années 1950, prennent le contrepied de l’expressionnisme abstrait de Jackson Pollock ou Willem de Kooning, alors dominant et bientôt sur le déclin. Elles mettent à plat leur sujet. Portrait ou (déjà) paysage, elles ne laissent jamais place aux bavures, aux dégoulinures, et pas davantage au sentimentalisme. Dès 1967, un critique américain écrit à propos des portraits de Katz : « On pourrait croire qu’ils ont… un contenu « humain »… Ce n’est pas le cas. Ils sont singuliers, froids et neutres… impassibles, impersonnels. » 

De l’océan à la flaque d’eau

Sur quoi reposait un tel constat ? D’abord sur la planéité du geste de Katz. C’est une peinture de surface qui ne cherche pas à donner du relief aux êtres qu’elle portraiture, ni une profondeur aux paysages qu’elle représente. À Pantin, les toiles se tiennent toutes sur cette ligne sans extravagance, sans débordement, sans flou. Avec ceci de très particulier que toute l’exposition est consacrée à des paysages aquatiques. « En anglais, précise Éric de Chassey, le terme est waterscape, qui ne correspond pas exactement à  « marine » puisque ce mot implique la représentation d’un paysage marin. » 

Or, Alex Katz figure aussi bien l’océan que le ruisseau qui coule en bas de chez lui ou un lac, un étang, voire des flaques d’eau. Donc l’eau comme surface de réflexion. L’eau comme étendue mouvementée, traversée par le courant, balayée par la brise ou frappée par la pluie. L’eau, enfin, comme masse pesante. Trois dimensions du motif aquatique que Katz égrène lui-même : « L’eau, c’est le mouvement, la transparence et le poids. Dans mes peintures, il n’est parfois question que de l’une de ces qualités, parfois de deux d’entre elles, mais plus souvent des trois. » C’est la dernière, sans doute, qui est la plus étonnante. 

Alex Katz, Reflection with Lilies 2
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Alex Katz, Reflection with Lilies 2, 2010

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Alex Katz joue souvent sur le motif traditionnel du reflet de la végétation et du ciel dans l’eau. Manière d’intervertir le haut et le bas, le proche et le lointain. Au point de semer le doute dans l’œil du spectateur.

Huile sur toile • 121,9 × 167,6 cm • Photo Paul Takeuchi / Courtesy Thaddaeus Ropac, Londres-Paris-Salzbourg-Séoul.

« Il n’y a pas de sentiments dans ma peinture. Je le fais, c’est tout. »

Alex Katz

Car comment rendre compte du poids de l’eau ? D’autant que la peinture de Katz n’est pas matiériste. L’artiste ne charge pas sa toile comme une mule, la surface reste lisse et sans enflures. Le poids de l’eau se traduit et se ressent autrement, d’une manière plus subtile, à travers de grandes plages de couleurs sombres, noires, marron ou gris foncé, qui rendent les étendues d’eau terreuses, boueuses, presque solides. De ce point de vue, Homage to Monet 5 (2009) est exemplaire, qui se contente de semer une grappe de formes jaunes oblongues sur un fond noir d’une complète et froide opacité. S’il y a bien ici quelque chose qui subsiste de l’impressionnisme, de la suggestion d’un flottement, c’est avec une infinie parcimonie picturale. Comme si Katz était parvenu à essorer sans complètement l’assécher l’art de Monet. 

Ses toiles, comme renfermées sur elles-mêmes, semblent ne rien figurer, que de la couleur (mais sans éclat) et une profondeur insondable qui en devient presque inquiétante. Qu’est-ce qui gît au fond de cette eau ? se surprend-on à se demander. À tort. Katz se garde bien de susciter la moindre émotion à travers sa peinture. Ce qu’il peint naît de la stricte observation des faits, du visible et de ses éventuelles aberrations. Éric de Chassey insiste : « Alex Katz braque sur son motif un regard précis et sa peinture est la transposition de ce qu’il voit. Au fil des années, il a acquis des moyens tech- niques qui font qu’il a pu de mieux en mieux figurer ce qu’il observe. » C’est, à peu de chose près, ce que Katz lui-même nous explique : « Il n’y a pas de sentiments dans ma peinture. Je le fais, c’est tout. La technique représente une grande partie de mon travail. » 

Alex Katz, Black Brook 2
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Alex Katz, Black Brook 2, 1989

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Les paysages saisis par Alex Katz le sont d’une manière si fidèle et d’un point de vue parfois si rapproché que les peintures en deviennent abstraites, se réduisant à des plages de couleurs barrées aléatoirement de lignes ou marbrées de taches.

Huile sur toile • 172,1 × 233,7 cm • Photo Paul Takeuchi / Courtesy Thaddaeus Ropac, Londres-Paris-Salzbourg-Séoul.

Ses paysages, il les peint d’abord sur place dans des études hâtives, un peu brouillonnes, que l’on peut voir à Pantin. Il ne se sert de « la photographie que pour les portraits », précise-t-il. Les esquisses lui servent de notes visuelles et lui permettent de prendre un peu de distance une fois de retour à l’atelier. Où il réalise alors de grands (et souvent très grands) formats, peints parfois en un quart d’heure. « Pas pour signer une performance, explique Éric de Chassey, mais parce qu’il a besoin, par le biais de cette exécution super-rapide, de garder une part d’intuition. »

À la mode pendant 35 000 ans

Alex Katz le répète volontiers : sa peinture n’a rien à voir avec ses idées. Elle n’est pas une vue de l’esprit mais bien le fruit d’une observation scrupuleuse et rapprochée du réel, « sans préjugés », sans rien y ajouter. À quoi cela aboutit-il ? À des peintures quasiment abstraites, où l’ombre et le reflet des arbres dans l’eau composent des lignes et des motifs inidentifiables. Dans plusieurs toiles, l’artiste se plaît d’ailleurs à renverser le paysage et, fidèle à l’image du reflet des arbres dans l’eau, il oriente leur cime et le ciel vers le bas du tableau. Sa représentation d’une vague vire au monochrome blanc, écumeux, mousseux, mais guère plus. Cet aspect abstrait des toiles tient aussi à ce que le paysage est figuré sans échelle, sans direction. 

Alex Katz, Wave 4
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Alex Katz, Wave 4, 2000

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La peinture d’Alex Katz ne cherche pas à faire du paysage un miroir de l’âme (et vice versa). Elle restitue les froides observations du peintre devant son motif. Ce qui n’empêche pas que point parfois, comme ici, le sentiment de l’infinie beauté d’une vague.

Huile sur toile • 243,8 x 304,8 cm • Photo Paul Takeuchi / Courtesy Thaddaeus Ropac, Londres-Paris-Salzbourg-Séoul.

On ne sait trop si ce qu’on a sous les yeux est une immense étendue ou juste une flaque. Ce qui explique que cette peinture d’eaux ne soit guère voyageuse, ni même située. Il ne s’agit pas pour Katz de peindre « son » Maine comme les impressionnistes pouvaient peindre leur Normandie. Il ne cherche pas de nouveaux horizons. « Depuis 1954, il passe chaque été dans le Maine. Et à part quelques toiles peintes au Mexique et une à Ostende, toutes celles présentées dans l’exposition ont été réalisées autour de sa maison. » Ce n’est donc pas seulement l’espace mais aussi le temps que cette peinture envisage, le glissement des choses, de la lumière, des reflets à la surface de l’eau au fil des heures. Elle est une mesure chromatique du temps qui passe. Traversée par l’instabilité qu’elle capture, vigilante, à l’heure près. D’où encore ces toiles titrées même pas d’une date ou du nom du lieu, mais d’un horaire : 4.30 PM (2007) ou 10 AM (1994). 

Alex Katz, Black Ada (Silhouette 3)
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Alex Katz, Black Ada (Silhouette 3), 1997

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Inévitable Ada. Sur une mince jetée au bord d’une vaste et blanche étendue d’eau, apparaît la femme de l’artiste, qu’il peint avec une régularité amoureuse depuis les années 1950.

Huile sur toile • 320 × 243,8 cm • Photo Paul Takeuchi / Courtesy Thaddaeus Ropac, Londres-Paris-Salzbourg-Séoul.

Ce rapport au temps et à ses fluctuations, Katz le cultive également avec sa carrière et l’art. « La plupart des artistes ne sont au top que durant trois ans, s’amuse-t-il. Même Picasso a dû attendre les années 1950 pour être au point techniquement, mais à ce moment-là, il n’était plus à la mode. Moi, j’ai été deux fois à la mode : en 1958–1959, avant le pop art, et puis dans les années 1990. » À ses yeux, la notion de progrès en art est aberrante. « Il y a un type qui s’est mis à peindre il y a 35 000 ans et c’est toujours aussi bien, tandis que certaines peintures qui ne datent que de neuf mois paraissent déjà ringardes. »

Son seul credo et les seuls conseils qu’il aurait à formuler à un jeune peintre tiennent en quelques phrases : « Si tu es ambitieux, alors il te faut travailler, déployer une immense énergie et te mettre minable. Tu ne peux pas être dilettante. Pour ma part, je travaille sept jours sur sept, dès 7 h 30 du matin. Parce que je n’ai pas de talent inné, aucune facilité. » Et pas de temps à perdre : l’an prochain, le Guggenheim lui consacrera une rétrospective – sa première exposition d’envergure muséale aux États-Unis depuis celle du Whitney en 1986. Mais Katz ne trépigne pas. Pas plus que pendant toutes ces années où, cool, il a œuvré dans son coin, heureux, détaché de la mode, sans la snober mais sans la suivre. Suivant plutôt le fil de l’eau. Un fil fuyant et obsédant dont ses toiles sont l’image. 

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Alex Katz - Mondes flottants

Jusqu’au 20 novembre 2021

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À lire

Alex Katz - Face the Music

Éd. Galerie Thaddaeus Ropac • 76 p. • 20 €

Retrouvez dans l’Encyclo : Pop art

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