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Mel Ramos, Tobacco Rhoda, 1965
Sérigraphie • 71,1 x 56 cm • Coll. Whitney Museum of American Art, New York • © Whitney Museum of Art, NY / © Adagp, Paris 2017
Il y a deux ans, « The World Goes Pop », à la Tate Modern de Londres, présentait en majesté les variantes européennes, sud-américaines et asiatiques du pop art, montrant que ce mouvement n’était pas la chasse gardée de l’Oncle Sam. L’exposition au musée Maillol de la section pop du Whitney Museum, le saint des saints de l’art américain du XXe siècle, remet l’église au milieu du village. C’est en effet tout le gotha historique qui débarque rue de Grenelle, Jasper Johns et Robert Rauschenberg, Claes Oldenburg et James Rosenquist, Roy Lichtenstein et Tom Wesselmann, sans oublier Andy Warhol. Mais, et c’est là le plus palpitant, figurent au casting des noms moins connus. Parce que le Whitney Museum a suivi à la loupe les artistes pop, il s’est aussi intéressé à des personnages à qui les stars ont fini par faire trop d’ombre. Or, levant le voile sur les Allan D’Arcangelo, John Wesley, Jim Dine ou Rosalyn Drexler, « Pop Art – Icons that matter » permet d’infléchir légèrement les leçons trop bien apprises sur ce qu’a pu être ce mouvement. Loin d’être des petits maîtres, ces artistes-là ont développé une œuvre singulière qui ébouriffe les lois du genre. Autre motif de curiosité : une bonne partie de la soixantaine de pièces présentées relève de l’estampe, rappelant que le pop art est aussi, et pour une large part, un art de l’impression, de l’imprimé, de la reproduction en série, où les mêmes motifs (avec parfois des variantes) sont dédoublés, triplés, démultipliés, comme les produits alignés dans les rayons d’un supermarché.
Le pop américain concentre et exacerbe, dans les années 1960, toutes les aspirations des baby-boomers, leur soif de consommation, la manière prolifique dont les médias ouvrent grand le robinet des images en couleurs, avec leur flot de pin-up, de soldats en guerre (au Vietnam), de publicités pour des produits ménagers et d’automobiles rutilantes. Les comics, les magazines, les affiches commerciales, les emballages et la télévision constituent le fonds de commerce de ce courant, qui n’hésite pas à reprendre également à son compte les matériaux (le plastique ou la résine) et les procédés de reproduction mécanique (sérigraphie, photolithographie…). Les sujets sont ainsi perçus avec une certaine froideur, que vient toutefois réchauffer une palette éclatante, aguicheuse, scintillante, à l’image des teintes primaires et sans nuances dont Lichtenstein couvre ses saynètes de bandes dessinées. À l’image encore de Rosenquist, qui préfère les surfaces miroitantes des carlingues des avions de chasse ou des vitrines de magasins. Le pop art aime tout ce qui brille, y compris les yeux, clairs et étincelants, des filles des magazines ou des stars, à commencer par Marilyn Monroe (qui figure dans l’exposition avec Rosalyn Drexler et Warhol) et Jackie Kennedy (Warhol encore, et Allan D’Arcangelo). Reste à qualifier le ton exact de ce brillant. Irving Sandler, le grand historien de l’art américain, s’en est chargé et parle d’un « clinquant minable ». Avec cette tendance s’engouffre en effet dans l’art cette culture de masse qui n’y avait pas sa place, « une forme de culture avilie, qui pouvait être prise pour du kitsch ».
Claes Oldenburg, French Fries and Ketchup, 1963
La junk food est un sujet récurrent chez Claes Oldenburg, qui trouve dans les matières molles, élastiques et brillantes une consistance appétissante pour sa sculpture.
Vinyle et kapok sur base en bois • 26,7 x 106,7 x 111,8 cm • Coll. Whitney Museum of American Art, New York • © Claes Oldenburg / © Whitney Museum of Art, NY
En 1957, Richard Hamilton fut l’un des premiers à en donner une définition. Énumérant les caractéristiques du pop, l’artiste britannique l’estime « populaire, transitoire, durable, peu coûteux, produit en masse, jeune, spirituel, sexy, astucieux, glamour et big business ». De cette longue liste – avant d’en pointer d’autres – l’exposition au musée Maillol en illustre à merveille deux, « jeune » et « sexy », à travers une magnifique série d’estampes que Mel Ramos a intitulée Leda and the Swan. Sur l’image de jeunes filles nues ou en bikini, imprimées en camaïeu de jaunes ou de verts, des volatiles (aigle, toucan ou pingouin) viennent se poser – à l’entrejambe le plus souvent. Insouciantes, nonchalantes, amusées, joueuses et séductrices, les filles sont belles mais ne se prennent pas au sérieux. Pas plus que le Great American Nude, cette silhouette alanguie sur un coussin léopard que Tom Wesselmann a privée d’yeux et de nez pour faire saillir tout le reste : lèvres pulpeuses, chevelure blonde, petits seins, chute de reins…
Si tout est éclatant dans le pop, il ne faut pas oublier que tout y est aussi lisse et plat. La sculpture Alex d’Alex Katz, un fin panneau en aluminium sur le recto duquel est peint un portrait en pied, incarne idéalement cette absence de profondeur : l’artiste préfère s’en tenir aux apparences en refusant de prêter à ses modèles la moindre épaisseur psychologique. Le magnifique portrait Eli (1963, sur toile cette fois), un jeune homme au regard froid, un large chapeau enfoncé sur le front, prend également le parti d’en révéler très peu sur lui-même. À la fois coincé et sûr de lui, Eli ne montre rien, sinon cette façade très opaque. Il nous tient à bonne distance, avec ce snobisme qu’adoptent les mondains dans les soirées courues du New York des années 1960 – soit exactement le champ sociologique d’Alex Katz.
Alex Katz, Alex, 1968
Dès le début des années 1960, Alex Katz (né en 1927) est le grand peintre de la vie mondaine new-yorkaise. Ses portraits vidés de toute charge psychologique s’en tiennent à la superficialité des poses et des sourires. D’où ce panneau métallique sans épaisseur, à l’image de son modèle.
Huile sur aluminium • 182,2 × 47,6 × 11,4 cm • Coll. Whitney Museum of American Art, New York • © Alex Katz / © Whitney Museum of Art, NY
Ailleurs, Jim Dine livre un Double Isometric Self Portrait, où son visage s’éclipse et son corps se camoufle derrière une tenue multicolore peinte en aplats bien délimités. Même raideur chez John Wesley quand il représente une équipe de jeunes qui jouent au basket de manière très schématique, voire géométrique : ballon au centre de l’image, et six personnages identiques (mise à part la couleur de leur maillot), figés exactement dans la même pose. Chez John Wesley, partout le corps humain a la consistance mécanique de pantins sans âme ou de soldats tout juste bons à marcher au pas. Ou à crever.
John Wesley, Ovum, 1971
Dans les peintures de John Wesley (né en 1928), comme dans son travail d’impression, les visages ou les corps apparaissent sans épaisseur. Silhouettés d’un trait noir, ils sont saisis en plein mouvement mais comme figés dans leur élan, à l’image d’une jeunesse qui se rêve éternelle.
Impression sur bois • 76 × 76 cm • Coll. Whitney Museum of American Art, New York • © Whitney Museum of Art, NY
La guerre et son cortège funeste hantent le pop art. Malgré ce que Warhol a pu dire – « Je ne fais que peindre des choses que j’ai toujours trouvées belles, des choses dont on se sert tous les jours sans jamais y penser » –, ses chaises électriques glacent le sang. Robert Indiana, l’homme de la sculpture Love, a beau s’extasier – « C’est le rêve américain, optimiste, généreux et naïf… Le pop est amour car il accepte tous les côtés déplaisants de la vie. C’est le mythe américain. Car ce monde est le meilleur de tous les mondes possibles » –, cette candeur et cet optimisme assumés n’empêchent pas un versant critique et pessimiste du pop art, une face noire. Dans l’exposition, on la trouve par exemple dans le tableau de Rosalyn Drexler, lâchant la mort aux trousses d’une Marilyn essoufflée par sa fuite (Marilyn Pursued by Death). George Segal, lui, laisse seule et abandonnée de tous à l’arrêt de bus la silhouette en plâtre d’une pauvre petite vieille, penchée vers le néant, les bras ballants (The Bus Station). Le plat de frites arrosées de ketchup de Claes Oldenburg n’est guère plus attrayant que le cendrier géant que le sculpteur a pris soin de remplir d’un bouquet de mégots noirâtres.
Enfin, autre découverte ici : les photographies retravaillées d’Harold Edgerton saisissant le passage d’une balle de revolver à travers une pomme ou une carte à jouer. Des natures mortes flinguées en quelque sorte. Bref, le pop art sait aussi éprouver de l’écœurement et du dégoût, en s’inspirant de la terreur et la misère de la vie moderne. Il sait dès lors aussi – on l’a peu dit – prendre la fuite et la route. Mis à l’honneur dans l’exposition, les paysages autoroutiers d’Allan D’Arcangelo dessinent des lignes droites couleur goudron filant vers l’horizon et traversées de flèches et panneaux de circulation. L’effet de perspective est toutefois vite annulé par les signes qui viennent envahir le cadre. Du point de vue du conducteur derrière son pare-brise, la route n’est finalement pas assez dégagée. Les paysages virent parfois à la composition abstraite, anguleuse plutôt que souple. La conduite est brusque. L’issue de secours, un mirage, de ceux aussi que tend au public l’industrie de la société du spectacle.
Jim Dine, Double Isometric Self Portrait (Serape), 1964
Jim Dine (né en 1935) prête à ses effets personnels (ici son peignoir) le pouvoir d’incarner toute sa personne. Une manière de réduire l’individu à sa vie matérielle. Mais, à la différence d’autres artistes pop, ses toiles sont exécutées à la main avec l’ambition, paradoxalement, de leur prêter une facture industrielle.
Huile sur toile et structure métallique • 145,7 × 214,9 cm • Coll. Whitney Museum of American Art, New York • © Whitney Museum of Art, NY
Figure ainsi dans l’exposition Large Trademark with Eight Spotlights d’Ed Ruscha, représentant le nom stylisé de la fameuse société de production Twentieth Century Fox : les mots se précipitent vers la gauche du tableau, laissant dans leur sillage des lignes droites fulgurantes, une poudre aux yeux blanche qui coupe le tableau en deux, à l’oblique, de manière vive et tranchante. L’image même du big business qu’est l’usine à rêves hollywoodienne. Et puis celle d’un pop art éclairé, lucide et non pas dupe.
Pop Art, Icons that matter
Du 22 septembre 2017 au 21 janvier 2018
Musée Maillol • 59-61 Rue de Grenelle • 75007 Paris
www.museemaillol.com
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L’utilisation du corps féminin dans les publicités pour alcool, soda ou cigarettes était monnaie courante dans les années 1960. Mel Ramos s’en amuse en y ajoutant une touche grotesque et piquante, qui n’enlève aucune dignité ni aucun charme au modèle.