En partenariat avec Le Bicolore - Maison du Danemark

Jeannette Ehlers, Diasporic frequencies. Still
© Sebastian Schiørring, Linda Wassberg, Anne Skamris Grading, Sandra Klass
Une illusion dorée : en recouvrant entièrement de couvertures de survie le sol du Bicolore, plateforme d’art contemporain de la Maison du Danemark à Paris, Jeannette Ehlers (née en 1973) convoque la mémoire des mers et des océans. Où les destins des migrants s’arrêtent, suspendus à jamais dans leur espoir de vies meilleures. « Il y a ici, analyse la co-commissaire d’exposition Elisa Leïla Durand, une urgence, un rapport au temps très direct. » Et parce qu’immersive, cette première impression est tenace, embrasse toutes les autres œuvres, teinte l’atmosphère d’une sourde angoisse.
D’origine danoise et trinidadienne, basée à Copenhague, Jeannette Ehlers a voulu pour son exposition au Bicolore travailler autour de l’histoire coloniale du Danemark. Elle lie les corps et les territoires, le sien y compris, le sien surtout. Par exemple en se filmant en train de danser dans une grange de Rønnebæksholm, inspirée par le travail autour de l’esclavage de la chorégraphe et anthropologue Pearl Primus (1919–1994), et portée par un poème de l’autrice et militante pour les droits des femmes et des Afro-Américains Audre Lorde (1934–1992). La vidéo montre les longs cheveux tressés de Jeannette Ehlers liés à l’architecture de la ferme, métaphore des « corps opprimés par la structure coloniale », souligne la commissaire d’exposition Elisa Leïla Durand.
Jeannette Ehlers, The sensuous ways of knowing #3, 2022
© David Stjernholm
Le film est intégré à une installation plastique, l’écran étant planté dans un sol en terre, ramenée tout exprès de Rønnebæksholm. Il en va de même pour l’œuvre suivante, qui présente la vidéo d’une femme se faisant tresser les cheveux par sa mère. Ici encore, Jeannette Ehlers travaille de manière collaborative, puisque la femme coiffée n’est autre qu’une commissaire d’exposition avec laquelle elle a travaillé, et que le poème que l’on entend est signé de l’artiste saint-lucienne Fiona Compton (née en 1981).
Cette vidéo va de pair avec une allée de téléphones portables diffusant des vidéos de manifestations prises tout autour du monde, des années 1960 à aujourd’hui. En associant le geste intime de la coiffure à la démonstration de la colère populaire, l’artiste rappelle que les coiffures afro sont des formes concrètes de résistance, les femmes pouvant dissimuler dans leurs motifs et volumes des messages, des plans, voire même des denrées !
« Selon les endroits où elle se trouve, les publics n’y sont pas réceptifs de la même manière. En Afrique du Sud, des gens ont pleuré. »
Au sol, un portrait de la célèbre esclave brésilienne Escrava Anastacia réalisé avec des morceaux de charbon évoque un autre symbole de résistance ; mais, cette fois-ci, l’artiste entre aussi dans une réflexion autour de la circulation des images, la figure d’Anastacia étant brandie aussi bien par les Brésiliens anti-racistes que par les militants américains anti-masques… Enfin, le parcours se termine sur une vidéo frappante, montrant l’artiste en pleine performance, battant de toutes ses forces une toile vierge avec un fouet trempé dans le charbon. « Puis elle demande au public de participer, et selon les endroits où elle se trouve, les publics n’y sont pas réceptifs de la même manière. En Afrique du Sud, des gens ont pleuré », nous raconte la commissaire.
Jeannette Ehlers, Performance « We’re Magic. We’re Real #3 (These Walls) », Accompagnée par Eve Tagny et Sophia Gaspard, dans le cadre de MOMENTA 2023
© Mike Patten
La découverte de Jeannette Ehlers est donc à bien des égards saisissante – d’autant plus lorsque l’on apprend que c’est elle qui a réalisé le premier monument honorant une femme noire au Danemark (I Am Queen Mary). À voir.
Jeannette Ehlers. À la croisée des eaux : les échos de demain
Du 29 mai 2024 au 14 juillet 2024
Le Bicolore - Maison du Danemark • 142 Avenue des Champs-Élysées • 75008 Paris
lebicolore.dk
Événement à venir :
ART TALK I Crossing Waters: Blixen Crossing Borders
Mercredi 12 juin 2024 à 19h • Entrée libre et gratuite
Venus des quatre coins du monde et tous impliqués à leur manière dans l’histoire de Karen Blixen, les quatre orateurs vous donneront un aperçu de l’étendue de la littérature à l’échelle mondiale le 12 juin.
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