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Montage de l’exposition, mai 2025. Les morceaux de l’ancienne moquette violette sont réapparus lorsque les meubles ont été enlevés.
© Wolfgang Tillmans studio
En juin 2024, Wolfgang Tillmans reprend sur son Instagram un post de Raphaël Glucksmann : « Nous sommes le 28 juin 2025. Cela fait un an que l’extrême droite est au pouvoir en France. » Ceux qui suivent l’artiste sur les réseaux sociaux savent qu’il est lui-même coutumier de ce type d’axiomes, baptisés Time Mirrored, qui mettent en lumière des concordances ou des altérations de temps.
Nous sommes à l’été 2025 justement, la France est engluée dans des discours nationalistes nauséabonds, le monde chancelle sous les coups de boutoir des populistes et des autocrates, et l’artiste allemand, connu pour avoir fait de la photo un enjeu à la fois esthétique, politique et social, prend possession du Centre Pompidou avec une exposition revigorante. Photos, films et installations se déploient dans un espace de près de 6 000 m2 qui n’est pas celui, habituel, des grandes expositions mais le niveau 2 de la Bibliothèque publique d’information (la BPI, qui ouvrira en août dans l’immeuble Lumière, Paris 12e).
« J’ai fait en sorte de respecter l’esprit du lieu. »
Wolfgang Tillmans
« Le fait que Laurent Le Bon ait pensé à moi il y a trois ans pour accompagner la fermeture du Centre m’a interrogé, confie l’artiste. À ce moment-là, j’étais en plein montage d’une rétrospective au MoMA et j’ai vu dans cette nouvelle proposition l’occasion de montrer mon travail autrement. Mais tout était intimidant pour moi, la nature particulière de l’espace que je devais investir comme les circonstances, puisque je savais qu’à partir du 30 juin il n’y aurait plus que mes œuvres dans le musée. »
Wolfgang Tillmans à la BPI, janvier 2025
Courtesy Galerie Buchholz, Berlin, Galerie Chantal Crousel, Paris, Maureen Paley, Londres, David Zwirner, New York. © Centre Pompidou
Wolfgang Tillmans a été le premier photographe à remporter le Turner Prize en 2000, à l’âge de 32 ans et, depuis, il a prouvé qu’il avait la maîtrise des grands espaces, lui qui a investi le Palais de Tokyo en 2002 (« Vue d’en haut ») ou la Tate Modern de Londres en 2017. Mais pour Florian Ebner, chef du cabinet de photographie du Centre Pompidou, un autre facteur a joué dans le choix de cet artiste.
« Wolfgang Tillmans manifeste depuis longtemps une profonde sensibilité européenne, ce qui a son importance aujourd’hui. Il a aussi toujours montré une grande sensibilité au livre – il possède notamment une vaste collection d’imprimés dont il va présenter une partie dans l’exposition, explique-t-il. La BPI est un lieu de connaissances mais aussi un espace social, fréquenté chaque année par plus d’un million de lecteurs. Il nous est apparu pertinent d’inviter cet artiste fondamentalement ouvert et éclairé dans un endroit emblématique du partage des savoirs. »
En 2022–2023, la grande rétrospective que Wolfgang Tillmans a présentée au MoMA de New York puis au SFMoMA de San Francisco s’intitulait « To Look Without Fear » (« Regarder sans peur »). Son exposition à Paris s’appelle « Rien ne nous y préparait – Tout nous y préparait », un titre particulièrement visionnaire, choisi bien en amont des événements confondants de ces derniers mois, mais « qui prend une forte résonance aujourd’hui », concède l’artiste. À l’heure où, dans une partie grandissante du monde, des livres sont bannis des bibliothèques et des écoles, où des vérités scientifiques sont niées, « exposer dans une bibliothèque prend tout son sens ».
Wolfgang Tillmans, Frank in the Shower, 2015
Wolfgang Tillmans produit un portrait tout en douceur et en retrait de Frank Ocean, premier rappeur à s’être déclaré bisexuel dans un milieu particulièrement homophobe.
Courtesy Galerie Buchholz, Berlin, Galerie Chantal Crousel, Paris, Maureen Paley, Londres, David Zwirner, New York
Pour concevoir cet événement, Wolfgang Tillmans s’est rendu une quinzaine de fois à Paris depuis un an et demi. « Dans la mesure où les architectes du Centre Pompidou ont créé, à chaque niveau, des plateaux sans mur ni pilier, j’ai décidé d’ajouter très peu de cimaises. J’ai fait en sorte de respecter l’esprit du lieu. Par exemple, j’ai gardé trace des différentes couches de moquette. Là où les meubles ont été enlevés ou déplacés, les moquettes violettes d’il y a vingt ans sont réapparues, comme des empreintes photogrammes de la BPI. J’ai conservé aussi une partie des tables de lecture et deux étagères de 15 mètres de long qui abritent 14 000 livres prélevés dans le quota d’ouvrages dont la BPI a choisi de se séparer au moment du déménagement. Ainsi, mon exposition restera également un hommage à ce lieu d’apprentissage. »
Wolfgang Tillmans, Blushes # 3, 2000
Les œuvres de la série Blushes sont des luminogrammes. Elles sont réalisées par projection directe de lumière sur le papier photosensible, sans intervention de l’appareil photo.
Courtesy Galerie Buchholz, Berlin, Galerie Chantal Crousel, Paris, Maureen Paley, Londres, David Zwirner, New York. © Centre Pompidou
Frappé par l’afflux de lecteurs à chaque fois qu’il a visité l’endroit, il a aussi tourné des films avec une soixantaine d’entre eux et produit autant de courts-métrages qui sont diffusés sur les 60 petits écrans d’ordinateur de l’ancien espace « autoformation » de la BPI. « Nous avons lancé un appel à candidatures parce qu’il était impensable de filmer les lecteurs librement, en raison des règles de confidentialité et de l’approche égalitaire de la BPI, qui ne demande pas à ses visiteurs de s’identifier ou de s’enregistrer. »
« Wolfgang Tillmans a modifié la linéarité de l’accrochage, reporté des mises en page de magazines aux murs, travaillé sur la matérialité de l’image. »
Florian Ebner
Wolfgang Tillmans a également conservé l’ancien local à photocopies qui est à disposition du public pour toute forme d’impression, lui qui utilise depuis si longtemps le photocopieur comme un agent double de création et de résistance. Depuis vingt ans, il développe en effet un projet intitulé « Truth Study Center » qui consiste à assembler sur des tables un jeu de photocopies d’informations erronées (le plus souvent prélevées dans la presse) confrontées à un choix de textes théoriques irréfutables.
« Il s’agit pour moi de questionner les mensonges érigés en vérités absolues qui prolifèrent, désormais, au mépris des réalités scientifiques. Ces dernières années, le discours politique a été phagocyté par les voix des extrémistes de tout bord. Le monde est pris en otage par des minorités dogmatiques, tandis que ceux qui préfèrent voir les choses de manière moins univoque assistent à cette montée de l’intolérance avec impuissance et incrédulité », explique-t-il. En 2023, Wolfgang Tillmans a été désigné par le magazine américain Time comme l’une des 100 personnes les plus influentes. Influent, il l’est d’abord dans le domaine de l’art où il a révolutionné à peu près toutes les règles de l’accrochage.
Wolfgang Tillmans, Lighter, Yellow/ Green III, 2009
Dans la série Lighter, les feuilles de papier – avant ou après avoir été exposées à la lumière – sont pliées ou froissées de manière à se développer en volume.
Courtesy Galerie Buchholz, Berlin, Galerie Chantal Crousel, Paris, Maureen Paley, Londres, David Zwirner, New York. © Centre Pompidou
« Depuis sa première exposition au Portikus de Francfort en 1995, j’ai suivi avec grand intérêt sa manière de tout déconstruire, raconte Florian Ebner. Il a modifié la linéarité de l’accrochage, reporté des mises en page de magazines aux murs, travaillé sur la matérialité de l’image, joué sur de nouvelles rythmiques en recourant à des formats et des régimes différents d’images, osé simultanément l’absence et la présence de cadres… Et, bien sûr, il a associé la verticalité de grands tirages à l’horizontalité de longues tables sur lesquelles il place des documents sous verre. Il a été beaucoup copié depuis, mais il y a trente ans, une telle liberté était impressionnante. »
Visiter une exposition de Wolfgang Tillmans, c’est faire une expérience à la fois organique et spirituelle tant la constellation de ses œuvres dialogue avec l’espace physique dans lequel elles s’inscrivent, tout en réverbérant des questionnements sur la nature de la photographie et l’état de notre monde. Peu d’artistes sont à même d’affronter de manière aussi concrète les enjeux de l’époque tout en pratiquant une forme inspirante de poésie visuelle.
Wolfgang Tillmans, Christopher Street Pier Summer, 1995
Dans les années 1990, Wolfgang Tillmans étudie la photo en Grande-Bretagne et revendique son homosexualité en réalisant une série d’images d’étreintes entre hommes.
Courtesy Galerie Buchholz, Berlin, Galerie Chantal Crousel, Paris, Maureen Paley, Londres, David Zwirner, New York
S’il arrive à l’artiste d’être clairement activiste – pro-européen, il s’est fortement impliqué dans la campagne du référendum sur le Brexit en 2016 et pour les élections européennes en 2019 en produisant des affiches et des slogans qui seront typographiés en 20 langues sur les cimaises de l’exposition –, il parvient le plus souvent à évoquer « l’ici et le maintenant » à travers des formes elliptiques, comme c’est le cas pour l’une des grandes installations qu’il a tenu à faire figurer à Beaubourg, Memorial for the Victims of Organized Religions.
L’œuvre, qui date de 2006, atteste à quel point il a eu conscience de la résurgence des fondamentalismes bien avant les attentats de Paris en 2015. « Ce mémorial est un assemblage de 48 tirages entièrement noirs a priori, souligne l’artiste. Mais plusieurs éléments viennent mettre en doute la rigueur de la grille, comme l’inclusion de photographies qui sont en fait bleu foncé et le fait qu’aux intersections entre les images, l’œil perçoit des points noirs qui n’existent pas en réalité. Tous ces indices de distorsion doivent faire comprendre qu’on ne peut pas voir les choses de manière absolue. »
Quel est le lien entre ce que nous percevons, ce que nous voyons et ce que nous voulons voir ? La mission ultime du photographe est-elle d’offrir, comme il le suggère souvent, « des alternatives au regard » ? Une exposition de Wolfgang Tillmans sert-elle à nous préserver de tout aveuglement ? « Si l’on sort de mon exposition en étant plus à l’écoute et plus éveillé, c’est déjà bien. Ce qui compte pour moi, c’est de produire des images qui traduisent ce que l’on ressent à être en vie aujourd’hui. »
Wolfgang Tillmans. Rien ne nous y préparait – Tout nous y préparait
Du 13 juin 2025 au 22 septembre 2025
Centre Georges Pompidou • Place Georges Pompidou • 75004 Paris
www.centrepompidou.fr
Catalogue de l'exposition
Sous la direction de Florian Ebner et Olga Frydryszak-Rétat
Éd. Centre Pompidou • 272 p. • 380 ill. • 30 €
Wolfgang Tillmans présente des œuvres iconiques comme les images des années 1990 des soirées électro de Londres, qui ont fait de lui l’un des héros de la contre-culture à l’époque, les grands formats abstraits des séries “Lighter”, “Silver” ou “Freischwimmer”, mais aussi des surprises tel l’ensemble des livres (romans ou essais) pour lesquels des éditeurs allemands, japonais, anglais et américains lui ont commandé des images de couverture.
Textes
Par Wolfgang Tillmans
Une anthologie de plus de 70 textes de l’artiste : entretiens, articles pour des magazines européens et américains, poèmes, posts Instagram, etc. Il s’agit de la traduction du livre Reader publié en anglais en 2020, enrichie de textes des années 2020-2024.
Fondation Between Bridges
Engagée en faveur de l’humanisme, de la solidarité et de la promotion de la démocratie, la fondation Between Bridges, que Wolfgang Tillmans a créée en 2017, soutient les arts, les droits LGBT+ et la lutte contre le racisme. Le site (betweenbridges.net) relaye toutes ses activités, et il existe aussi au 43 Adalbertstraße, à Berlin, un espace d’exposition qui présentera le travail de Sofia Reyes, du 11 septembre au 16 novembre 2025.
43 Adalbertstraße • 10179 Berlin
www.betweenbridges.net
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