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Alexandre Séon, La Sirène, 1896
Huile sur toile • 75,4 x 48 cm • © Yves Bresson / Musée d’art moderne et contemporain de Saint-Etienne Métropole
La mer n’a jamais cessé de fasciner les hommes. « Homme libre, toujours tu chériras la mer ! » écrivait Charles Baudelaire, exprimant bien l’exaltation ressentie face à la puissance et à l’immensité de la mer qui, tantôt furieuse, tantôt lisse comme un miroir, s’avère aussi changeante que l’âme humaine, à la fois belle et dangereuse…
« Tout au long de l’Antiquité, du Moyen Âge, de l’époque classique, l’océan suscite l’effroi. Il évoque sans cesse la possibilité de la mort par noyade, sans sépulture ni lieu de mémoire » rappelle le maire du Havre, Luc Lemonnier. Mais l’exposition ne s’intéresse pas à ces périodes où les artistes donnaient le rôle principal aux navires, sans jamais s’aventurer sous la surface de l’eau. « Au XIXe siècle, le développement de l’océanographie a permis de ne plus voir la mer comme un monde effroyable mais comme une source de beauté et d’émerveillement. C’est ce changement de regard que nous avons choisi d’explorer » explique Annette Haudiquet, directrice du MuMa, conservatrice en chef du patrimoine et commissaire de l’exposition aux côtés de Denis-Michel Boëll et Marc Donnadieu.
L’exposition nous transporte donc directement au siècle des Romantiques qui accordent une plus grande place à la mer et à ses tourments. Il faut en effet un œil bien attentif pour débusquer, parmi les immenses rochers et tourbillons d’écume brossés par Théodore Gudin (Tempête sur les côtes de Belle-Île, 1851), les minuscules oiseaux marins, seuls personnages de la composition ! Aux prises avec une mer hérissée de spectaculaires blocs de glace bleue, les pêcheurs de François-Auguste Biard (Vue de l’océan glacial. Pêche au morse par des Groenlandais, 1841) sont eux aussi noyés dans le paysage…
Edward Moran, The Valley in the Sea, 1862
Huile sur toile • Indianapolis Museum of Art at Newfields, • Courtesy of Indianapolis Museum of Art at Newfields
Dès l’entrée, on découvre la première représentation connue d’un fond marin, la Vallée dans la mer, peinte par Edward Moran en 1862 : à la manière d’un paysagiste classique, l’artiste anglais émigré aux États-Unis y détaille une vallée sous-marine peuplée d’algues, de coraux et d’anémones de mer. Exposée à Philadelphie, l’œuvre fait sensation. Car même si Charles Darwin a déjà publié son livre sur l’origine des espèces (1859) démontrant que la vie terrestre est née dans les océans, le public de l’époque n’a encore aucune idée de ce qui se cache sous l’eau !
À deux pas, changement de style avec trois Naissances de Vénus académiques. Ici, la mer n’a qu’une valeur symbolique et décorative. Déversant des cascades de bleu pâle et de blanc mousseux, ces toiles utilisent la mythologie antique comme prétexte pour représenter des nus féminins alanguis. Brillante chevelure, pubis de Barbie, coquillages nacrés : tout est lisse dans cette peinture qui vit ses dernières années de gloire.
Pierre et Gilles, Capitaine Némo, 2004
Photographie peinte, marouflée sur aluminium • 164 × 224.3 × 9.3 cm avec cadre • Coll. François Pinault • © Pierre et Gilles
Quand en 1869 paraît Vingt mille lieues sous les mers, célèbre roman de Jules Verne, les fonds marins sont encore largement inexplorés. Le mystère laisse place aux fantasmes les plus fous : l’ouvrage et les gravures qui l’illustrent diffusent une vision fantastique des profondeurs qu’on imagine peuplées de millions de calmars géants, narvals et crabes titanesques… De quoi inspirer le cinéaste Georges Méliès dans les années 1900, mais aussi les photographes Pierre et Gilles en 2004 !
Charles-Alexandre Lesueur, Méduse Rhizostoma octopus (Linné, 1788) (Scyphoméduse), Non datée – probablement entre 1804 et 1815
Aquarelle sur vélin • 42,3 × 28,5 cm • © Le Havre, Muséum d’histoire naturelle
En 1872, la première campagne océanographique permet la découverte de plus de 4000 espèces animales. La science et l’art se rencontrent alors dans l’observation minutieuse de la faune et de la flore marine, comme en témoignent les superbes aquarelles sur vélin du Havrais Charles-Alexandre Lesueur : une représentation à la loupe des méduses bleutées et de fragiles étoiles de mer… Ou encore les planches d’Ernst Haeckel publiées en 1900 dans Formes artistiques de la nature : des radiolaires à picots et méduses symétriques qui inspireront directement l’Art nouveau, courant représenté quelques salles plus loin par des créations du maître verrier Émile Gallé. Pionnière de la photo, Anna Atkins fixe quant à elle sur fond bleu, dès 1840, la silhouette poétique des algues isolées comme dans un herbier.
Entre séduction et répulsion, douceur et danger, l’ambiguïté de la mer fascine les artistes… Si bien que le développement des premiers procédés de photographie sous-marine dans les années 1890 n’empêche pas les êtres hybrides et les créatures fantastiques (inspirées par la théorie de l’évolution et les découvertes récentes) de proliférer en peinture et en sculpture. Popularisée par le conteur danois Andersen en 1837, la sirène ou femme-poisson envoûte les symbolistes comme Alexandre Séon, Harald Sohlberg et Gustave Moreau.
Chez les surréalistes, qui voient la mer comme le pays des rêves et de la fantaisie, la mode des ondines est lancée en 1934 lorsqu’André Breton tombe amoureux d’une danseuse de ballet aquatique, Jacqueline Lamba. Collage, montage, surimpressions : en photographie, tout est permis. Chez Pierre Boucher ou André Steiner, des femmes surgissent de coquillages géants et des conques leur poussent à la place des oreilles. Le répugnant devient source de beauté : les tentacules de pieuvres sont photographiés en gros plan pour un résultat élégant et graphique, et l’ouverture de la poche incubatrice d’un mâle hippocampe (Jean Painlevé, 1931) se mue en un cliché érotique !
Nicolas Floc'h, Kuroshio, Corail mou Sarcophyton sp, temp 23.7°, pH 8.00, pCO2 452 ppm, Iwotorijima, avril 2017
Photographie couleur • 150 x 210 cm • Leg Japon, Tara Pacific, production MuMa • Courtesy de l'artiste / © ADAGP, Paris 2018
Quelques artistes contemporains se glissent dans le parcours. On y découvre une sculpture en métal de Pascal Convert (Empreinte, Corail, 1992) ou encore un grand dessin in situ (des personnages en scaphandre chevauchant des créatures marines dans l’esprit de Tintin et le trésor de Rackham le Rouge) réalisé par l’artiste Elsa Guillaume après sa participation à l’expédition scientifique Tara Pacific (2016–2018). « Les abysses, les zones les plus profondes des océans, sont plus difficiles d’accès que la Lune et contiennent énormément de vie malgré l’absence de lumière, ce qui les rend très propices à l’imaginaire », explique la jeune femme, très inspirée par Jules Verne.
Avec la science, l’homme a dépassé sa peur de la mer… et prend aujourd’hui conscience qu’elle doit être protégée. C’est ce que nous rappelle l’artiste breton Nicolas Floc’h (également passager de la mission Tara Pacific) avec ses photographies en grand format de récifs coralliens, d’un noir et blanc mat, opaque et irréel : « Il y a plusieurs années, dans la baie de Tokyo, on trouvait les mêmes algues qu’en Bretagne. Aujourd’hui, à cause du réchauffement climatique, des coraux tropicaux les remplacent. Pour moi, ces images font écho aux paysages et portraits pris pendant la Grande Dépression par le photographe documentaire américain Walker Evans. » Un message fort pour appeler, tant qu’il est encore temps, au sauvetage de nos océans…
Né(e)s de l’écume et des rêves. Les artistes et la mer du XIXe siècle à nos jours
Du 5 mai 2018 au 9 septembre 2018
MuMa • 2, boulevard Clemenceau • 76600 Le Havre
www.muma-lehavre.fr
À lire
Quand la mer fait chavirer la création
par Daphné Bétard
Beaux Arts Magazine n° 409 • Éd. Beaux Arts & Cie • pp. 72-79
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