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Réalisations de Givenchy, Martine Sitbon et Walter van Bereindonck dans le Hall des plâtres du musée Bourdelle
© Paris musées / Pierre Antoine
Robes de Comme des Garçons présentées dans l’atelier de Bourdelle
Le corps en ronde-bosse
Le dialogue avec le sculpteur se poursuit dans son atelier. Dans une atmosphère bohème et au milieu d’un ensemble hétéroclite de sculptures témoignant des expérimentations de l’artiste, deux robes moulantes de Rei Kawakubo, pour Comme des Garçons, exhibent d’audacieux volumes exacerbés par le motif géométrique Vichy. Fesses, dos et poitrine se muent en d’étranges protubérances qui affirment avec force le modelé tout entier du corps, non plus envisagé selon un recto et un verso, mais, comme une sculpture, en ronde-bosse.
© Paris musées / Pierre Antoine
Vue de l’exposition « Back Side. Dos à la mode » avec les robes de Balenciaga (haute couture automne-hiver 1961-1962), Rick Owens (2018) et Jean-Paul Gaultier (haute couture automne-hiver 2011-2012)
Défilé en majesté
C’est une véritable montée des marches qui attend le visiteur dans la première salle de l’exposition. L’escalier est en effet le lieu idéal pour sublimer les traînes des robes de soirées de Jean-Paul Gaultier ou de Rick Owens, rares héritières d’une tradition vestimentaire qui a longtemps été l’apanage du costume féminin, mais aussi des puissants. Chez ces derniers, elle souligne la marche et, en marquant une distance avec ses congénères, confère une dimension sacrée au corps, à la manière d’un nimbe. On la retrouve ainsi chez la mariée comme signe de pureté et de majesté. Du Moyen Âge au XIXe siècle, la robe traînante, tout en couvrant les jambes au maximum, entrave et réduit les déplacements de la femme. Impossible de reculer, de courir, de se presser…
© Paris musées / Pierre Antoine
Robe Balenciaga (haute couture automne-hiver 1961-1962) façe à « Adam, torse » d’Antoine Bourdelle (plâtre de 1889)
Volume dorsal
Faux-culs, « plis Watteau » et nœuds bouffants sont, dans l’histoire comme dans la mode contemporaine, autant d’artifices qui remodèlent le corps et en accentuent les volumes, à l’instar des robes de Rei Kawakubo [ill. précédente] ou de Balenciaga, dont le satin gonflé d’air renforce l’idée de mouvement et de légèreté. Ses larges plis entrent en résonance avec les muscles dessinés dans le dos de l’Adam de Bourdelle (1889).
© Paris musées / Pierre Antoine
Antoine Bourdelle, « Première victoire d’Hannibal » (1885) faisant face à une création de Thierry Mugler (1984-1985)
Quand la mode déploie ses ailes
Autre artifice de rêve : les ailes. Ce dos qui sert à nous allonger ou à porter de lourdes charges est bien souvent le symbole d’une condition humaine écrasante. Aussi, depuis l’Antiquité, l’Homme nourrit le fantasme de porter des ailes. Sur le vêtement, elles restent toutefois rares, cantonnées dans l’histoire à quelques costumes d’apparats ou de théâtre, ou simplement suggérées à travers une cape, des manches chauve-souris, des motifs brodés… Seuls quelques créateurs à l’univers théâtral osent doter leurs tenues d’ailes naturalistes, tels Thierry Mugler qui, pour sa collection « L’Hiver des anges » (1984–1985), fit réaliser par un plumassier des paires d’ailes de couleur argent, or, ou bleu, offrant au musée Bourdelle l’une des plus belles rencontres avec le sculpteur. Féerique !
© Paris musées / Pierre Antoine
Camisoles anonymes du XIXe siècle et combinaison en dentelle de Jean-Paul Gaultier (haute couture automne-hiver 2003-2004)
Le corps prisonnier
« Souvent réduit à une zone d’usage, de service et d’ajustements au profit du devant, [le dos en Occident] est doté de systèmes contraignants pour mettre l’avant en valeur : laçage, liens, martingale, fente d’aisance, boutons ou agrafes », explique Alexandre Samson dans le catalogue de l’exposition. C’est en particulier le cas dans le vêtement féminin, où la fermeture se fait très souvent – et ce depuis le XVe siècle – dans cette partie du corps difficile d’accès, exigeant bien souvent une aide extérieure. Le geste du délaçage ou du dégrafage du dos d’une femme est également un poncif érotique que Jean-Paul Gaultier se plaît à exploiter à travers cette incroyable guêpière de dentelle, lacée jusqu’à la tête. Sauf lorsqu’il s’agit d’une camisole de force, l’attache dorsale est un instrument de contrôle du corps réservé à la femme.
© Paris musées / Pierre Antoine
Vue de l’exposition (section “Dos nus”) avec les œuvres d’Antoine Bourdelle, « L’Aurore drapée » (1894) et « L’Aurore sans draperie » (1895)
Suprême dévoilement
Libérer le dos, c’est donc libérer le corps. Si le décolleté arrière a marqué les esprits dans les années 70 grâce à l’affolante apparition de Mireille Darc dans Le Grand blond avec une chaussure noire d’Yves Robert, il s’impose dans le vêtement féminin au début du XXe siècle. Dans les années 20, il permet aux élégantes de dévoiler quelque peu leur peau tout en restant respectable de face, et de mettre en valeur les silhouettes androgynes. La robe dos nu accompagnera dès lors l’émancipation de la femme, constituant une ruse pour contourner les différents retours au puritanisme du XXe siècle.
© Paris musées / Pierre Antoine
Vue de la section “Dos nus” avec au centre : Antoine Bourdelle, “La Liberté, buste, fragment du monument au général Alvear” (1917)
Coup de théâtre
Bretelles, dentelles, découpes, liens… Le contraste qu’offre l’étoffe noire sur une peau de couleur claire inspire aux créateurs mille et unes variations redessinant le dos. Aussi, la robe noire à l’apparence austère et rigoureuse se prête tout particulièrement à l’effet de surprise réservée par un décolleté au premier abord insoupçonné. Ce que la magistrale scénographie déployée tout au long de l’exposition exploite astucieusement au moyen de miroirs. Entre le coup de théâtre qu’il provoque, le jeu de voilement-dévoilement qu’il entretien et la part de voyeurisme qu’il suggère, le dos nu se fait, selon Alexandre Samson, le « vecteur d’un érotisme qui invite l’imaginaire à déshabiller le corps ».
© Paris musées / Pierre Antoine
La section “Dos marqué” de l’exposition
Ce que dit le dos
Surface la plus plane de notre anatomie, le dos est le lieu opportun pour accueillir un dessin, des écritures ou un logo. Dissocié du visage et vu seulement par autrui, il bénéficie d’une forme d’anonymat qui autorise une certaine liberté d’expression depuis la fin des années 60. Aussi, de l’uniforme militaire au dossard sportif, des blousons de bikers au t-shirt floqué d’un message militant ou publicitaire, la marque déployée dans le dos en fait, paradoxalement, un espace privilégié de l’affirmation de l’identité.
© Paris musées / Pierre Antoine
Back Side. Dos à la mode
Du 5 juillet 2019 au 17 novembre 2019
Musée Bourdelle • 18, rue Antoine Bourdelle • 75015 Paris
www.bourdelle.paris.fr
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Dos à dos avec Bourdelle
Prélude à l’exposition, quatre mannequins se sont malicieusement glissés dans le vaste hall des plâtres. Leurs dos déclinent, avec humour ou surprise, quelques-unes des thématiques du parcours qui se déploie plus loin, dans le sous-sol du musée. Chez chacune des silhouettes, le jeu sculptural ou graphique initié autour du dos entre en dialogue avec les volumes puissants de Bourdelle. Car si la présence de cette exposition de mode – organisée par le Palais Galliera – dans le musée dédié au sculpteur peut surprendre, l’intérêt que celui-ci porta à la plasticité du dos sert de fil rouge comme de révélateur. Ainsi, au buste musculeux du Centaure mourant (1911–1914), répond la petite robe noire de Martine Sitbon (1997–1998), dont les diagonales noires transforment le dos en une composition abstraite.